9.4             L’aspiration au développement personnel

 

           

Si les responsables d’églises adoptent la vision de répondre aux besoins des personnes de la communauté chrétienne et du milieu environnant, ils auront avantage à être attentif aux aspirations globales de la société actuelle. Michel Lacroix[1] explique qu’une des caractéristiques de la société occidentale contemporaine est la recherche de développement personnel. Elle regroupe un nombre croissant de personnes, désireuses d'accroître leurs facultés et d'actualiser leur « potentiel ». Cette quête est l’objet de personnes en recherche d’épanouissement, de réalisation de soi, de créativité, d’accomplissement, de plénitude. On se situe dans une recherche qui va au-delà de la simple réalisation des besoins de base. Ce sont les nécessités d'un niveau supérieur que l’on souhaite actualiser, celles que Maslow appelle besoins de développement ou d’accomplissement[2]. Les librairies sont actuellement remplies d’ouvrages traitant de ce sujet.

 

Le développement personnel adopte une approche fondée sur le comment : « Comment puis-je, concrètement, remédier à ma situation ? »; « Comment établir des relations riches avec les autres ? »; « Comment mieux communiquer ? »; « Comment devenir optimiste ? » Ces questions reviennent constamment dans les conférences et les stages offerts[3]. L’approche est essentiellement pratique et souhaite donner des outils concrets pour améliorer la vie quotidienne.

 

Les hommes et les femmes engagés dans le développement personnel cherchent des moyens qui les aideront à atteindre une vie « pleine ». Ils veulent connaître le secret d'une vie intense et créative. Comment s'acquièrent la confiance en soi, l'optimisme, le bonheur ? Comment développer sa vie intérieure ? Comment les êtres exceptionnels « fonctionnent-ils »[4]? Telles sont certaines des questions auxquelles le développement personnel souhaite répondre. Il vise à découvrir les secrets de la vie excellente et construire un modèle de vie à partir de l'observation de comportements de personnes qui ont réussi pour que leurs exemples puissent être imités. Voici un homme qui paraît « doué pour le bonheur »; quelle est sa recette? Tel avocat, tel médecin, tel agent commercial, tel enseignant sont réputés pour être d'excellents professionnels. Quel est leur secret ? Cet artiste est créatif, ce leader a du charisme, ce maître spirituel rayonne. Comment font-ils ? Pourrai-je moi aussi atteindre cette excellence, cette sagesse[5]?

 

 La philosophie du développement personnel considère qu'il y a en chaque être un potentiel à développer et c’est à chacun de collaborer avec sa tendance naturelle à se réaliser. À ce niveau on se situe dans la pensée de Maslow, qui compare le processus de la réalisation de soi à un « gland qui tend à devenir chêne ». Se développer, c'est actualiser le potentiel que l'on porte en soi, c'est mobiliser ses ressources[6]. En quoi consistent ces ressources ? Elles peuvent concerner autant la pensée, l'intelligence, la créativité, la mémoire, la volonté, le sens de la communication, les états émotifs, que les valeurs et les croyances. On cherche à maîtriser ses émotions, contrôler son stress, augmenter sa confiance[7].

 

   Le développement personnel est tant au service de la réussite matérielle que de l’expérience spirituelle et de l’approfondissement de la vie intérieure. Il y a une double vocation : professionnelle et spirituelle; on recherche la performance et de la transcendance. Ainsi le courant du développement personnel a l’avantage de réduire  le dualisme classique qui existe entre le temporel et le spirituel : le but est de réussir sa vie, à tous les niveaux et de maximiser ses capacités tant naturelles que surnaturelles. Au niveau spirituel, on encourage le « lâcher prise » et une présence au monde qui ne soit pas de la compétition mais du recueillement et une recherche de contemplation, d'extase et  d’ « expériences culminantes »(Peak experience) telles que décrites par Maslow[8].

 

L'objectif du développement personnel est plus qu'une vie normale; c’est une vie intense. Les personnes qui le recherchent sont mues par une aspiration au plus-être et non par une seule motivation de survie. Elles recherchent non seulement le « mieux-être», mais elles ont soif de plénitude et désirent ardemment cultiver leur âme et leur esprit. Le souci de guérison et de restauration qui caractérise la psychologie clinique est continué par une volonté de réalisation de soi.  Au lieu d'une existence qui serait seulement « adaptée », et qui leur semble presque ennuyeuse et stérile, elles souhaitent une vie excellente, débordante de créativité, intensément heureuse[9]. Leur aspiration s'exprime par un « grand oui à la vie ». Il s’agit de vivre au maximum de ses possibilités.

 

Le but du développement personnel est d'obtenir des résultats : succès, charisme, amour, extase, guérison, pouvoir, argent... Dans cette perspective, la pensée positive, la gestion du stress, le contrôle des émotions, l’amélioration de la communication, l'affirmation de soi, sont des outils proposés en vue d'une plus grande maîtrise de soi et du monde. Ces outils, en accroissant l’énergie, la combativité et l’espérance de réussite, ont l'avantage d’aider et d’équiper les hommes et les femmes à faire face aux exigences de la vie d’aujourd’hui. Ils font d'eux des agents plus sereins dans une société qui recherche des êtres toujours plus performants. Leur acquisition permet de conserver l'optimisme et la confiance, malgré la précarisation du contexte économique et social [10].

 

Le développement personnel fait même parfois partie des objectifs d’entreprise pour le personnel. Les entreprise veulent enter dans une dynamique d’empowerment (donner du pouvoir ou libérer le pouvoir existant) visant à développer le potentiel propre des membres des organisations : Nous devons libérer toute l’énergie créatrice inexploitée de l’entreprise. Il faut inciter les gens à prendre des responsabilités et à utiliser pleinement leurs habiletés et leurs compétences[11].  À cet effet, des séminaires sont offerts dans lesquels on a recours à la pensée positive, à la visualisation créatrice, à la gestion du temps et des relations interpersonnelles. Ces outils facilitent la réalisation des projets et augmentent les chances de réussite. On y apprend des techniques pour analyser les phénomènes de groupe, exercer l'autorité, accroître le leadership, communiquer de façon fine et efficace grâce à une meilleure compréhension d'autrui[12].

 

L’émergence du développement personnel comme phénomène de société est un signe des temps. Malgré une certaine prudence, l’Église ne devrait pas hésiter à aller dans le sens de ce courant et en proposer aux hommes et aux femmes une perspective chrétienne. N'est-il pas important, en l’Église, d’offrir des éléments de réponses aux quêtes de nos contemporains ? Quel Père, par amour, ne chercherait pas à donner à ses enfants, non seulement les moyens d’être sauvés, mais aussi les moyens de s’épanouir et d’être heureux ? Rien n’empêche le message de la Bonne Nouvelle d’être actualisé en utilisant la sémantique du développement personnel : « mettre en œuvre les qualités et les dons que Dieu nous a donnés », « employer son énergie personnelle au service de l’Église », « prendre conscience de qui nous sommes et de ce que nous sommes», « chercher l'unité avec Dieu», « être créatif dans l’accomplissement de sa mission », etc.

 

Le développement personnel entend retrouver le dynamisme de l'enfant joyeux, créateur, impatient de grandir, ouvert à la nouveauté, capable d'émerveillement. Dans ce sens, on se retrouve au cœur du message évangélique : « En vérité je vous le dis, si vous ne retournez à l'état des enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux ?» (Mat 18:3). Et en ce qui concerne la recherche de maturité et de croissance, n’est-elle pas le but du pèlerinage terrestre tel que décrit par l’apôtre Paul lui-même : « …nous devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu'un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, et à constituer cet Homme parfait[13], dans la force de l'âge, qui réalise la plénitude du Christ » (Eph 4:13) ?

 

En adoptant une approche fondée sur le comment (par exemple: Comment trouver la paix ?  Comment trouver le salut ? Comment faire la paix avec son voisin ? Comment grandir dans la foi?) et en proposant un chemin d'épanouissement à travers un parcours dans la communauté chrétienne, l'Église rejoindrait la quête contemporaine de développement et de bonheur. Elle se trouverait en interaction constructive avec toute une partie de la population qui a soif de croissance. Pourquoi laisser cet espace de dialogue aux sectes qui savent en faire bon usage ? En inventant et en proposant des activités ecclésiales permettant le développement personnel, les responsables des communautés chrétiennes feront entrer les membres de l’Église dans une démarche de salut intégral. Et, grâce à de telles activités, l’émergence de responsables laïcs qualifiés sera possible ouvrant la porte à la multiplication des services missionnaires.

 

Certes, dans une telle pratique pastorale, le rôle de l’Église sera de mieux faire comprendre la notion de réussite à la lumière de l’Évangile. Dieu veut accorder à l’humanité ses bénédictions temporelles et spirituelles, une vie pleine et une existence unie à sa divinité, mais il ne nous contraint pas pour autant à devenir des surhommes et à ne vivre que pour l’exaltation du soi. Il nous aime et nous accepte avec nos limites et il nous invite à croître sur le chemin du don de soi.

 

Vivre pleinement, cheminer vers une plus grande union avec Dieu, implique une union de cœur et d’agir avec le Christ qui a su donner sa vie plutôt que de la sauver. Il n’y a pas de recette facile à la croissance. Le développement passe parfois par des étapes difficiles où la souffrance fait partie de la vie. L’Amour, reçu et donné, constitue le signe et le sommet de la vie chrétienne actualisée. Sans don de soi, on tombe dans un narcissisme spirituel qui est une régression psychologique et spirituelle et l’antithèse de la foi chrétienne.

 

Une communauté chrétienne devrait non seulement offrir le salut et viser la réalisation des besoins de bases de ses membres et des personnes de son milieu, mais aussi leur donner des outils pour développer leurs potentialités et leurs dons à la lumière de la Parole de Dieu.

 

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[1] Michel Lacroix est agrégé de philosophie et maître de conférence à l’université d’Évry et à l’IUFM de Versailles.

[2] Cf. M. LACROIX, Le développement personnel, Évreux, Éditions Flammarion, 2000, pp. 15-18.

[3] Cf. ibid., p.14.

[4] Ibid., p.22.

[5] Ibid., p.14.

[6] Ibid., p.24.

[7] Cf. ibid., pp.23-26.

[8] Cf. ibid., pp.30-32.

[9] Cf. ibid., p.19.

[10] Cf. ibid., p.31.

[11] K. Blanchard, J. P. Carlos, W. A. Randolph, Comment réussir l’empowerment dans votre organisation ?, Québec, Éditions Un monde différent, 1997, p.20.

[12] Cf. M. LACROIX, op. cit., pp. 27-28.

[13] Le soulignement n’est pas dans le texte original

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