10.1        Vision d’un modèle de croissance intégrale

 

Dans un modèle de croissance intégrale, en accord avec la pensée de McGavran, la croissance de l’Église sera la conséquence de la fidélité des chrétiens à proclamer la Parole et à trouver les « brebis perdues ». Mais le terme trouver n’est pas à enfermer dans une dimension purement eschatologique (c’est à dire qui ne vise qu’à sauver les hommes et les femmes du jugement divin et à les rassembler en Église). Il est aussi à comprendre comme une réponse aux besoins et aux souffrances tant matérielles, psychologiques et spirituelles d’un milieu. La brebis perdue à aller chercher, c’est non seulement la personne qui n’est pas encore réconciliée avec Dieu et qui ne chemine pas en Église, mais c’est aussi celle qui souffre, qui est malade, c’est celle qui manque d’amour et d’espérance, c’est celle qui est rongée par la culpabilité, c’est le prisonnier, c’est l’enfant abusé, c’est le sidéen, ce sont les divorcés remariés qui se sentent exclus de l’Église, c’est la personne dépressive qui n’a pas sa place dans un système fait pour les gens en forme, pour les gens productifs, etc.

 

Dans une approche intégrale de la mission, la communauté chrétienne s’organise, selon ses moyens et ses capacités, pour intervenir tant au niveau spirituel qu’au niveau social. Elle ne limite pas son action faire accueillir le salut en Jésus-Christ. Ses activités proposent un cheminement de guérison aux personnes qui souffrent et les invitent à entrer dans un processus de libération et de croissance basée sur l’Évangile et les ressources humaines disponibles.

 

C’est la volonté de Dieu que les êtres humains soient aidés, aimés et sauvés par le Christ. Dieu désire que les activités salvatrices de l’Église se multiplient. Plus il y aura de personnes impliquées dans ces activités, plus il y en aura gens qui pourront être aidées et sauvées. Dans ce sens, la multiplication des personnes touchées par la grâce de Dieu est à rechercher ainsi que leur formation pour leur faire prendre le chemin de la croissance, de l’épanouissement et de l’implication dans la mission de l’Église. À l’image de Jésus qui a choisi et formé ses disciples, les responsables de communauté cherchent à former et à engager le plus possible de personnes dans des activités d’évangélisation et de réponse aux besoins tant de la communauté chrétienne que du milieu.

 

L’appel au salut et à la réconciliation avec Dieu est essentielle mais le salut devrait s’insérer dans toutes les dimensions de la personne et dans toutes les dimensions de la sociétés. Lorsque l’on entend McGavran définir la mission comme une entreprise consacrée à la proclamation de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ et à convaincre les hommes à devenir ses disciples et membres responsables de son Église[1], il ne faut pas oublier que proclamer la Bonne Nouvelle c’est manifester par les actes et la parole l’amour de Dieu au monde. C’est faire advenir le salut et la croissance chez les personnes et les structures sociales et politiques de notre monde.

 

            Pour favoriser la libération et la croissance des personnes d’un milieu,  on accordera à l’évangélisation une place importante sans toutefois faire de celle-ci une priorité excluant les autres fonctions de l’Église. Les membres de la communauté chrétienne seront invités à témoigner des bienfaits de leur foi et de leur cheminement en Église. Les responsables les aideront en leur donnant une formation sur les méthodes d’évangélisation[2]. Le but est d’inviter les autres personnes du milieu à devenir disciples de Jésus-Christ et à intégrer un processus de croissance intégrale dans la communauté chrétienne. Après un certain temps de cheminement et de formation les personnes évangélisées deviendront elles-mêmes évangélisatrices et missionnaires dans des actions de salut et de bienfaisance.

           

Le renouveau spirituel de la communauté sera favorisé par différents exercices de piété, d’adoration et par une meilleure connaissance de la Parole de Dieu. Dans ce même but, les enseignements et la formation proposée comprendront une invitation à fréquenter plus assidûment les Écritures, à confesser les péchés, à réparer et à prier pour recevoir ce renouveau[3]. L’accent pourra aussi être mis sur l’importance de l’effusion de l’Esprit qui amène ceux qui l’ont reçu, à se préoccuper de manière plus intense des besoins de leur milieu et à témoigner plus efficacement du Christ.

 

      Pour la mise en place et la gestion d’un modèle de croissance intégrale, le ou les responsables, présenteront clairement les buts, les objectifs et la vision à la communauté. Des buts clairs permettront à la communauté de savoir où elle s’en va et d’être plus efficace pour réaliser la vision. L’objectif fondamental est de faire entrer les hommes et les femmes dans l’Alliance. C’est de la fidélité à cette Alliance que découlera la croissance et le salut, promesses transmises de génération en génération[4]. Être fidèle à l’Alliance, c’est croire[5] et suivre les  préceptes divins[6]. Pour les chrétiens, les ordonnances fondamentales de l’Alliance se fondent dans l’acte du repentir[7], dans l’exercice de l’amour envers Dieu et envers le prochain et dans la mise en pratique des impératifs missionnaires des Évangiles.

 

La vision du modèle de croissance intégrale est de faire de la communauté chrétienne une source de salut et de croissance pour les personnes du milieu puis de former celles-ci en vue de les impliquer dans la mission. Ce qui est visé, c’est de multiplier les efforts d’évangélisation et de multiplier les services d’aide, d’amour et de solidarité. Les nouveaux disciples sont intégrés dans une structure de petits groupes pour créer et des liens et croître. Après un certain cheminement, ils deviennent eux-mêmes, selon leurs dons, des membres actifs à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté chrétienne.  Ils sont incorporés aux services de l’Église pour leur propre actualisation et pour lutter contre toutes les formes de désespoir, de solitude, de pauvreté et de souffrance particulièrement celles qui entourent la communauté. Ils sont donc formés pour devenir des témoins efficaces de l’amour de Dieu par toute leur vie. Tel est la visée première d’un modèle de croissance intégrale.

 

Faire connaître l’amour de Dieu en Jésus-Christ, manifesté par les croyants, est le but essentiel du modèle. Et cet amour s’annonce tant par les œuvres que par la prédication de la Parole. La foi en Jésus et la reconnaissance envers son œuvre de salut est le moteur de l’action communautaire. Jésus est la source du salut et son Esprit est le déclencheur de l’action missionnaire. Pour doter la communauté d’un cœur missionnaire des activités concrètes visant à renouveler la ferveur spirituelle des membres preuvent êtres mises sur pied. Elles auront l’avantage de faire grandir les chrétiens dans la foi par la lecture de la Bible, par des séminaires dans l’Esprit, par des retraites, etc.. La foi permet aux membres de mettre leur confiance en Dieu, elle anime l’Église et lui donne la conviction qu’avec la grâce de Dieu elle peut répondre aux besoins spirituels et humains de son milieu. Une place importante devrait donc être accordée non seulement à la fonction prophétique mais aussi à la fonction cultuelle pour appuyer, dynamiser l’effort missionnaire et rendre gloire à Dieu. Les activités liturgiques offriront des services de guérison et de libération pour les personnes qui pourraient en avoir besoin, et dans ce sens, une approche à caractère charismatique peut être envisagée.

 

Dans un modèle de croissance intégrale, la communauté chrétienne est essentiellement missionnaire, mais cette mission est autant tournée à l’intérieur de la communauté (ad intra) qu’à l’extérieur (ad extra). En effet, des besoins y sont présents partout et ce n’est pas parce qu’une personne est en cheminement dans l’Église qu’il faut se désintéresser d’elle et de ses problèmes, ce n’est pas parce qu’un pasteur dirige une communauté qu’il n’a pas besoin de soutien et de ressourcement.

 

La mission comprend plusieurs niveaux, celui de l’évangélisation, celui de la croissance des nouveaux disciples, celui de l’implication des membres dans les activités de l’Église correspondant à chacune de ses fonctions : socioculturelle, hodégétique, prophétique, cultuelle, et celui de l’évaluation des activités de l’Église selon la qualité et l’excellence en vue de l’amélioration continue. L’amour dans le service est la qualité première recherchée dans les activités offertes. Sans lui, l’Église ne serait qu’une machine sans âme qui a oublié la source qui la fait vivre et qu’elle a à transmettre.  Les services sont adaptés à la culture du lieu et visent à répondre aux besoins du milieu et à satisfaire les bénéficiaires.  Il n’y a donc pas une priorité exclusive donnée à l’évangélisation mais une dynamique de salut et de croissance dont l’évangélisation est la première étape. La communauté aura avantage à bien connaître son milieu ainsi que ses propres forces et faiblesses afin de formuler des objectifs réalistes et adaptés. Si elle accepte les changements socioculturels de son environnement, elle évitera de perdre contact avec son entourage.

 

Dans une telle dynamique, le rôle des responsables de communauté est de formuler la vision, de la communiquer (Ch. 2.2 et 5.4) et de motiver les membres à la réaliser. Ils transmettent enthousiasme et amour pour Jésus[8]. Ils ne mettent pas les membres de l’Église à leur service mais ils se mettent à leur service pour les aider à s’actualiser, à accueillir les bénédictions de Dieu dans tous les domaines de leur vie et à s’impliquer dans la mission. Comme dans toute organisation, certains conflits seront inévitables, mais les responsables ne pourront pas plaire à tous au risque de paralyser la communauté dans l’accomplissement de la vision.  Il est recommandé que leur mandat pastoral soit suffisamment long pour que leurs efforts portent du fruit.

 

Les responsables de communauté délèguent leurs responsabilités et s’assurent de la formation des membres afin que ceux-ci exercent un leadership pastoral et missionnaire. Les responsables motivent les laïcs et leur confient l’autorité nécessaire pour remplir leurs fonctions. En fait, c’est le plus grand nombre de personnes possible à qui il faudrait assurer une formation et responsabiliser car l'implication est un facteur d’actualisation et de croissance. Un processus de discernement dans la communauté permettra de repérer les dons et les intérêts des membres afin qu’ils puissent les exercer et les mettre au service de l’Église et de sa mission. Les accomplissements et les efforts des personnes impliquées auront avantage à être reconnus devant la communauté et si possible récompensés.

 

Un autre objectif important dans une approche de croissance intégrale est la multiplication des groupes de maison où l’amour fraternel et le soutien individuel sont possibles et où les ministères des membres peuvent s’exercer. Ces groupes sont homogènes c’est-à-dire se rassemblant par affinité, par intérêt ou par tâches. On y réfléchit comment mieux actualiser la Bible dans la vie quotidienne. Certains de ces groupes peuvent avoir comme but de rejoindre un besoin particulier dans la communauté ou dans le milieu : soutien aux alcooliques, parents monoparentaux, etc., D’autres groupes peuvent se consacrer plus spécifiquement à la tâche d’évangélisation et à l’enseignement catéchétique. Ils sont autant dirigés par des objectifs numériques que par des objectifs de qualité et d’amour pour améliorer  les services rendus. Le pasteur ou l’équipe responsable de la communauté ne présente pas la participation aux groupes comme une simple option, mais comme un engagement qui répond à l’éthique de responsabilité des chrétiens et qui est aussi un moyen efficace de s’actualiser et de grandir dans la foi et la vie chrétienne.

 

Adapter les activités cultuelles, la musique, le chant au milieu socioculturel, à sa manière de communiquer, à son langage, à ses goûts, est un objectif majeur dans une approche intégrale. Le but des célébrations est d’édifier ceux qui participent, de leur faire vivre une expérience de joie et d‘allégresse qui les fortifie dans l’amour et la confiance en Dieu. Elles sont l’expression d’une foi vive où les membres de la communauté sont fiers d’inviter leurs amis et leurs proches car ils savent qu’ils auront envie d’y revenir.

 

Cent pour cent des membres de la communauté chrétienne ne pourront pas exercer une responsabilité dans la communauté mais tous peuvent être encouragés et formés à témoigner de leur foi dans leur milieu de vie et à inviter de nouvelles personnes aux célébrations et aux groupes de maison. Les membres de la communauté seront plus aptes à accomplir une telle mission si, comme nous l’avons déjà précisé, on leur offre une formation sur les différentes techniques d’évangélisation. Les personnes qui viennent pour une première fois, ou depuis peu, seront soutenues dans leur cheminement et éclairées dans leurs recherches grâce à un parrainage individuel par des membres de la communauté. Elles seront ensuite impliquées rapidement dans des groupes de maison. Ainsi, on leur donnera la chance et la joie de vivre la communion fraternelle et d’être plus souvent en contact avec l’Évangile. Ensuite, il leur sera proposé des enseignements destinés à leur apprendre ou réapprendre les bases de la vie chrétienne et à s’assurer qu’elles ont accepté le salut en Jésus. D’autres étapes pourront suivre pour les aider à découvrir leurs dons et les tâches qui les intéressent. La formation et le cheminement des nouveaux convertis peuvent aboutir à un geste liturgique pour faire alliance avec le Christ et l’Église locale.

 

Les responsables devront s’assurer d’avoir à leur disposition les espaces nécessaires, que ce soit pour les célébrations, pour le parking, etc., et des budgets suffisants pour réaliser leurs objectifs. Ils ne devraient pas avoir peur de demander de l’aide financière. Idéalement la communauté s’autofinancera et ne dépendra pas d’une communauté sœur. La réalisation des objectifs sera planifiée sur un an, cinq ans et dix ans. On évitera de se disperser dans activités à caractère social déjà efficacement réalisées par d’autres organismes du milieu, sauf si les besoins ne sont pas comblés.

 

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[1] D. McGAVRAN , op. cit.,  p. 26.

[2] Savoir comment accueillir chaleureusement les nouveaux sans les mettre mal à l’aise; exercer une évangélisation par les relations existantes; cibler la partie de la population environnante qui peut être le plus intéressé par le genre de services offerts; appeler au salut, à un acte de foi, faire poser un geste de conversion; faire faire aux personnes en cheminement une alliance (commitment) avec l’Église locale; impliquer rapidement les personnes nouvellement arrivées, etc.

[3] Cf. ibid., p. 188.

[4] Gen 17:2 : J'établirai mon alliance entre moi et toi, et je te multiplierai à l'infini

[5] Gn 15:6 : Abram crut en Yahvé, qui le lui compta comme justice

[6] Gen 18:18 : Car je l'ai distingué, pour qu'il prescrive à ses fils et à sa maison après lui de garder la voie de Yahvé en accomplissant la justice et le droit; de la sorte, Yahvé réalisera pour Abraham ce qu'il lui a promis

[7] Mt 4:17 : Dès lors Jésus se mit à prêcher et à dire : « Repentez-vous, car le Royaume des Cieux est tout proche ».

[8] Jn14:15-16 : Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements ; et je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet, pour qu'il soit avec vous à jamais…

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