Le Second Empire contre Madame Bovary
MINIST�RE PUBLIC CONTRE M. GUSTAVE FLAUBERT
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R�QUISITOIRE DE M. L'AVOCAT IMP�RIAL, M. ERNEST PINARD
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Messieurs, en abordant ce d�bat, le minist�re public est en pr�sence d'une difficult� qu'il ne peut pas se dissimuler. Elle n'est pas dans la nature m�me de la pr�vention : offenses � la morale publique et � la religion, ce sont l� sans doute des expressions un peu vagues, un peu �lastiques, qu'il est n�cessaire de pr�ciser. Mais, enfin, quand on parle � des esprits droits et pratiques. Il est facile de s'entendre � cet �gard, de distinguer si telle page d'un livre porte atteinte � la religion ou � la morale. La difficult� n'est pas dans notre pr�vention, elle est plut�t, elle est davantage dans l'�tendue de l'oeuvre que vous avez � juger. Il s'agit d'un roman tout entier. Quand on soumet � votre appr�ciation un article de journal, on voit tout de suite o� le d�lit commence et o� il finit ; le minist�re public lit l'article et le soumet � votre appr�ciation. Ici il ne s'agit pas d'un article de journal, mais d'un roman tout entier qui commence le 1er octobre, finit le 15 d�cembre, et se compose de six livraisons, dans la Revue de Paris, 1856. Que faire dans cette situation ? Quel est le r�le du minist�re public ? Lire tout le roman ? C'est impossible. D'un autre c�t�, ne lire que les textes incrimin�s, c'est s'exposer � un reproche tr�s fond�. On pourrait nous dire : si vous n'exposez pas le proc�s dans toutes ses parties, si vous passez ce qui pr�c�de et ce qui suit les passages incrimin�s, il est �vident que vous �touffez le d�bat en restreignant le terrain de la discussion. Pour �viter ce double inconv�nient, il n'y a qu'une marche � suivre, et la voici, c'est de vous raconter d'abord tout le roman sans en lire, sans en incriminer aucun passage, et puis de lire, d'incriminer en citant le texte, et enfin de r�pondre aux objections qui pourraient s'�lever contre le syst�me g�n�ral de la pr�vention.

Quel est le titre du roman ? Madame Bovary. C'est un titre qui ne dit rien par lui-m�me. Il en a un second entre parenth�ses : Moeurs de province. C'est encore l� un titre qui n'explique pas la pens�e de l'auteur, mais qui la fait pressentir. L'auteur n'a pas voulu suivre tel ou tel syst�me philosophique vrai ou faux, il a voulu faire des tableaux de genre, et vous allez voir quels tableaux !!! Sans doute c'est le mari qui commence et qui termine le livre, mais le portrait le plus s�rieux de l'oeuvre, qui illumine les autres peintures, c'est �videmment celui de madame Bovary.

Ici, je raconte, je ne cite pas. On prend le mari au coll�ge, et, il faut le dire, l'enfant annonce d�j� ce que sera le mari. Il est excessivement lourd et timide, si timide que lorsqu'il arrive au coll�ge et qu'on lui demande son nom, il commence par r�pondre Charbovari. Il est si lourd qu'il travaille sans avancer. Il n'est jamais le premier, il n'est jamais le dernier non plus de sa classe ; c est le type, sinon de la nullit�, au moins de celui du ridicule au coll�ge. Apr�s les �tudes du coll�ge, il vint �tudier la m�decine � Rouen, dans une chambre au quatri�me, donnant sur la Seine, que sa m�re lui avait lou�e chez un teinturier de sa connaissance. C'est l� qu'il fait ses �tudes m�dicales et qu'il arrive petit � petit � conqu�rir, non pas le grade de docteur en m�decine, mais celui d'officier de sant�. Il fr�quentait les cabarets, il manquait les cours, mais il n'avait au demeurant d'autre passion que celle de jouer aux dominos. Voil� M. Bovary.

Il va se marier. Sa m�re lui trouve une femme : la veuve d'un huissier de Dieppe ; elle est vertueuse et laide, elle a quarante-cinq ans et 1.200 livres de rente. Seulement le notaire qui avait le capital de la rente partit un beau matin pour l'Am�rique, et madame Bovary jeune fut tellement frapp�e, tellement impressionn�e par ce coup inattendu, qu'elle an mourut. Voil� le premier mariage, voil� la premi�re sc�ne.

M. Bovary, devenu veuf, songea � se remarier. Il interroge ses souvenirs ; il n'a pas besoin d'aller bien loin, il lui vient tout de suite � l'esprit la fille d'un fermier du voisinage qui avait singuli�rement excit� les soup�ons de madame Bovary, mademoiselle Emma Rouault. Le fermier Rouault n'avait qu'une fille, �lev�e aux Ursulines de Rouen. Elle s'occupait peu de la ferme ; son p�re d�sirait la marier. L'officier de sant� se pr�sente, il n'est pas difficile sur la dot, et vous comprenez qu'avec de telles dispositions de part et d'autre les choses vont vite. Le mariage est accompli. M. Bovary est aux genoux de sa femme, il est le plus heureux des hommes, le plus aveugle des maris ; sa seule pr�occupation est de pr�venir les d�sirs de sa femme.

Ici le r�le de M. Bovary s'efface ; celui de madame Bovary devient l'oeuvre s�rieuse du livre.

Messieurs, madame Bovary a-t-elle aim� son mari ou cherch� � l'aimer ? Non, et d�s le commencement il y a ce qu'on peut appeler la sc�ne de l'initiation. A partir de ce moment, un autre horizon s'�tale devant elle, une vie nouvelle lui appara�t. Le propri�taire du ch�teau de la Vaubyessard avait donn� une grande f�te. On avait invit� l'officier de sant�, on avait invit� sa femme, et l� il y eut pour elle comme une initiation � toutes les ardeurs de la volupt� ! Elle avait aper�u le duc de Laverdi�re, qui avait eu des succ�s � la cour; elle avait vals� avec un vicomte et �prouv� un trouble inconnu. A partir de ce moment, elle avait v�cu d'une vie nouvelle ; son mari, tout ce qui l'entourait, lui �tait devenu insupportable. Un jour, en cherchant dans un meuble, elle avait rencontr� un fil de fer qui lui avait d�chir� le doigt ; c'�tait le fil de son bouquet de mariage. Pour essayer de l'arracher � l'ennui qui la consumait, M. Bovary fit le sacrifice de sa client�le, et vint s'installer � Yonville, C'est ici que vient la sc�ne de la premi�re chute. Nous sommes � la seconde livraison. Madame Bovary arrive � Yonville, et l�, la premi�re personne qu'elle rencontre, sur laquelle elle fixe ses regards, ce n'est pas le notaire de l'endroit, c'est l'unique clerc de ce notaire, L�on Dupuis. C'est un tout jeune homme qui fait son droit et qui va partir pour la capitale. Tout autre que M. Bovary aurait �t� inqui�t� des visites du jeune clerc, mais M. Bovary est si na�f qu'il croit � la vertu de sa femme ; L�on, inexp�riment�, �prouvait le m�me sentiment. Il est parti, l'occasion est perdue, mais les occasions se retrouvent facilement. Il y avait dans le voisinage d'Yonville un M. Rodolphe Boulanger (vous voyez que je raconte). C'�tait un homme de trente-quatre ans, d'un temp�rament brutal ; il avait eu beaucoup de succ�s aupr�s des conqu�tes faciles; il avait alors pour ma�tresse une actrice ; il aper�ut madame Bovary, elle �tat jeune, charmante ; il r�solut d'en faire sa ma�tresse. La chose �tait facile, il lui suffit de trois occasions. La premi�re fois il �tait venu aux Comices agricoles, la seconde fois il lui avait rendu une visite, la troisi�me fois il lui avait fait faire une promenade � cheval que le mari avait jug�e n�cessaire � la sant� de sa femme ; et c'est alors, dans une premi�re visite de la for�t, que la chute a lieu. Les rendez-vous se multiplieront au ch�teau de Rodolphe, surtout dans le jardin de l'officier de sant�. Les amants arrivent jusqu'aux limites extr�mes de la volupt� ! Madame Bovary veut se faire enlever par Rodolphe, Rodolphe n'ose pas dire non, mais il lui �crit une lettre o� il cherche � lui prouver, par beaucoup de raisons, qu'il ne peut pas l'enlever. Foudroy�e � la r�ception de cette lettre, Madame Bovary a une fi�vre c�r�brale, � la suite de laquelle une fi�vre typho�de se d�clare. La fi�vre tua l'amour, mais resta la malade. Voil� la deuxi�me sc�ne.

J'arrive � la troisi�me. La chute avec Rodolphe avait �t� suivie d'une r�action religieuse, mais elle avait �t� courte ; madame Bovary va tomber, de nouveau. Le mari avait jug� le spectacle utile � la convalescence de sa femme, et il l'avait conduite � Rouen. Dans une loge, en face de celle qu'occupaient M. et Madame Bovary, se trouvait L�on Dupuis, ce jeune clerc de notaire qui fait son droit � Paris, et qui en est revenu singuli�rement instruit, singuli�rement exp�riment�. Il va voir madame Bovary ; il lui propose un rendez-vous. Madame Bovary lui indique la cath�drale. Au sortir de la cath�drale, L�on lui propose de monter dans un fiacre. Elle r�siste d'abord, mais L�on lui dit que cela se fait ainsi � Paris et, alors, plus d'obstacle. La chute a lieu dans le fiacre ! Les rendez-vous se multiplient pour L�on comme pour Rodolphe, chez l'officier de sant� et puis dans une chambre qu'on avait lou�e � Rouen. Enfin elle arriva jusqu'� la fatigue m�me de ce second amour, et c'est ici que commence la sc�ne de d�tresse, c'est la derni�re du roman.

Madame Bovary avait prodigu�, jet� les cadeaux � la t�te de Rodolphe et de L�on, elle avait men� une vie de luxe, et, pour faire face � tant de d�penses, elle avait souscrit de nombreux billets � ordre. Elle avait obtenu de son mari une procuration g�n�rale pour g�rer le patrimoine commun ; elle avait rencontr� un usurier qui se faisait souscrire des billets, lesquels n'�tant pas pay�s � l'�ch�ance, �taient renouvel�s, sous le nom d'un comp�re. Puis �taient venus le papier timbr�, les prot�ts, les jugements, la saisie, et enfin l'affiche de la vente du mobilier de M. Bovary qui ignorait tout. R�duite aux plus cruelles extr�mit�s, madame Bovary demande de l'argent � tout le monde et n'en obtient de personne, L�on n'en a pas, et il recule �pouvant� � l'id�e d'un crime qu'on lui sugg�re pour s'en procurer. Parcourant tous les degr�s de l'humiliation, madame Bovary va chez Rodolphe ; elle ne r�ussit pas, Rodolphe n'a pas 3.000 francs. Il ne lui reste plus qu'une issue. De s'excuser aupr�s de son mari ? Non ; de s'expliquer avec lui ? Mais ce mari aurait la g�n�rosit� de lui pardonner, et c'est l� une humiliation qu'elle ne peut pas accepter : elle s' empoisonne. Viennent alors des sc�nes douloureuses. Le mari est l�, � c�t� du corps glac� de sa femme. Il fait apporter sa robe de noces, il ordonne qu'on l'en enveloppe et qu'on enferme sa d�pouille dans un triple cercueil.

Un jour, il ouvre le secr�taire et il y trouve le portrait de Rodolphe, ses lettres et celles de L�on. Vous croyez que l'amour va tomber alors ? Non, non, il s'excite, au contraire, il s'exalte pour cette femme que d'autres ont poss�d�e, en raison de ces souvenirs de volupt� qu'elle lui a laiss�s ; et d�s ce moment il n�glige sa client�le, sa famille, il laisse aller au vent les derni�res parcelles de son patrimoine, et un jour on le trouve mort dans la tonnelle de son jardin, tenant dans ses mains une longue m�che de cheveux noirs.

Voil� le roman ; je l'ai racont� tout entier en n'en supprimant aucune sc�ne. On l'appelle Madame Bovary ; vous pouvez lui donner un autre titre, et l'appeler avec justesse Histoire des adult�res d'une femme de province.

Messieurs, la premi�re partie de ma t�che est remplie ; j'ai racont�, je vais citer, et apr�s les citations viendra l'incrimination qui porte sur deux d�lits ; offense � la morale publique, offense � la morale religieuse. L'offense � la morale publique est dans les tableaux lascifs que je mettrai sous vos yeux, l'offense � la morale religieuse dans des images voluptueuses m�l�es aux choses sacr�es. J'arrive aux citations. Je serai court, car vous lirez le roman tout entier. Je me bornerai � vous citer quatre sc�nes, ou plut�t quatre tableaux. La premi�re, ce sera celle des amours et de la chute avec Rodolphe ; la seconde, la transition religieuse entre les deux adult�res ; la troisi�me, ce sera la chute avec L�on, c'est le deuxi�me adult�re, et, enfin, la quatri�me, que je veux citer, c'est la mort de madame Bovary.

Avant de soulever ces quatre coins du tableau, permettez-moi de me demander quelle est la couleur, le coup de pinceau de M. Flaubert, car, enfin, son roman est un tableau, et il faut savoir � quelle �cole il appartient, quelle est la couleur qu'il emploie, et quel est le portrait de son h�ro�ne.

La couleur g�n�rale de l'auteur, permettez-moi de vous le dire c'est la couleur lascive, avant, pendant et apr�s ces chutes ! Elle est enfant, elle a dix ou douze ans, elle est au couvent des Ursulines. A cet �ge o� la jeune fille n'est pas form�e, o� la femme ne peut pas sentir ces �motions premi�res qui lui r�v�lent un monde nouveau, elle se confesse.

" Quand elle allait � confesse (cette premi�re citation de la premi�re livraison est � la page 30 du num�ro du 1er octobre), " quand elle allait � confesse, elle inventait de petits p�ch�s afin de rester l� plus longtemps, � genoux dans l'ombre, les mains jointes, le visage � la grille sous le chuchotement du pr�tre. Les comparaisons de fianc�, d'�poux, d'amant c�leste et de mariage �ternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond de l'�me des douceurs inattendues."

Est-ce qu'il est naturel qu'une petite fille invente de petits p�ch�s, quand on sait que, pour un enfant, ce sont les plus petits qu'on a le plus de peine � dire ? Et puis, � cet �ge-l�, quand une petite fille n'est pas form�e, la montrer inventant de petits p�ch�s dans l'ombre, sous le chuchotement du pr�tre, en se rappelant ces comparaisons de fianc�, d'�poux, d'amant c�leste et de mariage �ternel, qui lui faisaient �prouver comme un frisson de volupt�, n'est-ce pas faire ce que j'ai appel� une peinture lascive ?

Voulez-vous madame Bovary dans ses moindres actes, � l'�tat libre, sans l'amant, sans la faute ? Je passe sur ce mot du lendemain, et sur cette mari�e qui ne laissait rien d�couvrir o� l'on p�t deviner quelque chose; il y a l� d�j� un tour de phrase plus qu'�quivoque, mais voulez-vous savoir comment �tait le mari ?

Ce mari du lendemain � que l'on e�t pris pour la vierge de la veille ", et cette mari�e � qui ne laissait rien d�couvrir o� l'on p�t deviner quelque chose ". Ce mari (p. 29) qui se l�ve et " part le coeur plein des f�licit�s de la nuit, l'esprit tranquille, la chair contente ", s'en allant " ruminant son bonheur comme ceux qui m�chent encore apr�s d�ner le go�t des truffes qu'ils dig�rent".

Je tiens, messieurs, � vous pr�ciser le cachet de l'oeuvre litt�raire de M. Flaubert et ses coups de pinceau. Il a quelquefois des traits qui veulent beaucoup dire, et ces traits ne lui co�tent rien.

Et puis, au ch�teau de la Vaubyessard, savez-vous ce qui attire les regards de cette jeune femme, ce qui la frappe le plus ? C'est toujours la m�me chose, c'est le duc de Laverdi�re, amant, " disait-on, de Marie-Antoinette, entre MM. de Coigny et de Lauzun ", et sur lequel " les yeux d'Emma revenaient d'eux-m�mes, comme sur quelque chose d'extraordinaire et d'auguste ; il avait v�cu � la cour et couch� dans le lit des reines ! "

Ce n'est l� qu'une parenth�se historique, dira-t-on ? Triste et inutile parenth�se ! L'histoire a pu autoriser des soup�ons, mais non le droit de les �riger en certitude. L'histoire a parl� du collier dans tous les romans, l'histoire a parl� de mille choses, mais ce ne sont l� que des soup�ons, et, je le r�p�te, je ne sache pas qu'elle ait autoris� � transformer ces soup�ons en certitude. Et quand Marie- Antoinette est morte avec la dignit� d'une souveraine et le calme d'une chr�tienne, ce sang vers� pourrait effacer des fautes, � plus forte raison des soup�ons. Mon Dieu, M. Flaubert a eu besoin d'une image frappante pour peindre son h�ro�ne, et il a pris celle-l� pour exprimer tout � la fois et les instincts pervers et l'ambition de madame Bovary !

Madame Bovary doit tr�s bien valser, et la voici valsant : " Ils commenc�rent lentement, puis all�rent plus vite. Ils tournaient ; tout tournait autour d'eux, les lampes, les meubles, les lambris et le parquet, comme un disque sur un pivot. En passant aupr�s des portes, la robe d'Emma par le bas s'�riflait au pantalon ; leurs jambes entraient l'une dans l'autre, il baissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui ; une torpeur la prenait, elle s'arr�ta. Ils repartirent, et, d'un mouvement plus rapide, le vicomte l'entra�nant, disparut avec elle, jusqu'au bout de la galerie o�, haletante, elle faillit tomber et, un instant, s'appuya la t�te sur sa poitrine. Et puis, tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit � sa place ; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant ses yeux. "

Je sais bien qu'on valse un peu de cette mani�re, mais cela n'en ait pas plus moral !

Prenez madame Bovary dans les actes les plus simples, c'est toujours le m�me coup de pinceau, il est � toutes les pages. Aussi Justin, le domestique du pharmacien voisin, a-t-il des �merveillements subits quand il est initi� dans le secret du cabinet de toilette de cette femme. Il poursuit sa voluptueuse admiration jusqu'� la cuisine.

" Le coude sur la longue planche o� elle (F�licit�, la femme de chambre) repassait, il consid�rait avidement toutes ces affaires de femme �tal�es autour de lui, les jupons de basin, les fichus, les collerettes et les pantalons a coulisse, vastes de hanches et qui se r�tr�cissaient par le bas.
" - A quoi cela sert-il ? demandait le jeune gar�on, en pausant la main sur la crinoline ou les agrafes.
" - Tu n'as donc jamais rien vu ? r�pondait en riant F�licit�.

Aussi le mari se demande-t-il, en pr�sence de cette femme sentant frais, si l'odeur vient de la peau ou de la chemise.

" Il trouvait tous les soirs des meubles souples et une femme en toilette fine, charmante et sentant frais, � ne savoir m�me d'o� venait cette odeur, ou si ce n'�tait pas la femme qui parfumait la chemise. "

Assez de citations de d�tail ! Vous connaissez maintenant la physionomie de madame Bovary au repos, quand elle ne provoque personne, quand elle ne p�che pas, quand elle est encore compl�tement innocente, quand, au retour d'un rendez-vous, elle n'est pas encore � c�t� d'un mari qu'elle d�teste ; vous connaissez maintenant la couleur g�n�rale du tableau, la physionomie g�n�rale de madame Bovary. L'auteur a mis le plus grand soin, employ� tous les prestiges de son style pour peindre cette femme. A-t-il essay� de la montrer du cot� de l'intelligence ? Jamais. Du cot� du coeur ? Pas davantage. Du cot� de l'esprit ? Non. Du cot� de la beaut� physique ? Pas m�me. Oh ! je sais bien qu'il y a un portrait de madame Bovary apr�s l'adult�re des plus �tincelants ; mais le tableau est avant tout lascif, les poses sont voluptueuses, la beaut� de madame Bovary est une beaut� de provocation.

J'arrive maintenant aux quatre citations importantes ; je n'en ferai que quatre ; je tiens � restreindre mon cadre. J'ai dit que la premi�re serait sur les amours de Rodolphe, la seconde sur la transition religieuse, la troisi�me sur les amours de L�on, la quatri�me sur la mort.

Voyons la premi�re. Madame Bovary est pr�s de la chute, pr�s de succomber.

" La m�diocrit� domestique la poussait � des fantaisies luxueuses, les tendresses matrimoniales en des d�sirs adult�res, "... " elle se maudit de n'avoir pas aim� L�on, elle eut soif de ses l�vres. "

Qu'est-ce qui a s�duit Rodolphe et l'a pr�par� ? Le gonflement de l'�toffe de la robe de madame Bovary qui s'est crev�e de place en place selon les inflexions du corsage ! Rodolphe a amen� son domestique chez Bovary pour le faire saigner. Le domestique va se trouver mal, madame Bovary tient la cuvette.

" Pour la mettre sous la table, dans le mouvement qu'elle fit en s'inclinant, sa robe s'�vasa autour d'elle sur les carreaux de la salle et comme Emma, baiss�e, chancelait un peu en �cartant les bras, le gonflement de l'�toffe se crevait de place en place selon les inflexions du corsage. " Aussi voici la r�flexion de Rodolphe :
" Il revoyait Emma dans la salle, habill�e comme il l'avait vue, et il la d�shabillait. "
P. 417. C'est le premier jour o� ils se parlent. " Ils se regardaient, un d�sir supr�me faisait frissonner leurs l�vres s�ches, et mollement, sans effort, leurs doigts se confondirent. "
Ce sont l� les pr�liminaires de la chute. Il faut lire la chute elle-m�me.
" Quand le costume fut pr�t, Charles �crivit � M. Boulanger que sa femme �tait � sa disposition et qu'ils comptaient sur sa complaisance.
" Le lendemain � midi, Rodolphe arriva devant la porte de Charles avec deux chevaux de ma�tre ; l'un portait des pompons roses aux oreilles et une selle de femme en peau de daim.
" Il avait mis de longues bottes molles, se disant que sans doute elle n'en avait jamais vu de pareilles ; en effet, Emma fut charm�e de sa tournure, lorsqu'il apparut avec son grand habit de velours marron et sa culotte de tricot blanc...
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" D�s qu'il sentit la terre, le cheval d'Emma prit le galop. Rodolphe galopait � c�t� d'elle. "
Les voil� dans la for�t.
" Il l'entra�na plus loin autour d'un petit �tang o� des lentilles d'eau faisaient une verdure sur les ondes...
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" - J'ai tort, j'ai tort, disait-elle, je suis folle de vous entendre.
" - Pourquoi ? Emma ! Emma !
" - O Rodolphe !... fit lentement la jeune femme, en se penchant sur son �paule.
" Le drap de sa robe s'accrochait au velours de l'habit. Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d'un soupir ; et d�faillante, tout en pleurs, avec un long fr�missement et se cachant la figure, elle s'abandonna "
Lorsqu'elle se fut relev�e, lorsqu'apr�s avoir secou� les fatigues de la volupt�, elle rentra au foyer domestique, � ce foyer o� elle devait trouver un mari qui l'adorait, apr�s sa premi�re faute, apr�s ce premier adult�re, apr�s cette premi�re chute, est-ce le remords, le sentiment du remords qu'elle �prouve, au regard de ce mari tromp� qui l'adorait ? Non ! le front haut, elle rentra en glorifiant l'adult�re.
" En s'apercevant dans la glace, elle s'�tonna de son visage. Jamais elle n'avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d'une telle profondeur. Quelque chose de subtil �pandu sur sa personne la transfigurait.
" Elle se r�p�tait : J'ai un amant ! un amant ! se d�lectant � cette id�e comme � celle d'une autre pubert� qui lui serait survenue. Elle allait donc enfin poss�der ces plaisirs de l'amour, cette fi�vre de bonheur dont elle avait d�sesp�r�. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux, o� tout serait passion, extase, d�lire... "

Ainsi, d�s cette premi�re faute, d�s cette premi�re chute, elle fait glorification de l'adult�re, elle chante le cantique de l'adult�re, sa po�sie, ses volupt�s. Voil�, messieurs, qui pour moi est bien plus dangereux, bien plus immoral que la chute elle-m�me !

Messieurs, tout est p�le devant cette glorification de l'adult�re, m�me les rendez-vous de nuit, quelques jours apr�s.

" Pour l'avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poign�e de sable. Elle se levait en sursaut ; mais quelquefois il lui fallait attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coin du feu, et il n'en finissait pas. Elle se d�vorait d'impatience ; si ses yeux l'avaient pu, ils l'eussent fait sauter par les fen�tres. Enfin elle commen�ait sa toilette de nuit, puis elle prenait un livre et continuait � lire fort tranquillement comme si la lecture l'e�t amus�e. Mais Charles, qui �tait au lit, l'appelait pour se coucher.
" Viens donc, Emma, disait-il, il est temps.
" - Oui, j'y vais ! r�pondait-elle.
" Cependant, comme les bougies l'�blouissaient, il se tournait vers le mur et s'endormait. Elle s'�chappait en retenant son haleine, souriante, palpitante, d�shabill�e.
" Rodolphe avait un grand manteau ; il l'en enveloppait tout enti�re, et, passant le bras autour de sa taille, il l'entra�nait sans parler jusqu'au fond du jardin.
" C'�tait sous la tonnelle, sur ce m�me banc de b�tons pourris o� autrefois L�on la regardait si amoureusement durant les soir�es d'�t� ! Elle ne pensait gu�re � lui, maintenant...
" Le froid de la nuit les faisait s'�treindre davantage, les soupirs de leurs l�vres leur semblaient plus forts, leurs yeux, qu'ils entrevoyaient � peine, leur apparaissaient plus grands, et au milieu du silence il y avait des paroles dites tout bas qui tombaient sur leur �me avec une sonorit� cristalline et qui s'y r�percutaient en vibrations multipli�es."

Connaissez-vous au monde, messieurs, un langage plus expressif ? Avez-vous jamais vu un tableau plus lascif ? �coutez encore :

" Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu'� cette �poque ; elle avait cette ind�finissable beaut� qui r�sulte de la joie, de l'enthousiasme, du succ�s, et qui n'est que l'harmonie du temp�rament avec les circonstances. Ses convoitises, ses chagrins, l'exp�rience du plaisir et ses illusions toujours jeunes, comme font aux fleurs le fumier, la pluie, les vents et le soleil, l'avaient par gradations d�velopp�e, et elle s'�panouissait enfin dans la pl�nitude de sa nature. Ses paupi�res semblaient taill�es tout expr�s pour ses longs regards amoureux o� la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort �cartait ses narines minces et relevait le coin charnu de ses l�vres, qu'ombrageait � la lumi�re un peu de duvet noir. On e�t dit qu'un artiste habile en corruptions avait dispos� sur sa nuque la torsade de ses cheveux. Ils s'enroulaient en une masse lourde, n�gligemment, et selon les hasards de l'adult�re qui les d�nouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi ; quelque chose de subtil qui vous p�n�trait se d�gageait m�me des draperies de sa robe et de la cambrure de son pied. Charles, comme au premier temps de leur mariage, la trouvait d�licieuse et tout irr�sistible. "

Jusqu'ici la beaut� de cette femme avait consist� dans sa gr�ce, dans sa tournure. dans ses v�tements ; enfin elle vient de vous �tre montr�e sans voile, et vous pouvez dire si l'adult�re ne l'a pas embellie :

" - Emm�ne-moi ! s'�cria-t-elle. Enl�ve-moi !... oh ! je t'en supplie !
" Et elle se pr�cipita sur sa bouche, comme pour y saisir le consentement inattendu qui s'exhalait dans un baiser. "

Voila un portrait, messieurs, comme sait les faire M. Flaubert. Comme les yeux de cette femme s'�largissent ! Comme quelque chose de ravissant est �pandu sur elle, depuis sa chute ! Sa beaut� a-t-elle jamais �t� aussi �clatante que le lendemain de sa chute, que dans les jours qui ont suivi sa chute ? Ce que l'auteur vous montre, c'est la po�sie de l'adult�re, et je vous demande encore une fois si ces pages lascives ne sont pas d'une immoralit� profonde !!!

J'arrive � la seconde citation. La seconde citation est une transition religieuse. Madame Bovary avait �t� tr�s malade, aux portes du tombeau. Elle revient � la vie, sa convalescence est signal�e par une petite transition religieuse.

" M. Bournisien (c'�tait le cur�) venait la voir. Il s'enqu�rait de sa sant�, lui apportait des nouvelles et l'exhortait � la religion dans un petit bavardage c�lin, qui ne manquait pas d'agr�ment. La vue seule de sa soutane la r�confortait. "

Enfin elle va faire la communion. Je n'aime pas beaucoup � rencontrer des choses saintes dans un roman, mais au moins, quand on en parle, faudrait-il ne pas les travestir par le langage. Y a-t-il dans cette femme adult�re qui va � la communion quelque chose de la foi de la Madeleine repentante ? Non, non, c'est toujours la femme passionn�e qui cherche des illusions, et qui les cherche dans les choses les plus saintes, les plus augustes.

" Un jour qu'au plus fort de sa maladie elle s'�tait crue agonisante, elle avait demand� la communion ; et � mesure que l'on faisait dans sa chambre les pr�paratifs pour le sacrement, que l'on disposait en autel la commode encombr�e de sirops, et que F�licit� semait par terre des fleurs de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort passant sur elle, qui la d�barrassait de ses douleurs, de toute perception, de tout sentiment. Sa chair all�g�e ne pesait plus, une autre vie commen�ait ; il lui sembla que son �tre montant vers Dieu allait s'an�antir dans cet amour, comme un encens allum� qui se dissipe en vapeur. "

Dans quelle langue prie-t-on Dieu avec les paroles adress�es � l'amant dans les �panchements de l'adult�re ? Sans doute on parlera de la couleur locale, et on s'excusera en disant qu'une femme vaporeuse, romanesque, ne fait pas, m�me en religion, les choses comme tout le monde. Il n'y a pas de couleur locale qui excuse ce m�lange ! Voluptueuse un jour, religieuse le lendemain, nulle femme, m�me dans d'autres r�gions, m�me sous le ciel d'Espagne ou d'Italie, ne murmure � Dieu les caresses adult�res qu'elle donnait � l'amant. Vous appr�cierez ce langage, messieurs, et vous n'excuserez pas ces paroles de l'adult�re introduites, en quelque sorte, dans le sanctuaire de la divinit� ! Voil� la seconde citation ; j'arrive � la troisi�me, c'est la s�rie des adult�res.

Apr�s la transition religieuse, madame Bovary est encore pr�te � tomber, Elle va au spectacle � Rouen. On jouait Lucie de Lammermoor. Emma fit un retour sur elle-m�me.

" Ah ! si dans la fra�cheur de sa beaut�, avant les souillures du mariage et les d�sillusions de l'adult�re (il y en a qui auraient dit : les d�sillusions du mariage et les souillures de l'adult�re), " avant les souillures du mariage et les d�sillusions de l'adult�re, elle avait pu placer sa vie sur quelque grand coeur solide, alors la vertu, la tendresse, les volupt�s et le devoir se confondant, jamais elle ne serait descendue d'une f�licit� si haute. "
En voyant Lagardy sur la sc�ne, elle eut envie de courir dans ses bras " pour se r�fugier en sa force, comme dans l'incarnation de l'amour m�me, et de lui dire, de s'�crier: Enl�ve-moi, partons ! � toi, � toi ! toutes mes ardeurs et tous mes r�ves ! "
" L�on �tait derri�re elle.
" Il se tenait derri�re elle, s'appuyant de l'�paule contre la cloison ; et de temps � autre elle se sentait frissonner sous le souffle ti�de de ses narines qui lui descendait dans la chevelure. "

On vous a parl� tout � l'heure des souillures du mariage ; on va vous montrer encore l'adult�re dans toute sa po�sie, dans ses ineffables s�ductions. J'ai dit qu'on aurait d� au moins modifier les expressions et dire : les d�sillusions du mariage et les souillures de l'adult�re. Bien souvent, quand on s'est mari�, au lieu du bonheur sans nuages qu'on s'�tait promis, on rencontre les sacrifices, les amertumes. Le mot d�sillusion peut donc �tre justifi�, celui de souillure ne saurait l'�tre.

L�on et Emma se sont donn� rendez-vous � la cath�drale. Ils la visitent, ou ils ne la visitent pas. Ils sortent.

" Un gamin polissonnait sur le parvis.
- " Va me chercher un fiacre ! lui crie L�on. L'enfant partit comme une balle...
- " Ah ! L�on !... vraiment... je ne sais... si je dois... ! et elle minaudait. Puis, d'un air s�rieux : C'est tr�s inconvenant, savez-vous
- " En quoi ? r�pliqua le clerc, cela se fait � Paris.
" Et cette parole, comme un irr�sistible argument, la d�termina. "

Nous savons maintenant, messieurs, que la chute n'a pas lieu dans le fiacre. Par un scrupule qui l'honore, le r�dacteur de la Revue a supprim� le passage de la chute dans le fiacre. Mais si la Revue de Paris baisse les stores du fiacre, elle nous laisse p�n�trer dans la chambre o� se donnent les rendez-vous.

Emma veut partir, car elle avait donn� sa parole qu'elle reviendrait le soir m�me. " D'ailleurs, Charles l'attendait ; et d�j� elle se sentait au coeur cette l�che docilit� qui est pour bien des femmes comme le ch�timent tout � la fois et la ran�on de l'adult�re... "
" L�on, sur le trottoir, continuait � marcher, elle le suivait jusqu'� l'h�tel ; il montait, il ouvrait la porte, entrait. Quelle �treinte !
" Puis les paroles apr�s les baisers se pr�cipitaient. On se racontait les chagrins de la semaine, les pressentiments, les inqui�tudes pour les lettres ; mais � pr�sent tout s'oubliait, et ils se regardaient face � face, avec des rires de volupt� et des appellations de tendresse.
" Le lit �tait un grand lit d'acajou en forme de nacelle. Les rideaux de levantine rouge, qui descendaient du plafond, se cintraient trop bas vers le chevet �vas�, et rien au monde n'�tait beau comme sa t�te brune et sa peau blanche, se d�tachant sur cette couleur pourpre, quand, par un geste de pudeur, elle fermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains.
" Le ti�de appartement, avec son tapis discret, ses ornements fol�tres et sa lumi�re tranquille, semblait tout commode pour les intimit�s de la passion. "

Voil� ce qui se passe dans cette chambre. Voici encore un passage tr�s important - comme peinture lascive !

" Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaiet� malgr� sa splendeur un peu fan�e ! Ils trouvaient toujours les meubles � leur place, et parfois des �pingles � cheveux qu'elle avait oubli�es, l'autre jeudi, sous le socle de la pendule. Ils d�jeunaient au coin du feu, sur un petit gu�ridon incrust� de palissandre. Emma d�coupait, lui mettait les morceaux dans son assiette en d�bitant toutes sortes de chatteries, et elle riait d'un rire sonore et libertin, quand la mousse du vin de Champagne d�bordait du verre l�ger sur les bagues de ses doigts. Ils �taient si compl�tement perdus en la possession d'eux-m�mes, qu'ils se croyaient l� dans leur maison particuli�re, et devant y vivre jusqu'� la mort, comme deux �ternels jeunes �poux. Ils disaient notre chambre, nos tapis, nos fauteuils, m�me elle disait mes pantoufles, un cadeau de L�on, une fantaisie qu'elle avait eue. C'�taient des pantoufles en satin rose, bord�es de cygne. Quand elle s'asseyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte, pendait en l'air, et la mignarde chaussure, qui n'avait pas de quartier, tenait seulement par les orteils � son pied nu. " Il savourait pour la premi�re fois, et dans l'exercice de l'amour, l'inexprimable d�licatesse des �l�gances f�minines. Jamais il n'avait rencontr� cette gr�ce de langage, cette r�serve de v�tement, ces poses de colombe assoupie. Il admirait l'exaltation de son �me et les dentelles de sa jupe. D'ailleurs, n'�tait-ce pas une femme du monde, et une femme mari�e ? une vraie ma�tresse, enfin ? "

Voil�, messieurs, une description qui ne laissera rien � d�sirer, j'esp�re, au point de vue de la pr�vention ? En voici une autre, ou plut�t, voici la continuation de la m�me sc�ne :

" Elle avait des paroles qui l'enflammaient avec des baisers qui lui emportaient l'�me. O� donc avait-elle appris ces caresses presque immat�rielles, � force d'�tre profondes et dissimul�es ? "

Oh ! je comprends bien, messieurs, le d�go�t que lui inspirait ce mari qui voulait l'embrasser � son retour ; je comprends � merveille que lorsque les rendez-vous de cette esp�ce avaient lieu elle sent�t avec horreur, la nuit, " contre sa chair, cet homme �tendu qui dormait. "

Ce n'est pas tout, � la page 73, il est un dernier tableau que je ne peux pas omettre ; elle �tait arriv�e jusqu'� la fatigue de la volupt�.

" Elle se promettait continuellement pour son prochain voyage une f�licit� profonde ; puis elle s'avouait ne rien sentir d'extraordinaire. Mais cette d�ception s'effa�ait vite sous un espoir nouveau, et Emma revenait � lui plus enflamm�e, plus haletante, plus avide. Elle se d�shabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte �tait ferm�e, puis elle faisait d'un seul geste tomber ensemble tous ses v�tements ; - et p�le, sans parler, s�rieuse, elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson. "

Je signale ici deux choses, messieurs, une peinture admirable sous le rapport du talent, mais une peinture ex�crable au point de vue de la morale. Oui, M. Flaubert sait embellir ses peintures avec toutes les ressources de l'art, mais sans les m�nagements de l'art. Chez lui point de gaze, point de voiles, c'est la nature dans toute sa nudit�, dans toute sa crudit� !

Encore une citation de la page 78.

" Ils se connaissaient trop pour avoir ces �bahissements de possession qui en centuplent la joie. Elle �tait aussi d�go�t�e de lui qu'il �tait fatigu� d'elle. Emma retrouvait dans l'adult�re toutes les platitudes du mariage. "

Platitudes du mariage, po�sie de l'adult�re ! Tant�t, c'est la souillure du mariage, tant�t ce sont ses platitudes, mais c'est toujours la po�sie de l'adult�re. Voil�, messieurs, les situations que M. Flaubert aime � peindre, et malheureusement il ne les peint que trop bien.

J'ai racont� trois sc�nes : la sc�ne avec Rodolphe, et vous y avez vu la chute dans la for�t, la glorification de l'adult�re, et cette femme dont la beaut� devient plus grande avec cette po�sie. J'ai parl� de la transition religieuse, et vous y avez vu la pri�re emprunter � l'adult�re son langage. J'ai parl� de la seconde chute, je vous ai d�roul� les sc�nes qui se passent avec L�on. Je vous ai montr� la sc�ne du fiacre - supprim�e - mais je vous ai montr� le tableau de la chambre et du lit. Maintenant que nous croyons nos convictions faites, arrivons � la derni�re sc�ne, � celle du supplice.

Des coupures nombreuses y ont �t� faites, � ce qu'il parait, par la Revue de Paris. Voici en quels termes M. Flaubert s'en plaint :
" Des consid�rations que je n'ai pas � appr�cier ont contraint la Revue de Paris � faire une suppression dans le num�ro du 1er d�cembre. Ses scrupules s'�tant renouvel�s � l'occasion du pr�sent num�ro, elle a jug� convenable d'enlever encore plusieurs passages. En cons�quence, je d�clare d�nier la responsabilit� des lignes qui suivent ; le lecteur est donc pri� de n'y voir que des fragments et non pas un ensemble. "

Passons donc sur ces fragments et arrivons � la mort. Elle s'empoisonne. Elle s'empoisonne, pourquoi ? " Ah ! c'est bien peu de chose, la mort, pensa-t-elle ; je vais m'endormir et tout sera fini. " Puis, sans un remords, sans un aveu, sans une larme de repentir sur ce suicide qui s'ach�ve et les adult�res de la veille, elle va recevoir le sacrement des mourants. Pourquoi le sacrement, puisque, sans sa pens�e de tout � l'heure, elle va au n�ant ? Pourquoi, quand il n'y a pas une larme, pas un soupir de Madeleine sur son crime d'incr�dulit�, sur son suicide, sur ses adult�res ?

Apr�s cette sc�ne, vient celle de l'extr�me-onction. Ce sont des paroles saintes et sacr�es pour tous. C'est avec ces paroles-l� que nous avons endormi nos a�eux, nos p�res et nos proches, et c'est avec elles qu'un jour nos enfants nous endormiront. Quand on veut les reproduire, il faut le faire exactement ; il ne faut pas du moins les accompagner d'une image voluptueuse sur la vie pass�e.

Vous le savez, le pr�tre fait les onctions saintes sur le front, sur les oreilles, sur la bouche, sur les pieds, en pronon�ant ces phrases liturgiques : Quidquid per pedes, per aures, per pectus, etc., toujours suivies des mots misericordia... p�ch� d'un c�t�, mis�ricorde de l'autre. Il faut les reproduire exactement, ces paroles saintes et sacr�es ; si vous ne 1es reproduisez pas exactement, au moins n'y mettez rien de voluptueux.

" Elle tourna sa figure lentement et parut saisie de joie � voir tout � coup l'�tole violette, sans doute retrouvant au milieu d'un apaisement extraordinaire la volupt� perdue de ses premiers �lancements mystiques, avec des visions de b�atitude �ternelle qui commen�aient.
" Le pr�tre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou comme quelqu'un qui a soif, et collant ses l�vres sur le corps de l'Homme-Dieu, elle y d�posa de toute sa force expirante le plus grand baiser d'amour qu'elle e�t jamais donn�. Ensuite il r�cita le Misereatur et l'Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l'huile et commen�a les onctions : d'abord sur les yeux, qui avaient tant convoit� toutes les somptuosit�s terrestres ; puis sur les narines, friandes de brises ti�des et de senteurs amoureuses; puis sur la bouche, qui s'�tait ouverte pour le mensonge, qui avait g�mi d'orgueil et cri� dans la luxure ; puis sur les mains, qui se d�lectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait � l'assouvissance de ses d�sirs, et qui maintenant ne marcheraient plus. "

Maintenant, il y a les pri�res des agonisants que le pr�tre r�cite tout bas, o� � chaque verset se trouvent les mots : " Ame chr�tienne, partez pour une r�gion plus haute. " On les murmure au moment o� le dernier souffle du mourant s'�chappe de ses l�vres. Le pr�tre les r�cite, etc.

" A mesure que le r�le devenait plus fort, l'eccl�siastique pr�cipitait ses oraisons ; elles se m�laient aux sanglots �touff�s de Bovary, et quelquefois tout semblait dispara�tre dans le sourd murmure des syllabes latines qui tintaient comme un glas lugubre. "

L'auteur a jug� � propos d'alterner ces paroles, de leur faire une sorte de r�plique. Il fait intervenir sur le trottoir un aveugle qui entonne une chanson dont les paroles profanes sont une sorte de r�ponse aux pri�res des agonisants.

" Tout � coup on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le fr�lement d'un b�ton, et une voix s'�leva, une voie rauque qui chantait :
    " Souvent la chaleur d'un beau jour
" Fait r�ver fillette � l'amour.
" Il souffla bien fort ce jour-l�,
" Et le jupon court s'envola. "  


C'est � ce moment que madame Bovary meurt.
Ainsi voil� le tableau : d'un cot�, le pr�tre qui r�cite les pri�res des agonisants ; de l'autre, le joueur d'orgue, qui excite chez la mourante " un rire atroce, fr�n�tique, d�sesp�r�, croyant voir la " face hideuse du mis�rable qui se dressait dans les t�n�bres �ternelles comme un �pouvantement... Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approch�rent. Elle n'existait plus. "

Et puis ensuite, lorsque le corps est froid, la chose qu'il faut respecter par-dessus tout, c'est le cadavre que l'�me a quitt�. Quand le mari est l�, � genoux, pleurant sa femme, quand il a �tendu sur elle le linceul, tout autre se serait arr�t�, et c'est le moment o� M. Flaubert donna le dernier coup de pinceau.

" Le drap se creusait depuis ses seins jusqu'� ses genoux, se relevant ensuite � la pointe des orteils. "

Voil� la sc�ne de la mort, Je l'ai abr�g�e, je l'ai group�e en quelque sorte. C'est � vous de juger et d'appr�cier si c'est l� le m�lange du sacr� au profane, ou si ce ne serait pas plut�t le m�lange du sacr� au voluptueux.

J'ai racont� le roman, je l'ai incrimin� ensuite et, permettez-moi de le dire, le genre que M. Flaubert cultive, celui qu'il r�alise sans les m�nagements de l'art, mais avec toutes les ressources de l'art, c'est le genre descriptif, la peinture r�aliste. Voyez jusqu'� quelle limite il arrive. Derni�rement un num�ro de l'Artiste me tombait sous la main ; il ne s'agit pas d'incriminer l'Artiste, mais de savoir quel est le genre de M. Flaubert, et je vous demande la permission de vous citer quelques lignes de l'�crit qui n'engagent en rien l'�crit poursuivi contre M. Flaubert, et j'y voyais � quel degr� M. Flaubert excelle dans la peinture ; il aime � peindre les tentations, surtout les tentations auxquelles a succomb� madame Bovary. Eh bien ! je trouve un mod�le du genre dans les quelques lignes qui suivent de l'Artiste du mois de janvier, sign�es Gustave Flaubert, sur la tentation de saint Antoine. Mon Dieu ! c'est un sujet sur lequel on peut dire beaucoup de choses, mais je ne crois pas qu'il soit possible de donner plus de vivacit� � l'image, plus de trait � la peinture. Apollinaire � saint Antoine : " - Est-ce la science ? Est-ce la gloire ? Veux-tu rafra�chir tes yeux sur des jasmins humides ? Veux-tu sentir ton corps s'enfoncer comme dans une onde dans la chair douce des femmes p�m�es ? "

Eh bien ! c'est la m�me couleur, la m�me �nergie de pinceau, la m�me vivacit� d'expression !

Il faut se r�sumer. J'ai analys� le livre, j'ai racont�, sans oublier une page. J'ai incrimin� ensuite, c'�tait la seconde partie de ma t�che : j'ai pr�cis� quelques portraits, j'ai montr� madame Bovary au repos, vis-�-vis de son mari, vis-�-vis de ceux qu'elle ne devait pas tenter, et je vous ai fait toucher les couleurs lascives de ce portrait ! Puis, j'ai analys� quelques grandes sc�nes : la chute avec Rodolphe, la transition religieuse, les amours avec L�on, la sc�ne de la mort, et dans toutes j'ai trouv� le double d�lit d'offense � la morale publique et � la religion.

Je n'ai besoin que de deux sc�nes : l'outrage � la morale, est-ce que vous ne le verrez pas dans la chute avec Rodolphe ? Est-ce que vous ne le verrez pas dans cette glorification de l'adult�re ? Est-ce que vous ne le verrez pas surtout dans ce qui se passe avec L�on ? Et puis, l'outrage � la morale religieuse, je le trouve dans le trait sur la confession, p. 30 de la 1re livraison, n� du 1er octobre, dans la transition religieuse, p. 854 et 550 du 15 novembre, et enfin dans la derni�re sc�ne de la mort.

Vous avez devant vous, messieurs, trois inculp�s : M. Flaubert, l'auteur du livre, M. Pichat qui l'a accueilli et M. Pillet qui l'a imprim�. En cette mati�re, il n'y a pas de d�lit sans publicit�, et tous ceux qui ont concouru � la publicit� doivent �tre �galement atteints. Mais nous nous h�tons de le dire, le g�rant de la Revue et l'imprimeur ne sont qu'en seconde ligne. Le principal pr�venu, c'est l'auteur, c'est M. Flaubert, M. Flaubert qui, averti par la note de la r�daction, proteste contre la suppression qui est faite � son oeuvre. Apr�s lui, vient au second rang M. Laurent Pichat, auquel vous demanderez compte non de cette suppression qu'il a faite, mais de celles qu'il aurait d� faire, et, enfin, vient en derni�re ligne l'imprimeur qui est une sentinelle avanc�e contre le scandale. M. Pillet, d'ailleurs, est un homme honorable contre lequel je n'ai rien � dire. Nous ne vous demandons qu'une chose, de lui appliquer la loi. Les imprimeurs doivent lire ; quand ils n'ont pas lu ou fait lire, c'est � leurs risques et p�rils qu'ils impriment. Les imprimeurs ne sont pas des machines ; ils ont un privil�ge, ils pr�tent serment, ils sont dans une situation sp�ciale, ils sont responsables. Encore une fois, ils sont, si vous me permettez l'expression, comme des sentinelles avanc�es ; s'ils laissent passer le d�lit, c'est comme s'ils laissaient passer l'ennemi. Att�nuez la peine autant que vous voudrez vis-�-vis de Pillet ; soyez m�me indulgents vis-�-vis du g�rant de la Revue ; quant � Flaubert, le principal coupable, c'est � lui que voua devez r�server vos s�v�rit�s !

Ma t�che remplie, il faut attendre les objections ou les pr�venir.
On nous dira comme objection g�n�rale : mais, apr�s tout, le roman est moral au fond, puisque l'adult�re est puni ?

A cette objection, deux r�ponses : je suppose l'oeuvre morale, par hypoth�se, une conclusion morale ne pourrait pas amnistier les d�tails lascifs qui peuvent s'y trouver. Et puis je dis : l'oeuvre au fond n'est pas morale.

Je dis, messieurs, que des d�tails lascifs ne peuvent pas �tre couverts par une conclusion morale, sinon on pourrait raconter toutes les orgies imaginables, d�crire toutes les turpitudes d'une femme publique, en la faisant mourir sur un grabat � l'h�pital. Il serait permis d'�tudier et de montrer toutes ses poses lascives ! Ce serait aller contre toutes les r�gles du bon sens. Ce serait placer le poison � la port�e de tous et le rem�de � la port�e d'un bien petit nombre, s'il y avait un rem�de. Qui est-ce qui lit le roman de M. Flaubert ? Sont-ce des hommes qui s'occupent d'�conomie politique ou sociale ? Non ! Les pages l�g�res de Madame Bovary tombent en des mains plus l�g�res, dans des mains de jeunes filles, quelquefois de femmes mari�es. Eh bien ! lorsque l'imagination aura �t� s�duite, lorsque cette s�duction sera descendue jusqu'au coeur, lorsque le coeur aura parl� aux sens, est-ce que vous croyez qu'un raisonnement bien froid sera bien fort contre cette s�duction des sens et du sentiment ? Et puis, il ne faut pas que l'homme se drape trop dans sa force et dans sa vertu, l'homme porte les instincts d'en bas et les id�es d'en haut, et, chez tous, la vertu n'est que la cons�quence d'un effort, bien souvent p�nible. Les peintures lascives ont g�n�ralement plus d'influence que les froids raisonnements. Voil� ce que je r�ponds � cette th�orie, voil� ma premi�re r�ponse, mais j'en ai une seconde.

Je soutiens que le roman de Madame Bovary, envisag� au point de vue philosophique, n'est point moral. Sans doute madame Bovary meurt empoisonn�e ; elle a beaucoup souffert, c'est vrai ; mais elle meurt � son heure et � son jour, mais elle meurt, non parce qu'elle est adult�re, mais parce qu'elle l'a voulu ; elle meurt dans tout le prestige de sa jeunesse et de sa beaut� ; elle meurt apr�s avoir eu deux amants, laissant un mari qui l'aime, qui l'adore, qui trouvera le portrait de Rodolphe, qui trouvera ses lettres et celles de L�on, qui lira les lettres d'une femme deux fois adult�re, et qui, apr�s cela, l'aimera encore davantage au-del� du tombeau. Qui peut condamner cette femme dans le livre ? Personne. Telle est la conclusion. Il n'y a pas dans le livre un personnage qui puisse la condamner. Si vous y trouvez un personnage sage, si vous y trouvez un seul principe en vertu duquel l'adult�re soit stigmatis�, j'ai tort. Donc, si, dans tout le livre, il n'y a pas un personnage qui puisse lui faire courber la t�te, s'il n'y a pas une id�e, une ligne en vertu de laquelle l'adult�re soit fl�tri, c'est moi qui ai raison, le livre est immoral !

Serait-ce au nom de l'honneur conjugal que le livre serait condamn� ? Mais l'honneur conjugal est repr�sent� par un mari b�at, qui, apr�s la mort de sa femme, rencontrant Rodolphe, cherche sur le visage de l'amant les traits de la femme qu'il aime (livr. du 15 d�cembre, p. 289). Je vous le demande, est ce au nom de l'honneur conjugal que vous pouvez stigmatiser cette femme, quand il n'y a pas dans le livre un seul mot o� le mari ne s'incline devant l'adult�re.

Serait-ce au nom de l'opinion publique ? Mais l'opinion publique est personnifi�e dans un �tre grotesque, dans le pharmacien Homais, entour� de personnages ridicules que cette femme domine.

Le condamnerez-vous au nom du sentiment religieux ? Mais ce sentiment, vous l'avez personnifi� dans le cur� Bournisien, pr�tre � peu pr�s aussi grotesque que le pharmacien, ne croyant qu'aux souffrances physiques, jamais aux souffrances morales, � peu pr�s mat�rialiste.

Le condamnerez-vous au nom de la conscience de l'auteur ? Je ne sais pas ce que pense la conscience de l'auteur ; mais, dans son chapitre X, le seul philosophique de l'oeuvre (livr. du 15 d�cembre), je lis la phrase suivante :
" Il y a toujours apr�s la mort de quelqu'un comme une stup�faction qui se d�gage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du n�ant et de se r�signer � y croire. "

Ce n'est pas un cri d'incr�dulit�, mais c'est du moins un cri de scepticisme. Sans doute il est difficile de le comprendre et d'y croire ; mais, enfin, pourquoi cette stup�faction qui se manifeste � la mort ? Pourquoi ? Parce que cette survenue est quelque chose qui est un myst�re, parce qu'il est difficile de le comprendre et de le juger, mais il faut s'y r�signer. Et moi je dis que si la mort est la survenue du n�ant, que si le mari b�at sent cro�tre son amour en apprenant les adult�res de sa femme, que si l'opinion est repr�sent�e par des �tres grotesques, que si le sentiment religieux est repr�sent� par un pr�tre ridicule, une seule personne a raison, r�gne, domine : c'est Emma Bovary. Messaline a raison contre Juv�nal.

Voil� la conclusion philosophique du livre, tir�e non par l'auteur, mais par un homme qui r�fl�chit et approfondit les choses, par un homme qui a cherch� dans le livre un personnage qui p�t dominer cette femme. Il n'y en a pas. Le seul personnage qui y domine, c'est madame Bovary. Il faut donc chercher ailleurs que dans le livre, il faut chercher dans cette morale chr�tienne qui est le fond des civilisations modernes. Pour cette morale, tout s explique et s'�claircit.

En son nom l'adult�re est stigmatis�, condamn�, non pas parce que c'est une imprudence qui expose � des d�sillusions et � des regrets, mais parce que c'est un crime pour la famille. Vous stigmatisez et vous condamnez le suicide, non pas parce que c'est une folie, le fou n'est pas responsable ; non pas parce que c'est une l�chet�, il demande quelquefois un certain courage physique, mais parce qu'il est le m�pris du devoir dans la vie qui s'ach�ve, et le cri de l'incr�dulit� dans la vie qui commence.

Cette morale stigmatise la litt�rature r�aliste, non pas parce qu'elle peint les passions : la haine, la vengeance, l'amour ; le monde ne vit que l�-dessus, et l'art doit les peindre ; mais quand elle les peint sans frein, sans mesure. L'art sans r�gle n'est plus l'art ; c'est comme une femme qui quitterait tout v�tement. Imposer � l'art l'unique r�gle de la d�cence publique, ce n'est pas l'asservir, mais l'honorer. On ne grandit qu'avec une r�gle. Voil�, messieurs, les principes que nous professons, voil� une doctrine que nous d�fendons avec conscience.
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