9.3 Répondre aux besoins du milieu
Lorsque l’action missionnaire vise non seulement à offrir un salut eschatologique (pardon des péchés et espérance de la vie éternelle) mais qu’elle se soucie aussi du bien temporel des personnes, elle est sur le chemin d’offrir un salut plus global. La pauvreté humaine, dans ses différents aspects : spirituel, psychologique, sociétal, politique, matériel, etc. devient l’objet de la mission. Il s’agit de lutter contre les différents niveaux de la pauvreté humaine et de faire cheminer les être humains et la société toute entière vers l’amélioration de ses conditions de vie.
La pauvreté en général se présente de
multiples manières : spirituelle (ne pas se savoir aimé de Dieu,
culpabilité, désespoir), relationnelle et affective (manque d'amour et de
relations significatives), économique (manque du nécessaire), psychique ou
physique (manque de santé), psychologique (manque d’équilibre, de volonté, de
sens à la vie). L'étymologie du mot « pauvre » (aney) désigne un état de capacité réduite, de moindre puissance et
de valeur… ce qui se traduit souvent dans la vie en société par une situation
sociale médiocre qui empêche la vraie actualisation de soi. Le « miséreux », au
sens fort du terme est celui qui est en état de manque, qui est dans le besoin.
Il n’a pas le nécessaire pour vivre selon sa dignité humaine.
Le salut, dans une telle perspective,
arrive lorsque les personnes sont aidées pour se libérer de leurs pauvretés.
L’Église offrira un salut plus global en luttant contre l’ensemble des
pauvretés (l’ensemble des manques des êtres humains) humaines et sociétales. Il
lui faut agir en fonction des circonstances et de son milieu : parfois,
c’est une parole qui peut sauver : pour redonner, par la Bonne Nouvelle,
de l’espérance au désespéré, pour offrir le pardon en Jésus-Christ à celui qui
porte un fardeau de culpabilité, etc. Parfois c’est un geste vis-à-vis d’une
personne dans le besoin qui peut sauver : donner à manger à celui qui a
faim, visiter le malade, la personne qui est seule ou en prison, etc.. On évite
ainsi la dichotomie entre les œuvres et la proclamation dont il a été question
ultérieurement. Il n’y a pas d ‘opposition entre œuvre sociale et
proclamation, le choix des actions communautaires se fait en fonction des
besoins humains[1].
Dans une telle approche missionnaire, il
revient à la communauté chrétienne de repérer les différentes pauvretés et
souffrances présentes dans son milieu et de tâcher d’y remédier. Il y a
par exemple :
-
Les pauvretés
engendrant des souffrances physiques :
o
manque de
nourriture, d’habillement, de logement;
o
maladies.
-
Les pauvretés
engendrant des souffrances morales, psychologiques et spirituelles :
o
manque d’amour,
de soutien;
o
solitude;
o
manque de sens à
sa vie, manque de travail;
o
manque de
pardon;
o
manque
d’espérance temporelle et éternelle.
Cette liste n’est
pas exhaustive, mais elle permet d’aimer concrètement Dieu et le prochain dans
le pauvre selon le précepte missionnaire de Matthieu 25:31-46. C’est ce que
font les sœurs de Mère Térésa, mais ici la notion de pauvreté a été élargie en
ne la limitant pas à sa seule dimension matérielle.
La pauvreté, dans son sens large, correspond donc à une ou plusieurs
formes de manques : manque du nécessaire, manque de nourriture,
d’habillement, de logement; manque de santé, d’amour et de sens à sa vie, etc.
Bref tout ce qui empêche l’être humain de vivre et d’être heureux. Nous sommes
dans une perspective d’intégration humano-chrétienne[2] qui considère les états de manques comme
autant d’entraves à la dignité de la personne. Aimer le prochain, c’est donc
répondre à ses besoins, éliminer ce qui nuit à sa dignité.
Le paragraphe qui suit présente plusieurs besoins pouvant être rejoints
par les activités de la communauté chrétienne. Il s’inspire du livre de
Francine Bélair[3] Pour
le meilleur… jamais le pire : prendre son devenir en main (1996), elle
présente une liste des besoins humains. Il y a d’abord le besoin de survie que l'être humain satisfait en adoptant des
comportements comme ceux de manger, de
boire, de dormir, de se protéger des intempéries ou des écarts de température
grâce à des abris ou à des vêtements[4]. Mais le comportement de survie ne se limite
pas à la nourriture, ni au sommeil. Il y a tous ceux que l’on adopte en vue
d’assurer sa sécurité comme le fait par exemple l’auteure lorsqu’elle dit
stationner son automobile près d'un lampadaire situé le plus près possible de
l'entrée afin d'éviter de se trouver seule dans des endroits sombres. Le besoin
de survie est donc aussi celui de la sécurité qui se satisfait aussi par
l’obtention d’un travail rémunéré. La reproduction est associée également au
besoin de survie[5].
Le besoin
d'appartenance est le deuxième besoin dont parle l’auteure qui le relie au
besoin d’aimer et d’être aimé. Il se traduit par une volonté d’avoir une
relation privilégiée d'amour, de camaraderie et d’amitié.
Je me plais maintenant à
associer ce besoin d'appartenance avec l'amour inconditionnel. Éprouver le
besoin d'appartenance, c'est vouloir être persuadé, au plus profond de soi, que
l'on est aimé pour soi-même, peu importe le succès ou l'échec, peu importe
notre comportement ou les résultats de celui-ci[6].
Il prend aussi la forme d’une adhésion à
un mouvement, à un groupe et à une philosophie de vie[7]. Le besoin d'appartenance peut se traduire, pour
certains par un simple contact visuel avec un étranger, par le choix de
vêtements, par le fait de posséder un espace personnel. L’auteure le relie
aussi à celui de posséder et celui d’être accepté : «Je ne veux pas que mes parents me comprennent, je veux simplement
qu'ils m'acceptent.» dit une adolescente en parlant de ses parents. Nous portons tous en nous ce besoin d'amour
inconditionnel[8].
Les deux premiers besoins sont en lien
avec la pensée de Maslow[9], mais l’auteure va parler aussi du besoin de pouvoir. Il est l'émotion reliée à l'expression d'un
comportement à la recherche d'une certaine forme d'influence[10]. Il peut
englober des réalités aussi différentes que le pouvoir politique, la domination
prise dans le sens de l'exercice du pouvoir sur les choses ou sur les
personnes, le pouvoir sur sa propre vie, sur ce qui peut nous détruire :
alcool, drogue, excès de nourriture, ambition démesurée et autres passions, ou
encore le pouvoir de maîtriser des compétences et d'être quelqu'un dans la vie[11]. L'être humain peut exercer du pouvoir sur son
corps : il apprend à le soigner, à l'habiller, à le maquiller, à le
maintenir en forme, à lui faire faire de l'exercice, et sur son environnement
matériel :choisir un fond d’écran sur l’ordinateur, mettre de l'ordre sur
son bureau, faire la cuisine, acheter des vêtements, décorer une pièce. Le
besoin de pouvoir est aussi relié à celui d’être efficace et d’obtenir des
résultats. Elle explique que l'individu doit passer de la parole aux gestes,
des idées aux réalisations :
Être écouté, apprécié,
reconnu ne suffisent plus, c'est l'heure de l'accomplissement. À cette étape,
l'individu veut être maintenant le bâtisseur, l'innovateur. Il veut démontrer
ses capacités de façon concrète, être en compétition avec son environnement,
apprendre, s'améliorer, grandir, se réaliser[12].
Ensuite Francine Bélair parle du besoin de plaisir qui se traduit aussi
par le besoin de joie.
Le besoin de plaisir fait
référence au fait de rire, de faire des blagues, d'avoir le sens de l'humour,
de pouvoir dédramatiser des situations difficiles, de recadrer les événements,
et aussi d'éprouver de la satisfaction après un dur labeur. Le plaisir, c'est
aussi jouer, et même apprendre. Il n'est pas rare, en effet, surtout chez les
enfants, que l'apprentissage soit synonyme de jeu. Le plaisir, c'est aussi le
petit frémissement que l'on éprouve au creux du ventre, le pétillement dans les
yeux de l'autre, le soupir de satisfaction devant la toile terminée, le grand
sourire[13].
Trouver une solution ou entrevoir un bien-être à l'horizon. Le plaisir
n'est pas synonyme de facilité, au contraire, il passe par l’effort et la
compétition qui ne tuent pas le plaisir dans la mesure où ils ne sont pas
imposés de l'extérieur.
Un autre besoin est celui de liberté. Ce besoin s'exprime par le désir de faire des choix, de se mouvoir,
d'orienter sa vie, d'accéder à des choix. Il est intimement lié à la notion
de responsabilité et s’exprime dans les choix personnels et l’acceptation de
leurs conséquences. La liberté n'est pas le libre choix sans contraintes ni
obligations. Le choix en effet est fait entre plusieurs options extérieures et
plusieurs motivations intérieures qui, elles, entraînent certains types
d’obligations et de contraintes.
Francine Bélair ne parle pas du besoin de transcendance, mais la liste exprimée ici n’est pas exhaustive. Expliquer ou définir les besoins fondamentaux de la personne humaine est une entreprise difficile et délicate. Nombreux sont les auteurs qui ont proposé différentes catégories pour les classifier[14], et il est plus prudent de se situer dans une approche non dogmatique qui fait appel au discernement. En effet, les besoins peuvent varier d’une personne à une autre et il faut aussi savoir prendre le temps de repérer ceux qui sont spécifiques à un environnement particulier.
Contrairement à ce que laisse penser la pyramide de Maslow, nous ne construisons pas nos besoins sur la réalisation d'autres besoins. Il s’agit de relativiser l’idée d’une hiérarchie dans les besoins. La réalisation de tous est essentielle pour assurer un salut global et tous sont présents en même temps même si certains peuvent être prédominants selon la situation ou la carence du moment.
Si le besoin de survie était le besoin le plus important chez les êtres humains, explique Francine Bélair, le suicide n'existerait pas. Un jour, alors qu’elle parlait dans une conférence de la nécessité de considérer l’ensemble des besoins en même temps, un homme s'est levé dans la salle où elle donnait sa conférence et dit : «Je travaille dans une maison qui accueille des itinérants. A leur arrivée, ils n'ont parfois pas mangé ni dormi depuis plusieurs jours. Je vois difficilement comment ne pas penser que leur besoin de survie n'est pas alors le besoin le plus important à combler!» Elle lui a alors demandé de lui décrire comment il accueillait ces personnes. L'homme s'est levé et s'est dirigé vers un autre participant. Il lui a mis la main sur l'épaule et d'une voix douce lui a dit: «Tu es chez toi ici (appartenance), si tu as le goût de parler, il y a quelqu'un pour t'écouter (écoute/pouvoir), si tu préfères (liberté) manger ou dormir (survie) d'abord, c'est ton choix (liberté), tu n'es pas obligé.»[15]. En se rendant compte de ce qu’il venait de décrire, l’homme sourit en ajoutant: «C'est vrai, certains préfèrent parler d'abord et manger ensuite!».
L’approche de Francine Bélair nous apprend qu’il est
nécessaire de considérer les différents besoins de manière plus circulaire que
hiérarchique. Ils sont tous ensemble présents, en même temps, dans la personne
à différents degrés, et l’intensité de chacun d’eux varie selon la situation
unique de la personne. Grâce à cette classification, il est aussi plus facile
de saisir les différents états de manque de l’être humain qui sont autant de
niveaux de pauvretés qui empêchent sa libération intégrale. On peut ainsi mieux
construire des activités qui répondent à ses besoins. Dans une telle approche
pastorale et missionnaire, la communauté chrétienne manifestera au monde le
visage d’un Dieu qui se soucie de la personne dans son intégralité. En partant
des besoins généraux de la personne et des besoins spécifiques de son milieu,
elle pourra mettre sur pied des activités qui actualiseront l’amour de Dieu
pour aujourd’hui.
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Commentaires
et suggestions :
[1] Il est important de comprendre que les
besoins sont tant dans la communauté chrétienne qu’à l’extérieur. Ce n’est pas
parce qu’une personne est en cheminement dans la communauté chrétienne que tous
ses problèmes sont réglés. Il ne faut pas délaisser les besoins de la
communauté pour se soucier seulement de ceux de l’extérieur et vis versa.
[2] L’expression intégration humano-chrétienne fait partie du titre d’une thèse de
doctorat écrite par Amanda Brideau. qui défend l’idée d’un message de salut
chrétien s’insérant dans les dynamiques de croissance humaine : La vie de parachèvement apportée par la
participation à la vie même de Jésus-Christ inclut les réalités humaines tout
en leur donnant une finalité d’un bonheur inimaginable (p.326).
[3] Francine Bélair est membre du corps
professoral de l’Institutte for Control
Theory, Reality Therapy and Quality Management de LosAngeles.
[4] F. Bélair,
Pour le meilleur… jamais la pire :
prendre son devenir en main,
Montréal, les éditions de la Chenelière inc.,1996, p.15.
[5] Cf. ibid., p.15.
[6] Ibid., p.17.
[7] Cf. ibid., p.16.
[8] Ibid.,
p.19.
[9] La pyramide des besoins de Maslow est un
classique pour décrire les besoins humains : besoins physiologiques, de
sécurité, d’appartenance, d’estime de soi, de réalisation de soi (actualisation
et transcendance) : A .H. MASLOW, « A theory of Human
Motivation », Psychological Review,
vol.50 (1943), pp. 370-396 et A.H.
MASLOW, Motivation and Personality,
New-York, Harper & Row Publishers, Incorporated, 1954.
[10] F. Bélair, op, cit., p.19.
[11] Cf. ibid., p.19.
[12] Ibid., p.24
[13] Ibid., pp.24-25.
[14] Il y par exemple Henri Piéron (1935),
Henry A . Murray (1938),
Raymond B. Catell (1957), J.P. Guilford (1975), sans parler d’Abraham H.
Maslow (1943).
[15] F. Bélair,
op. cit., p.29