11.1    Élaborer une vision spécifique selon le milieu

 

 

Un modèle de croissance intégrale est en soi une vision ecclésiale mais celle-ci ne peut prendre vie que dans une terre particulière; c’est pourquoi les responsables de communauté élaboreront une vision spécifique à leur communauté en fonction de leur milieu. La vision est une image projetée dans le futur de la place et du rôle qu'on veut voir occupé par sa communauté dans son environnement ainsi que l'image projetée du type d'organisation dont on a besoin pour y parvenir. C’est un rêve réaliste et réalisable[1].

 

Le pasteur Dale Galloway compare la vision à la foi. Il la définit comme la capacité de voir les choses alors qu’elles n’ont pas encore été réalisées[2]. On est proche de la définition proposée dans l’Épître aux Hébreux (11:1) : Or la foi est la garantie des biens que l'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas. Élaborer une vision spécifique au milieu est important, car elle permet à la communauté d’être adaptée à la culture et aux besoins de son environnement et de savoir comment s’y positionner. Les leaders des quinze plus grandes Églises aux États-Unis ont une chose en commun : Ils sont tous des personnes de visions et de rêves[3] : Parlez-moi de votre vision et je vous prédirai votre avenir[4].

 

D'une certaine façon, elle (la vision) agit un peu comme le phare qui, de loin, guide un bateau vers le port recherché en indiquant à son capitaine et aux autres membres de l'équipage la direction à suivre[5]. 

 

Comme il n'y a pas de leadership sans adhésion aux dirigeants[6], il est préférable d’élaborer la vision avec les autres membres et le cas échéant, s’ils ne peuvent le faire, de s’assurer qu’ils l’acceptent pleinement. Cette vision est dite émergente dans le sens où elle provient d’une idée de service ecclésial qu'on veut lancer et proposer aux gens du milieu pour répondre à leurs besoins. La vision comprend deux composantes : externe (la place et le rôle qu'on veut voir occupés par sa communauté dans son milieu) et interne (le type d'organisation dont on a besoin pour y parvenir). À cela faut-il ajouter les visions complémentaires qui sont des actions ecclésiales définies pour soutenir la réalisation de la vision centrale[7].

 

Il serait difficile d’affirmer que les responsables de la communauté puissent définir une vision absolument claire de leur futur, c'est-à-dire qu’ils sachent ce que sera leur communauté dans dix ou quinze ans. Mais l’idée des activités que l’on veut créer en fonction du milieu (évangélisation et liturgie adaptée par exemple), la place et le rôle qu'on veut voir occupés par sa communauté et le type d'organisation dont on a besoin pour y parvenir constituent les éléments pivots de la vision et de la mise en place du modèle. De là, la communauté progressera dans la mesure où elle saura être méthodique et se concentrer sur la vision.

 

Puisque la vision est une image projetée d'un état futur désiré, un rêve réaliste et réalisable, elle ne sera réaliste que si les responsables approfondissent leur connaissance du milieu (culture, langue, souffrances, besoins, aspirations, etc.) et des personnes qui l’habitent.  Il est difficile de visionner des services qui sont censés répondre aux besoins du milieu si on n’a pas de contacts avec les personnes qui ne viennent pas à l’église et si l’on ne connaît pas les différents services déjà rendus par les intervenants du secteur concerné. Cette étape peut parfois prendre du temps, mais elle est nécessaire pour offrir des services ecclésiaux adaptés aux aspirations, aux souffrances et aux détresses du milieu. L’innovation dans les services est une manière de pratiquer l’Évangile. L’amour des autres invite à s’ingénier pour trouver les meilleurs moyens de proclamer la Parole de Dieu, d’aider les personnes du milieu et de soulager leurs détresses selon leurs besoins (pas ceux que nous pensons qu’ils ont).

 

S'intéresser au milieu, l'étudier, le creuser pour essayer de le comprendre n’est pas d’abord une question de marketing ou de planification stratégique, mais une question de bon sens pour mieux réaliser la mission confiée à l’Église. Ce fut la démarche première du pasteur Rick Warren lorsqu’il commença son ministère dans un milieu qui lui était étranger. Il y avait déjà un certain nombre de grandes Églises, mais il sut innover, proposer des services et des liturgies adaptées aux attentes et aux aspirations des personnes qui ne les fréquentaient pas. Il parla avec la population, fit des sondages et sut contourner les objections majeures de ceux et celles qui avaient des griefs contre l’Église.

 

Comment les responsables peuvent-ils élaborer une vision spécifique pour leur milieu ? C’est en approfondissant la connaissance de leur environnement et en repérant les changements qui y sont survenus (et ceux qui pourraient survenir) pour s’y adapter et préparer des plans pour le futur[8].  Il s’agit d’effectuer une observation systématique et objective. C’est aussi par l’expérience d’autres pasteurs et de la communion avec l’Esprit Saint dans la prière que la vision se précisera. La prière et l’ouverture à d’autres expériences vécues ailleurs ont un rôle important à jouer. La vision est le fruit d’un effort de visualisation : La vision vient de notre capacité à visualiser les éléments de notre foi[9]. C’est la prière qui donne de bien saisir la vision que Dieu veut nous aider à élaborer[10].

 

C’est pourquoi, dans une volonté d’entrer dans une dynamique de croissance intégrale, les premières activités à planifier, sont celles qui favorisent l’écoute du Saint-Esprit dans la prière. Même si la communauté était parfaitement organisée pour étudier son environnement, s’il lui manque l’inspiration de l’Esprit, elle risque de passer à côté de la vision que Dieu veut lui communiquer. La prière est la puissance derrière les principes[11]:

 

Plus j’approfondis les principes de croissance, plus je suis convaincu que la vraie bataille est spirituelle et que notre arme principale est la prière[12].

 

Des activités de prière précèdent donc et accompagnent l’élaboration de la vision spécifique de la communauté. C’est à partir de cette vision spécifique que s’organise ensuite la communauté autour d’un  plan qui peut être sans références écrites, au moins au début, puis on s'ajuste au fur et à mesure[13]. En faisant un retour sur sa propre expérience, Rick Warren constatait, en dépit de l’importance qu’il accorde à la planification et aux buts à atteindre, qu’il s’ajustait au fur et à mesure.

 

En conclusion de ce chapitre on soulignera que les responsables auront avantage à établir une démarche rigoureuse pour définir leur vision[14]. Il s’agit de ne pas oublier que la vision n'est pas qu'un rêve; c'est un rêve réaliste qui devrait être basé sur une démarche cohérente[15].  Elle va de l’observation d’un milieu, de la connaissance d’autres expériences d’Églises et de la prière, à la mise en place d'une organisation ecclésiale qui est en mesure de rejoindre les besoins des gens et de faire croître intégralement la communauté chrétienne. C'est du souci de rejoindre les aspirations et les détresses des personnes, de correspondre à leurs goûts, à leur culture et à leurs attentes, que la vision émerge.[16]. Grâce à la vision, la communauté chrétienne réussira à communiquer de manière efficace et adaptée, l’amour de Dieu par ses œuvres et la Parole.

 

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[1] M. COTÉ (et se collaborateurs), La gestion stratégique d’entreprise : Aspects théoriques 2ème édition, Montréal, Gaëtan Morin éditeur, 1995, p. 105.

[2] D. GALLOWAY, op. cit., p.29.

[3] Ibid.,  p.27.

[4] Ibid., p.32.

[5] M. COTÉ, op. cit., p. 38.

[6] Cf. ibid., p. 103.

[7] Cette partie sur les trois différents niveaux de la vision appliquée à l’Église paroissiale s’inspire de L.-J. Filion, Vision et relations : Clefs du succès de l’entrepreneur (Montréal, Éditions de l’entrepreneur, 1991).

[8] La planification est un des éléments dont parle McGavran et qu’il considère comme essentiel à la fonction des responsables d’Églises paroissiales (Chap. 1.4).

[9] Ibid., p.30.

[10] Cf. T. Rainer, op. cit., p. 178.

[11] Tel est le titre d’un chapitre du livre de Thom S. Rainer The Book of Church Growth, History, Theology and principles, dans lequel il explique les raisons de la croissance des Églises. Yonggi Cho est aussi  un des pasteurs qui insiste le plus sur l’importance de la prière. Il faut prier en visionnant ses objectifs, dit-il. Il a d’ailleurs écrit sur le sujet un livre controversé dans les milieux évangéliques :  La quatrième dimension, (Éditions Vida, Deerfield, 1985).

[12] P. Wagner, Church Planting for a Greater Harvest, p. 46 .

[13] En termes de gestion on dira qu’on se situe dans une stratégie visionnaire et une stratégie de l’apprentissage. Il y a une vision de départ mais on fonctionne avec des stratégies émergentes et on avance de manière incrémentale.

[14] Cf. M. COTÉ, op. cit., p. 108.

[15] Ibid., p. 108.

[16] Dans la poursuite de sa mission, l’apôtre Paul, pendant la nuit, avait eu une vision : un Macédonien était là, debout, qui lui adressait cette prière: " Passe en Macédoine, viens à notre secours ! " (Ac 16:9) Voyant le besoin, la détresse, présent en Macédoine, il chercha à s’y rendre persuadé que Dieu l’appelait à y porter la Bonne Nouvelle (Cf. Ac 16:10).

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