Frédéris Ohnefer était attaché pieds et poings liés à sa chaise, et l’inspecteur Bartin dut s’avouer qu’il était impressionné. Ohnefer n’était ni le premier, ni le plus abject criminel qu’il ait rencontré, mais tous les autres, ces violeurs fous, ces bouchers sanguinaires, ces tueurs à gage calculateurs et froids, dont le physique faible et pleutre était une trahison à la légende créée par les journaux et les rapports de police, tous ces hommes l’avaient déçu, comme si leurs méfaits demandaient un physique de méchant de comics américains. Frédéris Ohnefer ne décevait pas. Son corps était un monument à la barbarie. Sur sa peau se lisaient les crimes de toute une vie. Littéralement.

* * *

Le jeune Ohnefer avait neuf ans lorsque le premier tatouage apparut sur l’intérieur de sa cuisse gauche. Le même jour il se trouva obligé de feindre un sens nouveau de la pudeur, alors qu’il poussait sur la porte de la salle de bain pour empêcher sa mère de rentrer et de le voir nu. Il craignait les hurlements qui s’ensuivraient à coup sûr bien moins que la correction qu’elle et son beau-père lui infligeraient à la vue de l’aveu s’affichant en encre turquoise : « j’ai brûlé vif le chat de la mère Pichot. » Il n’avait aucune idée comment le tatouage était apparut. L’accusation qu’il portait, par contre, était tout sauf un mystère.

Frédéris se rappelait parfaitement le premier animal qu’il avait torturé. Le rat avait la patte coincée dans un piège depuis plusieurs jours. Il était tellement affaiblit qu’il n’essaya même pas de mordre quand le garçon l’extirpa pour l’emmener dans un terrain vague. Mais le rat n’était pas trop faible pour crier. Frédéris avait jusqu’alors cherché partout un objet sur lequel tester le couteau de boucher qu’il venait de subtiliser. Le rat lui procura un plaisir aussi inattendu qu’intense, et les cris que poussèrent la pauvre bête alors qu’il la dépeça vive résonnaient encore dans ses oreilles comme la plus envoûtante des musiques. Sa mère le roua de coups quand il revint à la maison ses vêtements maculés de sang. Il avait prétexté une chute à vélo. Toute concentrée sur la correction qu’elle lui infligea, elle ne se rendit pas compte qu’il n’avait pas d’égratignures. Le prix que paya Frédéris ce soir avait été lourd en bleus et ecchymoses, mais il savait que dorénavant, il devrait être plus discret. Un nouvel horizon venait de s’ouvrir à lui, et avec quelques précautions, cet horizon deviendrait bientôt le plus beau des jardins secrets.

Frédéris s’attela à son nouveau vice avec la passion d’un mormon qui venait de goûter à sa première bière et s’était découvert une vocation d’alcoolique. Il se doutait qu’il ne pourrait plus se contenter de rats à l’avenir. Les chats du quartier disparurent un à un. Les blâmes volaient dans tous les sens, chacun avait son bouc émissaire, les manouches du coin, le restaurant chinois du quartier, le vieux reclus et sa mort-aux-rats. Tant d’étrangers pointés du doigt, et personne ne s’approcha à un seul moment de la vérité. Lui seul savait ce qui était arrivé à chacun des greffiers. Oh ! Comme il aurait voulu décrire à son voisin d’en face comment il sectionna une à une les pattes de son siamois avec son propre sécateur. Comment le chat s’était tortillé comme un ver pathétique dans sa propre mare de sang, trop faible pour hurler sa douleur. Comme il aurait voulu décrire en détail à cette pimbêche de Nathalie les cris de son tigré pendant qu’il cuisait à feux doux dans la marmite posée au-dessus du feu de bois. Les larmes coulant sur sa joue quand elle remarqua la disparition de son chat procurèrent à Ohnefer une sensation nouvelle, bien plus forte que celle apportée par le sentiment de l’affront lavé, quand elle s’était moquée de ses vêtements de deuxième main. Il y eut d’autres félins, dépecés, découpés, écartelés, déchiquetés, chacun une expérience morbide, un plaisir assouvi, une nouvelle cruauté jouissive. Mais le rouquin de la mère Pichot fut une révélation. Ce clone agressif de Garfield, gras et caractériel, lui permit enfin d’identifier la sensation qu’il ressentait quand les animaux approchaient de leurs derniers soupirs, la respiration encore hachée par la terreur et la douleur.  Cette sensation dans le bas-ventre, il l’avait ressentit à la lecture des magasines subtilisés à son dernier beau-père. Au-dessus de la carcasse encore fumante de pauvre matou, Frédéris connut son premier orgasme, si violent que ses jambes le lâchèrent. La perte de contrôle lui fit d’abord peur, mais la seule évocation de ce souvenir, et son imagination, lui offraient des plaisirs malheureusement de plus en plus faibles au fil du temps. Dorénavant, il devrait passer à l’acte encore plus souvent, encore plus violemment.

Le tatouage apparut moins d’une semaine plus tard. Maintenant que son secret se trouvait ainsi encré en lui, il se sentait conforté dans ses choix et ses pulsions. Il avait conscience que ce tatouage était une complication, mais il ne voyait pas comment il pouvait désormais s’arrêter.

* * *

L’inspecteur Bartin prit sa place devant Ohnefer sans même le regarder, ouvra et étala par gestes lents et décomposés son dossier sur la table de la salle d’interrogatoire. Il réalisa non sans honte qu’il ne se serait jamais permis ces effets mélodramatiques si ce tête-à-tête avait eu un public. Il s’était arrangé pour effectuer cet entretien seul, et avait réussi à convaincre le garde de prendre une longue pause café, malgré ses protestations et ses avertissements sur la férocité de la bête.

La première chose qui le frappa était que Ohnefer ait réussi à acquérir autant de nouveaux tatouages depuis son entrée en prison. Les photos contenues dans le dossier montraient un être au physique de lutteur de foire, couvert des chevilles jusqu’au cou et jusqu’aux poignets. L’homme devant lui n’avait pour seul espace vierge qu’une bande de dix centimètres de long sur la joue droite. Son crâne rasé et ses mains portaient le journal de sa vie depuis son incarcération. Le caïd qu’il avait paralysé trouvait place sur sa nuque. Les faibles et les homosexuels qu’il avait violentés se trouvaient dans les paumes de ses mains. Sous l’uniforme de prison s’inscrivaient les innombrables crimes de toute une vie, de ses premiers deals de shit au massacre de la rue Ponce. D’après les photos, même son anatomie intime n’avait échappé à l’aiguille à l’encre turquoise. Son premier viol eut l’honneur de sa verge, l’intérieur de ses fesses un clochard qu’il agressa plus que nécessaire pour lui piquer son vin. Tellement nombreux étaient ses crimes que leur teinte turquoise prenait le pas sur le teint halé de sa peau. Mais pour Bartin, un seul de ces tatouages importait, référencé sous le numéro 48, courant en un arc faible d’un téton à l’autre de sa poitrine : « j’ai exécuté Danny Le Borgne. »

Plusieurs minutes s’étaient passées depuis l’entrée de l’inspecteur, et Ohnefer n’avait toujours pas bougé ni dit un mot. Son regard était fixé sur ses mains, dont les menottes étaient reliées par chaîne à un anneau fixé au sol. Bartin se demandait s’il avait toujours été aussi taciturne ou s’il avait acquis ce trait de caractère en prison par nécessité. La période d’observation devenant trop unilatérale pour son confort, l’inspecteur rompit le silence :

–« Je ne sais pas si tu te rends compte de la mine d’or que tu représentes pour moi et mes collègues. Je crois que tous les commissariats de France ont reçu une copie de tes tatouages, au cas où cela pourrait résoudre une de leurs vieilles affaires. Si je ne me trompe pas, je ne serais que la septième personne à faire appel à… disons… appelons ça tes services. » Il lâcha un rire calculé, avec le degré minimum de moquerie pour énerver Ohnefer sans le braquer,  juste ce qu’il fallait pour qu’il se laisse aller à commettre quelques bourdes. « J’ai bien fait de me dépêcher. Encore quelques semaines, et on devra prendre des tickets pour pouvoir te parler, comme à la boucherie.

Ohnefer ne décolla pas les yeux de ses menottes. Il n’avait jusqu’ici fait aucun problème pour collaborer avec ses collègues. Peut-être les devrait-il éviter les disgressions ?

–« Est-ce que l’on t’a informé de la raison de ma présence ici ? » Le ton était neutre et ne provoqua aucune réponse. Bartin repéra cependant sur le visage d’Ohnefer le plus léger tremblement de la pommette droite. Aurait-il cligné des yeux à ce moment-là qu’il aurait loupé ce signe. Il n’aime pas être tutoyé, pensa Bartin. Mais Ohnefer était visiblement un peu plus conscient de la personne en face de lui.

–« J’interpréterais ce silence comme un non », reprit Bartin. « Il y a cinq ans, tu vivais à Marseille. Ca au moins, on peut le prouver. La nuit du 25 au 26 juin, vers 3h, Daniel Antéoni, dit Danny le Borgne, est abattu de deux cartouches de fusil à sanglier sur le pas de sa porte. Maintenant, je sais que le monde ne regrette pas cette crapule, mais il était aussi membre de la mafia des machines à sous, la famille Marcelloni. Ca fait cinq ans que je m’occupe de cette affaire, sans aucune piste, sauf la rumeur que Martino Marcelloni lui-même aurait ordonné le meurtre. Cette rumeur est la seule raison pour laquelle l’affaire n’a pas été classée, parce qu’elle nous donnerait enfin un moyen d’atteindre Marcelloni. Malheureusement, cela fait cinq ans que je tourne en rond sans aucune piste. Et puis hier, comme sur un plateau d’argent, un ancien collègue qui savait que je travaillais sur l’enquête me donne un coup de fil. Et tu sais ce qu’il me dit ? Que le type qui s’était fait arréter après avoir massacré tous ses collègues de travail s’était amusé à tatouer tous ses méfaits sur la peau, comme un méchant de western qui fait des coches sur la crosse de son révolver. Et l’un de ces tatouages prétendait justement que tu avais tué Le Borgne. Maintenant, je ne sais pas quelle excuse a trouvée le psy pour expliquer ton comportement, mais ta stupidité va me rendre le plus grand service de ma carrière. Avouer ce crime ne changera rien pour toi, tu sais déjà que tu ne sortiras pas d’ici vivant. Et de mon côté, ton cas personnel ne m’intéresse pas plus que cela. Ce sont tes commanditaires que je veux. Danny n’était qu’un fil dans la mafia des jeux marseillais, mais si on arrive à trouver ceux qui ont ordonné ce meurtre, on pourra démêler toute la pelote. »

–« Et qu’est ce que j’ai à y gagner ? »

Un dialogue, enfin ! Les yeux étaient toujours baissés, mais la voix grave et ferme était tout sauf fuyante.

–«A y gagner ? Avec un dossier comme le tien, tu crois pouvoir négocier quoi que ce soit ? Et pourquoi ne pas simplement essayer de réparer toutes les conneries que tu as faites depuis que tu es gosse ? » Il s’y attendait un peu, mais Bartin avait du mal à croire au culot de Ohnefer. « As-tu négocié avec mes prédécesseurs ? Qu’est-ce qu’ils t’ont offert qui pouvait t’intéresser ? » La voix exprimait un léger mépris pour ses collègues. Il espérait faire sentir que lui-même avait plus de principes, réduire la marge de manœuvre de Ohnefer. « Si c’est ta sécurité qui t’inquiète, on peut s’arranger pour te protéger de toutes représailles à l’intérieur de la prison. »

–« Inspecteur, vous avez mon dossier sur la table, vous avez sûrement lu ce qui est arrivé aux seules personnes qui se sont attaquées à moi. Je n’ai eu à craindre de personne depuis. Je ne fais pas partie d’un gang, et tout le monde a peur de moi. Ils savent ce qui est arrivé au Grand Blond. Je suis plus en sécurité ici qu’à l’extérieur. »

L’inspecteur Bartin savait très bien ce qui était arrivé à Jorge Jimenez, une rareté portugaise d’un mètre quatre-vingt-quinze et cent trente kilos de muscles, blond aux yeux bleus. Visiblement, Jimenez n’avait pas apprécié le regard fixe que lui avait lancé Ohnefer à la cantine. Certains affronts prennent des valeurs disproportionnées dans des endroits aussi pervertis qu’une prison, et le Grand Blond avait décidé de le prendre en embuscade pour lui donner une leçon. Un de ses lieutenants avait été assommé d’un seul coup de poing, la rétine de l’œil droite décollée. L’autre avait vu son bras brisé en cinq points. Quant au Grand Blond il avait gagné le droit de purger le reste de sa peine à résidence. Il avait perdu soixante-dix kilos, était coincé dans un fauteuil roulant, et tous les matins, une infirmière devait lui enlever à la main les excréments coincés dans son anus, que son corps de quadraplégique ne pouvait plus évacuer par lui-même. Ohnefer avait atteint son but. En provoquant cette  bagarre dès son premier jour, il asseyait sa réputation, et plus personne n’osa le toucher.

Bartin décida de jouer franc-jeu.

–« Que veux-tu pour ta coopération ? »

–« Cela dépend de ce que vous attendez de moi. » Ohnefer avait levé les yeux, mais pas la tête. Sa façon de regarder par en dessous faisait penser à Alex, le jeune ultra-violent du film Orange Mécanique, de Stanley Kubrick. Une pose classique de méchant de cinéma, pensa Bartin. Peut-être même le faisait-il consciemment.

–« Je veux une confession écrite et détaillée sur ton rôle dans le meurtre de Daniel Antéoni. Je veux le nom de tes commanditaires. Je veux aussi tout ce que tu sais sur la bande à Marcelloni, même les détails les plus insignifiants. Je veux que tu t’engages à confirmer devant les tribunaux tout ce que tu auras pu mettre par écrit. J’attends ton prix. »

–« Mon Prix ? » Le ricanement était sec. « Il y en a plusieurs, inspecteur. Le moins onéreux, d’abord : on arrête le tutoiement. J’ai vouvoyé mon chef d’atelier jusqu’au bout. » Le sourire prenait un air cruel. « Même lui »

–« O…kay. » Bartin ne put s’empêcher d’être désarçonné un court instant. « Et quoi d’autre ? »

–« Je veux un travail dans la prison », dit-il

-« Tu… pardon… vous savez qu’un inspecteur de police ne peut pas arranger ce genre de choses. »

–« Vous savez à quel point c’est dur de vivre sans revenu, dans une prison ? » Ohnefer indiqua d’un geste des yeux l’emplacement libre sur sa joue. « Et puis celui-là, je veux le garder pour une occasion spéciale. Ce serait dommage de l’utiliser pour un trafic de shit ou pour trucider un type contre de l’argent. J’ai besoin de mon indépendance financière. »

–« Je vais voir ce que je peux faire. Autre chose ? »

­–« Oui, une dernière. Je veux aussi jeter un coup d’œil à vos dossiers. »

–« Pardon ? »

–« Je veux jeter un coup d’œil à vos dossiers, ceux que vous avez mis tant de soin à étaler devant moi. Je vois par exemple que vous avez les photos que l’on a prises de moi à poil. Vous savez qu’il y a certains tatouages que je n’ai jamais vus ? » Ohnefer fouilla la table du regard en claquant la langue sur son palais. Une chemise rouge attira son attention. « Ce ne serait pas mon évaluation psychiatrique, là ? »

–« Vous savez très bien que je ne peux pas vous donner ce dossier. Le directeur de la prison ne vous laisserait jamais rentrer dans votre cellule avec. »

–« Je ne demande pas à partir avec. Je pense seulement que l’on a tout notre temps. Tenez, le rapport psychiatrique, vous n’avez qu’à le mettre devant mes yeux. Par contre, vous allez devoir tourner les pages pour moi, désolé. »

Incroyablement, l’inspecteur Bartin s’exécuta, et ouvrit la chemise rouge sur la première page du rapport, celle qui commence par l’enfance de Frédéris Ohnefer, né de père inconnu, enfance qui planta en lui la graine du monstre qu’il deviendrait plus tard.

* * *

Frédéris tira long et fort sur le joint, et la fumée âcre le prit immédiatement à la gorge. Il usa de tout son contrôle pour s’empêcher de tousser et garder la face auprès des autres. Il savait que l’étourdissement ressenti n’était pas dû au cannabis, mais au fait qu’il avait avalé la fumée de travers. Il passa néanmoins le pétard à son voisin d’un air entendu, comme s’il venait de vivre le plus grand pied de sa vie. Tous les autres autour du cercle avaient cet air détendu et joyeux, mais il ne pouvait s’empêcher de se demander si eux aussi jouaient la comédie. Alors que Jean-Jean passait le joint à Romain, Ohnefer doutait que ce dernier y ait déjà goûté auparavant. Seul Rico, le grand et fort Rico, était crédible dans son rôle de fumeur de pétard, et ce n’était pas uniquement parce qu’il était le seul d’entre tous, du haut de ses seize ans, à être capable de faire rentrer du shit dans le centre d’éducation fermé. Il ressemblait bien plus que les autres au rôle du petit dur, le type fort et silencieux, capable de vous prendre votre respect d’un seul regard. Tandis qu’il tendait le joint à Ahmed, il lança sa tête en arrière, les yeux fermés. La fumée qu’il sortit par ses narines fut immédiatement ravalée par la bouche. Ahmed, malgré ses douze ans, aspira sur le joint comme si sa vie en dépendait. Ses yeux étaient déjà vitreux quand ce qui n’était plus qu’un mégot compléta son tour, et revint dans les doigts de Ohnefer. Il tira un grand coup, mais ne put cette fois s’empêcher de tousser lorsque la flamme atteignit le carton filtre. Les rires de ses compagnons montaient au-dessus de ses toussotements.

–« Ah, Ohnefer ! Il faut prévenir quand on ne sait pas fumer. Je n’aurais pas gâché mon herbe sur toi, sinon ! », moqua Rico.

–« Va chier, connard », Frédéris se débrouilla à sortir entre deux toussotements, mais cela ne parvint qu’à faire redoubler les rires. « Il n’y avait pas assez d’herbe dans ce joint pour faire deux tours sans tomber sur le carton ! »

–« Avoue, c’était ta première fois. » Jean-Jean lui tapa dans le dos, alors que la crise semblait faiblir. « Il te manque de la pratique. »

–« Quelle pratique ? », ricana Ahmed. « Moi aussi, c’est ma première fois. Tu ne me vois pas cracher mes poumons. » La bouche d’Ahmed s’ornait d’un sourire aux dents blanches impeccables, mais Frédéris avait vite appris à se méfier de ce sourire.

Seul Romain n’osait pas y aller de sa propre pique, et le regard que lui lança Ohnefer à ce moment là était comme s’il le mettait au défi de dire quelque chose. Romain était la seule personne autour de ce cercle pour lequel Ohnefer n’avait aucun respect. Sa présence était uniquement tolérée à cause de Rico, le leader naturel du groupe, et il semblait acquis à Ohnefer, maintenant quatorze ans, que le faible et efféminé Romain ne devait sa planche de salut dans l’univers quasi-carcéral du centre, que parce qu’il avait acheté la protection de Rico avec la seule monnaie dont il disposait. Tout le monde savait que, sans être pédé comme un foc, les goûts de Rico allaient à la fois vers les huîtres et les escargots. Romain avait acheté sa présence dans ce groupe, mais sa participation n’était que passive. Il savait que le prix payé ne comprenait ni camaraderie ni respect. Romain rappelait à Frédéris certaines de ses anciennes victimes animales, mais il savait que Romain resterait intouchable tant que Rico serait là. D’autres avant lui avaient fait la bêtise de croire que Romain était le souffre-douleur attitré de tout le camp. Ils en avaient payé le prix de quelques dents et d’un peu de sang versé. Rico avait gagné sa place dans ce centre en cambriolant des marchands de tabac et en agressant des vielles dames, mais il lui restait suffisamment d’honneur pour remplir ses engagements.

Frédéris, lui, avait gagné sa place à cause de ses tatouages, ou du moins les trois qui restaient pour le trahir. Ces tatouages avaient assis sa réputation de dingue et de violent dans le centre, mais bien moins que ceux qui restaient cachés sous les brûlures du fer à repasser, celles que lui avait infligées son beau-père un soir où, ivre, il l’avait surpris sortant nu de la douche. Frédéris avait refusé de révéler leur contenu, jugeant, avec raison, plus efficace de faire imaginer le pire ; Beaucoup de ses co-‘détenus' » (ils n’étaient pas officiellement appelés ainsi) préféraient l’éviter et l’ignorer, mais Rico avait été immédiatement intéressé. Il fut le premier ami véritable qu’il se fit dans le centre, et même dans la vie. Frédéris était heureux, paradoxalement, alors que son beau-père était en prison, sa mère déchue de ses droits parentaux, et lui-même enfermé jusqu’à sa majorité, sur foi de ses tatouages restants. Six mois plus tard, Frédéris était caché derrière le dortoir avec cette bande, sa bande, la première auquel il avait jamais appartenue, et c’est en reflétant comment il en était arrivé là qu’il ne put s’empêcher de sourire.

–« Oye, Ohnefer, émerge ! », la voix de Jean-Jean le sortit de sa torpeur

–« On peut savoir à quoi tu penses ? » demanda Ahmed, « Tu n’étais plus vraiment avec nous. »

Ahmed, au visage d’ange, jeune et violent Ahmed. Douze ans, et le seul qui pouvait inquiéter même Rico. Il avait été envoyé ici directement, après avoir brûlé vive sa grande sœur de quinze ans avec de l’essence. Un crime d’honneur, il argumenta. Ses parents, musulmans laïcs et très bien intégrés, battirent l’argument en brèche devant le juge pour enfant. Ils soupçonnaient une histoire d’argent qu’il aurait essayé de soutirer à soeur. Sur son lit d’hôpital, elle révéla qu’il s’agissait d’une vengeance, après une tentative de viol repoussée deux jours plus tôt. Ahmed était déjà au centre lors de cette révélation, et quand elle arriva, sa réputation de bête féroce s’en trouva renforcée. Ohnefer préférait avoir affaire à lui le moins possible, l’évitant proprement en dehors de la bande. Pour cette raison, la réponse s’adressait à Rico.

–« Je pensais à ce que tu parlais, l’autre nuit, comment on pourrait faire le mur pour faire la teuf’ », dit-il

Rico eut besoin de quelques secondes pour réaliser de quoi parlait Ohnefer, le cerveau encore embrumé par le cannabis.

–« Ah ouais, ça » dit Rico. « Demain, au village, c’est la fête de la musique. Tout petit bled, mais la fête y est assez réputée. Il en vient de tout le département, et on pourrait passer inaperçus. Je sais comment sortir. C’est chaud, mais si on fait gaffe, si on rentre avant cinq heures du matin, les matons ne devraient se rendre compte de rien. Et je ne sais pas pour vous les gars, je suis tellement excité que je pourrais me farcir tout ce qui bouge. »

Romain paraissait particulièrement inconfortable à ces mots, et se tortilla sur place. Frédéris ne put s’empêcher de pouffer quand il attrapa ce geste du coin de l’œil.

–« Quelque chose te fait rire, Ohnefer ? » demanda Rico.

Ohnefer se demanda si Rico avait intercepté la raison de son hilarité. Rico pouvait être particulièrement susceptible quand le sujet de Romain était levé.

–« Je pensais à autre chose », s’empressa Frédéris. « Je n’ai pas une thune, et je sais que vous êtes aussi rêche que la chatte d’une vielle pute. » Jean-Jean éclata de rire. « Je n’ai pas l’intention d’aller à une fête si je ne peux pas m’y saouler proprement. »

–« Ohnefer, » reprit Jean-Jean, « tu as de l’imagination pour les métaphores, mais c’est tout. Je la connais, cette fête. La musique est juste un prétexte. C’est la plus grosse beuverie de l’année. Les gens viennent de 50 kilomètres à la ronde, les coffres remplis de bières et de Ricard. On n’a qu’à bolloter un touriste ou deux, et si on se débrouille bien, on pourra se torcher sans se faire choper. Alors ne cherche pas d’excuse, Ohnefer. Rico n’est pas le seul à vouloir se mettre quelqu’un sur le bout. » Jean-Jean prit un air faussement sérieux, comme s’il venait soudainement de réaliser quelque chose : « Tu n’es pas pédé, Ohnefer ? »

Frédéris sentit monter en même temps l’embarras et la colère. Il n’était pas homosexuel, mais il n’en était pas moins puceau, et il comptait cacher cette inexpérience là plus efficacement. Il décida de tuer la rumeur au plus vite. L’air sérieux qu’il prit ne fut pas feint :

–« Jean-Jean, tu oses insinuer un truc pareil encore une fois, je te fais avaler tes dents et je t’enfonce dans le cul le premier truc qui me tombe sous la main. »

–« Ok, Ok, quoi que tu dises ! » Le ton de Jean-Jean était toujours aussi jovial, mais il semblait le seul à ne pas avoir pris la mesure du sérieux de la menace. Rico promenait son regard de l’un à l’autre, tandis qu’Ahmed concentrait son attention sur Frédéris. Romain semblait enfermé dans son propre monde, le regard vide fixé sur le sol. « Les bières et l’alcool, ce n'est pas un problème », dit Jean-Jean, « et les gonzesses non plus. Les grandes vacances viennent de commencer, elles se sentent plus… libérées. »

–« Rico », reprit Ohnefer, « il faut tout de même que tu nous explique comment on fait le mur. »

Rico leur expliqua :

–« C’est assez simple. Après l’extinction des feux à 22 heures, vous sortez tous discrètement de vos pieux, et on se rejoint aux toilettes du deuxième. Après, on se dirige vers les cuisines, et de là on

Frédéris se retrouvait tremblant sous sa couverture, le corps frissonnant sous l’effet de l’adrénaline. Le dortoir était plongé dans le noir. Au loin, il entendait Jean-Jean sangloter. Quelque chose n’allait pas, et il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. A peine dix secondes plus tôt, ils étaient dehors, en plein jour, et Rico leur expliquait comment faire le mur. Soudainement, il se trouvait couché, tout habillé, prêt à partir, et Jean-Jean… pleurait ? Ce type n’avait pas pleuré quand il avait appris la mort de sa mère qu’il adorait. Son intrépidité frisait l’inconscience. Certainement, il n’avait pas peur ? Ce soir serait des clopinettes, comparé aux exploits dont il s’était vanté.

Tout semblait faux, d’un seul coup. Les pleurs de Jean-Jean, la lumière, bien trop sombre pour 22 heures, les éraflures qu’il portait sur les avant-bras. Elles le lançaient terriblement, et semblaient avoir saigné il y a peu. Sûrement il se rappellerait comment il s’était blessé ainsi ? Il passa le pouce de la main droite contre l’entaille la plus longue, celle qui courait de son bras gauche jusqu’à son poignet, passant sous le bracelet de la montre. Une montre arrivée là sans qu’il ne sache comment. Une superbe et inabordable montre de plongée, qui indiquait trois heures du matin.

Dans son couchage, les pleurs de Jean-Jean se poursuivaient, et Ohnefer réalisa enfin la vérité : ils avaient déjà fait le mur, ils avaient réussi à revenir sans se faire attraper, et quelque chose s’était passé entre temps, quelque chose qui faisait pleurer Jean-Jean comme un gosse qui vient d’avoir un cauchemar. Romain, l’éternelle bête affolée, était bizarrement silencieux. Ohnefer voulait tirer cette affaire au clair maintenant. Il sortit le plus discrètement possible de son lit, posa discrètement son pied chaussé de ses souliers boueux

Il courait comme un dératé, fuyait la forêt, Jean-Jean à ses trousses, le suppliant de l’attendre. L’air avait pris une texture épaisse, ses mouvements semblaient comme freinés par la résistance de l’atmosphère. Le sang battait à ses tempes comme un tambour, le point de côté le faisait hurler. Mais l’adrénaline qui inondait son sang faisait son petit miracle, l’aidait à courir, le forçait à ignorer la morsure de la douleur qui aurait dû le terrasser. Des instincts millénaires de proie chassée l’aidaient à fuir, mais il ne savait ce qu’il fuyait. Le mur d’enceinte du centre s’approchait trop lentement, refuge tantalisant. Si concentré était-il sur son but qu’il ne put éviter la pierre, et tomba.

Frédéris était maintenant sur le sol du dortoir, étalé de tout son long. Il se frotta la pommette à l’endroit où la pierre l’écorcha. Heureusement, il ne saignait pas. Cette blessure aurait été plus difficile à masquer que celles de ses avant-bras. Il regarda discrètement autour de lui, et poussa un soupir de soulagement. Personne ne semblait avoir été réveillé.

Frédéris osa un regard par-dessus le lit de Romain, mais celui-ci était vide. Ahmed et Rico dormaient dans le dortoir de l’étage au-dessus, et il ne pouvait se résoudre à aller vérifier leur retour. Inconsciemment, il savait que Romain, Rico et Ahmed n’étaient pas revenus, que seuls lui et Jean-Jean avaient rejoint leurs lits, et que ce qui s’était passé fuyait son esprit et faisait pleurer Jean-Jean.

Le même air épais l’entoura soudain, et il se retrouva de nouveau en extérieur. Une douleur intense courait le long de ses avant-bras. La jeune fille sur laquelle il était allongé profita de la surprise pour lui viser les yeux, mais il l’assomma d’un coup de poing. L’arcade sourcilière explosa sous ses phalanges, et Ohnefer roula sur le côté pour éviter que le sang ne gicle sur lui. La jeune fille était brune, le teint mat. Elle ne pouvait avoir plus de quatorze ans. Elle était nue sous la taille, ses cuisses encore écartées maculées de sang. Frédéris avait lui-même le pantalon baissé jusqu’aux mollets, et réalisa à ce moment-là ce qu’il venait de se passer. Du coin de l’œil il aperçut Rico se précipiter sur lui, les yeux injectés de sang, le visage tordu par la haine. Rico arma son pied comme un buteur de foot, et visa les côtes.

Le choc fut si violent que Ohnefer chuta. Il eut le plus grand mal à s’accorder au cadre du lit, s’empêcher de hurler et alerter le garde-chiourme de service. Il passa sa main sur son côté gauche, là où le pied de Rico le rencontra. Il lui fallut presque une minute pour se reprendre et se diriger de nouveau vers le lit de Jean-Jean.

–« Jean-Jean », chuchota Ohnefer, « Hé, Jean-Jean ! » Ohnefer tendit la main, et secoua Jean-Jean pour attirer son attention. Le contact fut électrique. Jean-Jean se recroquevilla sous sa couverture, et se glissa en hâte vers la tête du lit, le plus loin possible de Ohnefer.

–« Ne me touche pas, pauvre taré ! Malade ! Sale type ! C’est pas ici que tu devrais être, c’est à l’asile ! »

Ohnefer sentait le sang monté à la tête. Cette pauvre créature pathétique parlait maintenant suffisamment fort pour réveiller plusieurs camarades de chambrée.

–« Tu vas fermer ta gueule, pauvre merde ? » siffla Ohnefer. Les sanglots se transformèrent en couinement qui lui faisaient bouillir le sang encore plus. Il s’approcha avec le poing levé : « Maintenant, tu te calmes ou je t’en colle une ! » La menace eut l’effet escompté. Jean-Jean remonta sa couverture jusqu’au nez, ses yeux globuleux toujours fixés sur Ohnefer. Que s’était-il passé pour qu’il se transforme en telle loque, s’interrogea Ohnefer ?

Une décharge électrique lui traversa le cerveau.

Les yeux de Rico le fixaient alors que les mains d’Ohnefer entouraient son cou et serraient de toutes leurs forces. Mais Rico avait encore de la vie en lui. Ohnefer lâcha une main et le frappa une fois, deux fois, trois fois. Le premier coup explosa l’arcade sourcilière. Le deuxième coup faillit tuer Rico en lui détruisant le nez, poussant le cartilage dangereusement proche du cerveau. Le troisième coup lui cassa les dents de devant. Rico trouva en lui-même, et en l’adrénaline, la force de se libérer des bras de catcheur de Ohnefer. Il se mit à courir comme un dératé. Vite, le plus vite possible, le plus loin possible de ce monstre. Il savait que sa vie en dépendait. Ohnefer se leva doucement, prenant au passage une pierre grosse comme le poing. La jeune fille à moitié nue gisait à côté de lui, sur le sol, inconsciente.

La transition fut encore plus brutale, lorsque Frédéris se retrouva à nouveau dans le dortoir. Ses yeux étaient maintenant aussi ouverts et apeurés que ceux de Jean-Jean. Il était perdu. Etait-il dans le maintenant, ou le maintenant était-il dans la forêt, où il se battait sans savoir pourquoi contre Rico ? Jean-Jean le fixait toujours, mais une partie de sa peur avait fait place à l’incompréhension, au questionnement, au dégoût. Frédéris savait que ses yeux avaient vu ce qu’il s’était passé ce soir. Il devait savoir. Comment pouvait-il ne pas se rappeler ? Il fixa le regard de Jean-Jean, comme s’il pouvait y lire la réponse à ses questions.

Ohnefer s’écroula au pied du lit de Jean-Jean, la tête prise dans un étau. Quelqu’un dans le dortoir hurla à la mort. Les lumières s’allumèrent en grand, et le garde de service se précipita sur lui. Il se rendit compte que les cris étaient les siens. Sa vue se troubla, et du brouillard une main sortit pour le secouer. Une douleur comme une rage de dent enveloppa tout son corps. La peine, la souffrance, irradiait comme une chaleur intense, son être entier pris de spasmes. Il perdit le contrôle de son corps, vomit en même temps qu’il se vidait dans son pantalon. Ses yeux étaient grand ouverts, mais il ne voyait pas le cercle formé autour de lui. Ce qu’il voyait, c’était de cours flashs, des instants, des petites fenêtres qui s’ouvraient et se refermaient aussitôt sur ce qu’il s’était passé cette nuit. Sa main tenant la pierre, gluante du sang  de Rico, écrasant son crâne sous les assauts répétés ; la jeune fille saoule qu’il lui subtilisa et qui s’inquiétait au fur et a mesure qu’ils s’éloignaient du feu de camp ; la musique qui résonnait encore dans la nuit alors que lui et Jean-Jean détalaient comme des lapins dans la forêt ; son regard quand il réalisa ce qu’il avait fait au corps de Rico.

Et d’autres encore : comment Romain a préféré fuguer quand les premiers coups se sont mis à voler; comment Ahmed s’est fait battre par une bande de gitans parce qu’il s’intéressait de trop près à une des filles; comment il n’avait rien fait pour l’aider. Finalement, comment, après en avoir fini avec Rico, il retourna vers la fille pour terminer le travail.

Ohnefer était enfin de retour dans le dortoir. Il savait que tout était fini pour le moment. L’infirmier était assis à côté de lui en train de l’examiner. Il serait bientôt temps pour lui de répondre de ses actes. Mais pas maintenant. Maintenant, il savourait l’instant, le moment qui allait donner à ce qui était arrivé toute sa valeur, sa raison d’être, encore plus tôt et encore plus intense que les fois précédentes. Les picotements précurseurs se firent sentir à l’intérieur du bras droit et sur sa verge. Il attendit le moment en fermant les yeux. L’extase le remplit comme une pure lumière blanche. Mieux que l’alcool, mieux que la drogue, mieux que le sexe. Mieux que tout.

Plus tard, seul sous la douche, alors qu’il se préparait pour son transfert imminent, il put enfin jeter un coup d’œil à ses deux nouveaux mémentos. Rico se trouvait maintenant immortalisé sur son bras. Sur son sexe, le sort de la jeune fille, dont il ne connaissait jusqu’à présent pas le nom. Quand les gorilles de l’asile vinrent le récupérer, c’est le sourire aux lèvres qu’il fut amené au fourgon.

* * *

–« Combien de temps as-tu passé dans cet asile, Ohnefer ? Dix-sept ans, dix-huit ans ? » demanda Bartin.

–« Je vous ai déjà demandé de me vouvoyer, inspecteur. » La voix était monocorde, les yeux fixés sur le dossier psychiatrique. Bartin préféra ne pas insister.

–« J’ai entendu dire que c’était très dur, surtout les premières années, quand les électrochocs étaient encore à la mode. A Sainte-Jemme, ils étaient plus souvent utilisés comme punition que comme traitement, n’est ce pas ? »

–« Les électrochocs sont censés être utilisés dans le traitement des dépressions extrêmes et des schizophrènes. Je ne suis ni l’un ni l’autre, inspecteur. Quand un directeur un peu plus… éclairé… remplaça le ‘cher’ docteur Lévy, les infirmiers ont su se montrer très inventif. »

–« Pourquoi vous ont-ils mis à l’asile ? Je ne veux pas être insultant, mais les murs qui vous enferment n’ont pas besoin d’être capitonnés. »

–« Vous savez, les murs capitonnés sont un des pires clichés sur les asiles psychiatriques. Jamais vu un seul sur les dix-neuf ans que j’y ai passé. Ils y mettent plutôt des types tellement suicidaires que pour eux, s’écraser la tête contre les murs semble une bonne idée. ‘Forme très grave de trouble antisocial de la personnalité’ : c’était le diagnostic de mon psy. » L’aigreur déformait le visage de Ohnefer. « Pour moi, les psys sont pires que les matons. Les matons ne se font pas d’illusions sur leurs rôles. Quant aux psys… » Le soupir dégagé portait dix-neuf ans de haine. « Il n’y a pas pire ennemi que celui qui veut votre bien. »

–« Les psychiatres ne sont pas vraiment vos ennemis. Ils ont bien fini par vous libérer. »

–« Après dix-neuf ans ! » cracha Ohnefer, « Dix-neuf ans ! Ils m’ont libéré parce qu’ils avaient besoin de mon lit, puis ils m’ont relâché dans la nature. Si j’étais sortit de prison, j’aurais eu droit à un suivi pour ma réinsertion. A part ça, j’ai été obligé de vivre sous les ponts pendant deux ans ! Avez-vous conscience de combien le monde peut changer en dix-neuf ans, inspecteur ? Vous savez à quel point ça peut être dur de se réinsérer ? » Ohnefer reprit son souffle. Il avait commencé à se pencher en avant, à rapprocher son visage de celui de Bartin, pour mieux le fixer pendant qu’il parlait. Après une pause imperceptible, il se rétablit contre son dossier et tourna le visage sur le côté, pour ne pas avoir à regarder l’inspecteur. « J’ai gagné quelques tatouages pendant cette période », dit-il, « je ne regrette rien. »

-« Ces tatouages qui apparaissent soi-disant tout seul ? » demanda Bartin. « Oui, ça aussi, c’est dans votre dossier. Je n’en crois pas un mot, à vrai dire, et mes collègues non plus. Ce n’est pas les X‑files, ici, mais la vraie vie. La seule chose surnaturelle dans ce dossier, c’est de savoir comment tu as pu t’écrire entre les fesses. C’est ton petit copain qui te l’a fait ? »

–« Inspecteur, vous devenez insultant, et vous avez recommencé à me tutoyer. C’est le dernier avertissement avant que je ne cesse de collaborer. »

La réponse de Bartin fut laconique :

–« Collaborer ? De quelle collaboration parles-tu ? Tout ce dont j’ai entendu parler pour le moment, c’est ta misérable vie de loser pathétique, un débile qui se fait envoyer à l’asile à quatorze ans. J’ai vu les photos de la fille que tu as violée. Il ne restait que les tests ADN pour pouvoir identifier le corps. Tu crois que j’en ai quelque chose à foutre de ta vie ? Pour moi, ta valeur se résume en deux mots : Daniel Antéoni. Le reste, je m’assois dessus. »

–« Vous avez fini ? » Pas de réponse. « J’aimerais que vous gardiez ceci à l’esprit, inspecteur : je n’ai pas besoin de vous. Ce que je vous ai demandé en échange de ma collaboration, je peux l’obtenir du prochain peigne-cul avec un badge qui passera cette porte. Vous l’avez dit vous-même, les policiers et les gendarmes devront bientôt prendre un ticket avant de pouvoir me parler. » Les deux hommes se jaugèrent un court instant. Ohnefer reprit l’initiative : « Vous pouvez ranger le rapport psychiatrique. J’en ai fini avec lui. » Il parcourut des yeux le reste des documents éparpillés sur la table. Un dossier de couleur verte attira son attention. « Ouh, est-ce le rapport de police sur le massacre de la rue Ponce ? Vite, mettez-le devant moi. J’aimerais savoir comment les critiques ont accueilli mon chef-d’œuvre. »

L’inspecteur Bartin lui ouvrit le dossier avec la plus grande réluctance. Ce soir encore plus que d’habitude, il regrettait que la peine de mort soit abolie en France, qu’il ne puisse faire les honneurs immédiatement, pour en finir enfin. Le spectre de Danny Le Borgne pouvait aller au diable.

* * *

Vingt-huit ans après. Vingt-huit ans après une nuit dont il ne se rappelait pas entièrement les détails. Vingt-huit ans après lesquels il n’était plus que l’ombre de lui-même, broyé par un système qui lui avait pris sa jeunesse, voulait avec la plus grande passion le cacher de la face du monde et l’y recracha à sa convenance. Neuf ans après que l’asile l’avait jeté dehors, avec comme seules possessions les vêtements qu’ils lui avaient mis sur le dos. Cinq ans après qu’il fut obliger de fuir Marseille, la mort de Danny Le Borgne sur le poitrail. Six mois après qu’il eut trouvé ce boulot de manutentionnaire dans cet atelier de la rue Ponce, où il se tuait douze heures par jour à ramener à peine de quoi payer le loyer de son appartement minable, humide et délabré, où il mourait à petit feu lorsqu’il ne se tuait pas à la tâche. Les vexations quotidiennes de son chef d’atelier, de son concierge-propriétaire-marchand de sommeil, de ses collègues de travail, ceux du moins qui ne dépensaient pas tant d’effort à prétendre qu’il n’existait pas. Ils n’avaient aucune idée du nombre de fois où ils étaient passés à côté de la mort. Ohnefer tenait les comptes, et dans ses rêves, chaque nuit, il tirait le bilan. Chacun lui devait une autre vie, et pour chacune de ces vies,  Ohnefer trouvait une nouvelle devise pour leur faire payer leurs dettes. A genoux, ils le suppliaient de leur accorder sa pitié. Du haut de ses trois mètres, il les regardait d’un air dédaigneux, et répondait toujours : « non ». Ce simple non lui fournissait l’énergie pour vivre sa nouvelle journée.

Ohnefer était aigri. Euphémisme de tous les euphémismes. Il avait conscience que cela expliquait en partie ses difficultés à s’intégrer avec ses collègues. Son physique de catcheur, l’accent italien attrapé auprès des petites frappes du clan Marcelloni, lui donnaient un air de Lucas Brasi, si pittoresque dans Le Parrain, mais alarmant dans la vie réelle. Aujourd’hui, il se dirigeait vers son travail, vêtu d’un survêtement rouge par-dessus son marcel blanc. Son sac de sport était placé lourdement sur ses épaules. Chaque pas lourd et pesant faisait battre son paquetage contre son dos.

Ohnefer rentra dans l’étalier par la porte de côté, comme à son habitude. Ses collègues utilisaient la grande porte et lui avaient fait comprendre, très tôt, que seuls les vrais employés de l’atelier pouvaient utiliser cette entrée. Ohnefer n’avait rien dit, juste rajouté une ligne dans la colonne débit de son grand livre de compte. La porte de côté était la sortie de secours, fermée la nuit par une chaîne et un cadenas. Son casier était installé juste sur le bord. Il y jeta son sac. Un son de métal contre métal, assourdit par plusieurs couches de tissus, retentit. Ohnefer retira sa veste de survêtement, la fourra dans son sac, et en sortit sa chemise de travail. Son marcel ne suffisait pas à recouvrir les tatouages qui couraient jusqu’à ses coudes, et il s’empressa de vêtir  sa chemise à manche courte. Il sentait ses collègues passer derrière lui. Il ne voulait pas alimenter les questions. Ohnefer renferma son casier, et se retourna pour commencer sa nouvelle journée de travail. On ne lui en laissa pas le temps :

–« Ohnefer, dans mon bureau, tout de suite. » Raymond Deterque, le contremaître, était derrière lui. Visiblement, il l’observait depuis quelques temps, pendant que ses tatouages étaient exposés. Il ne pouvait lui en faire le reproche maintenant, pensa Ohnefer. Il connaissait son passé quand il l’avait embauché.

Le bureau du chef se trouvait de l’autre côté de l’atelier, en hauteur. Les autres employés l’appelaient le bocal à cause des grandes baies vitrées, mais Ohnefer pensait plutôt à un mirador, surplombant tout le monde. Il devait traverser tout l’atelier pour le rejoindre, et il sentait les regards de ses collègues se poser sur lui à chaque fois qu’il passait devant ou derrière l’un d’entre eux. Sûr que cette ordure avait fait exprès de hurler sa convocation, que tout le monde soit au courant !

Il ne regarda aucun de ses collègues, au fur et à mesure qu’il passait devant eux. Il ne voulait pas leur donner cette satisfaction, la conscience que chacun d’entre eux était en train de le juger. Roland, la brute avinée, qui sentait la vinasse et agrémentait les pauses de ses blagues salaces cent fois ressassées. Yannick, le petit jeunot, lâche et veule, qui dépensait tant d’effort à nier l’existence d’Ohnefer. Moktar, le petit arabe à l’accent à couper au couteau, extrêmement compétent mais hautain, méprisé par ses collègues racistes encore plus qu’ils méprisaient Ohnefer. Francine, la seule femme de l’atelier, une lesbienne au physique de camionneuse, haïsseuse d’homme par défaut, de Frédéris en particulier. Jean, Alain, Jérôme et Ludo, les quatre beaufs inséparables, violents et alcooliques. Eux ne faisaient pas partie de ceux qui ignoraient Frédéris. Ohnefer les consignaient comme un seul homme dans son livre, et leur dette était la deuxième plus fournie. La dette la plus fournie, elle, était celle de la bande de fainéants qui traînait encore autour de la machine à café, les trois anciens indétrônables, les plus vieux de la boîte, qui régnaient autour de l’atelier comme un triumvirat, faisant la plus et le beau temps, tyrannisant tout le monde. Eux, il fixa droit dans les yeux avant de prendre l’escalier qui menait au bureau du contremaître. Il affronta leurs sourires narquois, leurs yeux jugeurs, accoudés qu’ils étaient à la machine à café, leurs gobelets à la main, totalement indifférents au fait qu’ils auraient dû être à leur poste depuis dix minutes. Même en montant les escaliers, Ohnefer continua à les fixer à travers les marches en treillis métallique. Juste quand il allait disparaître de leur vue, il eut le plaisir de voir que l’un d’entre eux avait détourné le regard. Dieu soit loué pour ces petites victoires ! La main sur la porte du bureau, Ohnefer jeta un coup d’œil sur l’atelier. De cette hauteur, il dominait l’ensemble de l’espace, alors que les fraiseuses, les tours, les perceuses se mettaient en branle, que les ouvriers commençaient leur journée. Ohnefer inspira un grand coup, et garda en mémoire l’empreinte de cette vue. Un calme serein et irréel le remplit alors qu’il ouvrit la porte, et rentra sans frapper :

–« Vous m’avez demandé, chef ? » demanda Ohnefer. Sa voix n’était empreinte d’aucune humilité. Il se faisait un point d’honneur à ne pas montrer l’allégeance que le contremaître se croyait dû. La voix, le ton, les mots d’Ohnefer étaient choisis afin d'irriter le plus possible, sans donner de raison tangible pour des représailles. Ohnefer prendrait un malin plaisir à instiller chez ce petit chef une colère pour laquelle tout exutoire lui était refusé. Le bureau n’avait pas de chaise pour les visiteurs. Et Ohnefer attendit droit comme un I, les bras derrière le dos, souriant légèrement pendant que le chef réarrangeait ses papiers et ses documents de manière ostentatoire. Quand il sentit qu’il l’avait fait suffisamment patienter, il s’adressa enfin à Ohnefer :

–« Ok, vous êtes la, vous. » Le contremaître aussi aimait ses petits jeux. « Commencez donc par fermer la porte. »

Ohnefer s’exécuta. Visiblement, le contremaître pensait avoir suffisamment fait d’effet avec sa convocation publique. Ces remontrances là seraient faites en privé. Il fixait Ohnefer, les coudes appuyés sur son bureau. Ses mains battaient silencieusement devant ses yeux, les doigts écartés se touchant sur les pointes, comme s’il cherchait ses mots. Un mauvais acteur, pensa Ohnefer.

–« Je vous ai observé ce matin, pendant que vous vous êtes changé. Jusqu’ici, je n’ai rien dit pour vos tatouages. Mais j’avais tout de même une limite, et vous venez de la franchir. »

–« De quoi parlez-vous ? » osa Ohnefer.

–« Il ne me semble pas vous avoir accordé la parole. » Le ton de la voix était sec, destiné à le remettre à sa place. Ohnefer n’en sourit que plus, intérieurement. « Je vais vous dire où était la limite, » dit le contremaître, « tant que vos tatouages étaient recouverts par vos vêtements de travail, j’en avais rien à cirer. Mais votre nouvel ajout, là, dépasse de vos manches. »

–« Je peux porter des manches courtes. » dit Ohnefer.

–« JE NE VOUS AIT DONNE QUE L’AUTORISATION D’ECOUTER, OHNEFER ! » Cet éclat était autant pour son bénéfice que pour celui des écouteurs aux portes. L’énervement n’était cependant pas feint. « Je vais vous dire ce qu’il va se passer, maintenant. Je vous colle un avertissement pour votre infraction au code vestimentaire. Je n’en donne jamais de deuxième. A partir de maintenant, je vous ai encore plus à l’œil. Je trouverais le prétexte qui me permettra enfin de vous virer sans que les prud’hommes ne m’emmerde. Vous m’avez compris ? Maintenant, dégagez d’ici et… », le contremaître s’arrêta net, le regard fixé sur la manche gauche d’Ohnefer, comme s’il venait de réaliser quelque chose. « Est-ce que ce tatouage dit ce que je pense qu’il dit ? « 

Ohnefer ne put s’empêcher de rougir, et jeta un coup d’œil à son nouveau tatouage, même s’il connaissait parfaitement son message : « j’ai volé la caisse noire de ma boite. » La caisse noire, celle où étaient stockés les bénéfices illégaux, qui servait à payer les travailleurs clandestins occasionnels. Celle dont le chef n’avait put signaler le vol à la police, sous peine de devoir expliquer la provenance des fonds. Comment avait-il put se faire avoir aussi bêtement ? Ohnefer releva les yeux vers le contremaître, qui était au bord l’apoplexie. Des milliers de mots plus forts les uns que les autres semblaient se précipiter vers sa bouche, mais aucun ne réussissait à sortir. Le volcan accoucha d’un pétard :

–« Dehors. » dit simplement le contremaître. « Tu descends à ton casier, tu te rhabilles, et tu te casses. A partir de maintenant, tu ne bosses plus ici. » Ohnefer hésita un instant. Il voulait tellement frapper ce type insignifiant. Le contremaître fit l’erreur de prendre cette hésitation pour une faiblesse, et le volcan explosa enfin : « J’AI DIT, TU PRENDS TES AFFAIRES ET TU TE BARRES D’ICI, SAC A MERDE ! JE VAIS M’OCCUPER DE TON CAS ! TU NE TROUVERAS PERSONNE POUR TE DONNER DU BOULOT ! » Il poursuivit Ohnefer, alors que celui-ci dévalait déjà les escaliers. « JE VEILLERAIS PERSONNELLEMENT A CE QUE PERESONNE NE TE DONNE NE SERAIS-CE QUE L’AUMONE. TU VAS REDEVENIR UN CLODO, PARCE QUE C’EST TOUT CE QUE TU ES BON A FAIRE ! »

Le contremaître lui hurlait toujours dessus quand il arriva à la grande porte de l’atelier. Les regards qui le dévisageaient jusqu’ici retournèrent avec attention sur leurs machines respectives. Ohnefer en profita pour bloquer la porte, et empocha la clé. Il se dirigea ensuite vers la porte de secours, et ferma le cadenas qui assurait la chaîne autour de la barre d’ouverture de la porte. De là, il enleva sa chemise et la jeta dans le fond de son casier. Vêtu de son marcel, il se mit à fouiller son sac, à la recherche du petit bijou qu’il avait pris à Danny Le Borgne : un pistolet Desert Eagle .50 et ses deux chargeurs de sept balles. Le Desert Eagle était une arme de kakou, réservée à ceux qui n’y connaissaient rien, qui se la jouaient en brandissant le flingue qui apparaissait dans tous les films. Peu importe qu’il soit trop lourd, trop gros, ridiculement puissant, que le recul cognait comme un uppercut de poids lourds.  L’important, pour Danny Le Borgne, avait été la flambe que personnifiait ce flingue. Une petite frappe avec un canon. Ohnefer voulait ce pistolet, et il l’avait pris, parce qu’il savait que c’était l’arme de poing la plus puissante du monde, qu’il mourait d’envie de savoir ce que ces munitions capables de tuer un ours infligeraient sur un corps humain, après qu’il eut préparé chacune des quatorze balles, fendant d’une croix la pointe de chaque cartouche. Maintenant était le moment de savoir. La douce adrénaline  inondait son corps. Le temps ralentit jusqu’à pratiquement s’arrêter. Face à son casier, dos au reste de l’atelier, Ohnefer inséra un des chargeurs dans la poche de son pantalon, et l’autre dans la poignée du Desert Eagle. Il sentait la présence de Roland, trois mètres derrière lui. Un sourire s’ouvrit en grand sur ses lèvres, alors qu’il inséra la première balle dans la chambre de tir, d’un claquement fort et métallique. Il savait que Roland avait entendu le bruit, et qu’il avait réalisé de quoi il s’agissait.

Ohnefer se retourna. Le temps s’était effectivement arrêté. L’air semblait épais comme du coton. Ses mouvements étaient ralentis lorsqu’il leva le bras, visa la tête de Roland. Il savait que même si ce dernier avait été dans la fleur de l’âge, il n’aurait jamais eu le temps de réagir. Ohnefer appuya une première fois sur la détente, vit la balle quitter le révolver, vit celle-ci s’écraser au contact de la boîte crânienne, augmentant sa surface d’impact, emportant encore plus de cervelle, d’os et de cheveux lorsqu’elle sortit de l’autre côté, emportant avec elle la moitié de la tête de Roland, aspergeant les murs, les outils, remplissant l’air d’un brouillard pourpre. La balle termina sa course contre une machine-outil. Le bruit de cloche fut le signal au temps de reprendre son cours normal.

Ohnefer, le bras toujours levé, parcourut l’atelier des yeux, et savourait son effet. La panique, la réalisation n’étaient pas encore entrées dans les esprits des autres, et il savait qu’il ne bénéficiait que de quelques secondes avant qu’ils ne réagissent. A partir de ce moment là, ce serait vraiment délicieux.

Francine fut la deuxième visée, uniquement parce que la ligne de tir était dégagée. Tenant toujours le Desert Eagle d’une seule main, Ohnefer tira en pleine poitrine. La femme fut projetée en arrière, comme heurtée par un bus. Le trou d’entrée, petit, net et régulier, était accompagné d’un trou de sortie énorme, béant, d’où jaillissaient sang, boyaux, os et muscles. Le deuxième mort fut un signal de panique. Moktar  et Yannick se précipitèrent sur la porte d’entrée. Ohnefer cueillit le petit blanc d’une balle dans le genou, lui arrachant la jambe. Moktar se battait avec la porte d’entrée,  ne semblant pas réaliser qu’elle était fermée à clé. Ohnefer le visa, mais Moktar, dans un éclair de lucidité, se baissa au dernier moment. La balle traversa la cloison qui les séparait de la rue. Vexé et énervé de ce ratage, Ohnefer décida de se venger en tirant au niveau du bas-ventre. La balle sectionna la colonne vertébrale. Moktar sentit toute sensation quitter ses jambes. Ce fut en paralytique qu’il mourut quelques minutes plus tard, vidé de son sang.

Yannick gémissait toujours, mais Ohnefer préféra se concentrer sur quelqu’un d’autre. Les plaintes entrecoupés de cris de douleur fourniraient la bande son du massacre. Les huit ouvriers restant essayaient de se cacher, mais leurs tentatives étaient pathétiques. Comme des moutons à l’abattoir. L’un d’entre eux, un ancien, était caché derrière un meuble à outils. La balle traversa la tôle en fer blanc comme du beurre, et un bruit sourd satisfaisant indiquait qu’un corps était bien tombé. Ludo fut la sixième victime, alors qu’il se précipita vers la porte d’entrée. La balle le décapita proprement quand elle l’atteint au cou.

Ohnefer avait tout le temps du monde. D’un pas lent et mesuré, il se dirigea vers le coin où se terrait Jean, le plus costaud des beaufs, la petite terreur maintenant terrorisé. Ohnefer visa soigneusement entre les deux yeux, et Jean se recroquevilla encore plus dans sa position foetale, les bras devant son visage en une protection puérile.

Le pistolet fit un simple clic quand Ohnefer appuya sur la gâchette. Il avait oublié de compter les cartouches tirées ! Jean sentit aussitôt le courage le reprendre, et se précipita les bras écartés comme un lutteur sur Ohnefer. Mais une arme même vide peut servir de gourdin, et Ohnefer lui fracassa le crâne d’un revers violent sur la tempe. Un craquement écoeurant se fit entendre, et Jean s’écroula comme une masse. Il n’était pas mort. Ohnefer savait que la peur empêcherait les autres d’agir, mais il remplaça le chargeur le plus rapidement possible, comme il s’était entraîné auparavant en prévision de cette journée. Il enclencha la première cartouche en même temps qu’il retournait le corps de Jean avec son pied, et oblitéra son visage d’une pression de la gâchette. Il savait qu’il lui restait maintenant six balles, et cinq victimes.

Les deux proies suivantes s’étaient terrées ensemble sous une fraiseuse, comme deux enfants apeurés. Les deux derniers anciens, Raoul et Firmin, avaient perdu leur superbe. Aucune trace de sourire narquois ne restait sur leurs lèvres, à mesure que Ohnefer s’approchait d’eux, jusqu’à ce qu’ils n’en virent plus que les jambes, le reste du corps caché par la machine‑outil. Maintenant aurait était le moment pour eux de riposter, de se jeter sur les jambes d’Ohnefer, le faire tomber, que l’un d’entre eux le tienne à terre pendant que l’autre le tuait avec sa propre arme. Firmin ferma les yeux, et accumula le courage inutilisé de toute une vie. Son corps se tendit, et au moment où il allait s’élancer, Ohnefer se baissa, une main encore sur la machine, l’autre tenant le pistolet pointé sur lui.

–« Booh ! » cria Ohnefer. La balle entra à gauche du nez, emportant avec elle la moitié de la boîte crânienne, aspergeant son contenu sur Raoul. Taché de cervelle, de sang et d’os, Raoul eut à peine le temps de devenir hystérique lorsque la balle l’atteint en plein cœur. La cérémonie funéraire ne se ferait pas à cercueil fermé pour celui-là.

Plus que trois.

Il ne restait plus que deux beaufs, Alain et Jérôme, et le contremaître, qu’il se réservait pour la fin. Le tout était de savoir où se trouvaient les deux autres.

Une explosion jaillit à l’arrière de son crâne, lorsque Jérôme le frappa avec une clé à molette. Il ne put retenir sa chute, et aperçu le Desert Eagle lui échapper des mains et glisser aux pieds de Alain. Face contre terre, Ohnefer leva sa tête lourde, alors que derrière, Jérôme hurlait d’une voix déformée par la panique :

–« Prends-le, putain, prends-le ! Bute ce malade ! »

Jérôme dut répéter plusieurs fois sa supplique, avant que le tétanisé Alain ne ramasse le révolver, et visa Ohnefer d’une seule main. Frédéris ne put s’empêcher de sourire, alors que le bout du canon bougeait de façon erratique, semblant ne pas trouver sa marque. Ohnefer était un éléphant dans un couloir. Alain, la petite frappe maigrelette, prit le recul de l’arme comme un train à toute allure, et faillit le lâcher, alors que la balle fit voler le cément du sol de l’atelier, à quelques centimètres de la tête d’Ohnefer. Ohnefer pensa un instant qu’Alain s’était cassé le poignet. Toujours allongé, il vit Alain le viser des deux mains, entre les yeux. La mort n’arriva pas. L’arme s’était enrayée.

Le sourire de Ohnefer se transforma en rictus de triomphe. Le Desert Eagle était une arme exigeante, qui demandait de la poigne à celui qui la manie. Si elle n’était pas tenue avec la plus grande fermeté, si on laissait au recul la possibilité de trop faire bouger l’arme au moment de tirer, la douille était mal éjectée. Elle se coince alors dans le trou d’éjection, comme un tuyau de poêle.

Ohnefer ne gâcha pas l’opportunité.

Il se précipita sur Alain, attrapa le Desert Eagle de la main gauche, et l’assomma du poing droit. Alain hors d’état de nuire, il se retourna vers Jérôme. Il eut juste le temps de voir la main levée, avec la même clé à molette, prête à lui fracasser le visage. Le canon du pistolet cueillit Jérôme en pleine mâchoire, et c’est crachant dents et sang qu’il s’écroula. Prenant le flingue par le canon, Ohnefer s’en servit comme d’une massue sur la forme prostrée. Une fois, deux fois, trois fois, les coups retentirent en craquements humides, une pastèque détruite à coups de marteau. Quand Ohnefer se releva, la jambe de Jérôme était secouée de spasmes. Le corps réalisait que le cerveau était mort. Il attrapa un tournevis sur la table voisine. D’un mouvement vif, la douille récalcitrante était dégagée. Il enclencha l’une des trois dernières cartouches qui lui restait. Deux d’entre elles serviraient à achever deux victimes déjà tombées. La première fut pour le corps d’Alain, encore inconscient. Le manque de réaction alors que la balle lui déchirait l’intérieur du corps en fut presque frustrant pour Ohnefer. La deuxième balle était destinée à Yannick et sa demi-jambe en moins. Yannick, gisant dans une mare de son propre sang, délirant, assoiffé et transi de froid, une simple expression hébétée sur son visage pale, drainé de vie par la perte de son sang. La balle l’atteignit en pleine poitrine. Le peu de flamme qui lui restait s’éteignit comme une bougie dans la tempête. Après lui, il n’en restait plus qu’un, la pièce de résistance.

Dans son dos, Ohnefer entendit un mélange de son de chaîne secouée et de porte que l’on essayait d’ouvrir. Il se retourna, et la scène qui s’offrit à ses yeux le remplit de joie. Le contremaître n’était plus que panique. Il tentait désespérément d’ouvrir la porte de secours, sans même se rendre compte que celle-ci était cadenassée. Ohnefer s’approcha de lui sans le quitter des yeux, l’arme pendant à son côté. Le contremaître semblait ne pas s’être aperçu de son approche. Arrivé derrière lui, Ohnefer annonça sa présence :

–« Hello, there. » La voix était faussement suave et douce, mais elle fit l’effet d’un choc électrique sur le contremaître. Il se retourna immédiatement, se plaqua, jambes écartées, les paumes des mains posées sur la porte. Son visage dégoulinait de sueur. Ohnefer le visait déjà, le Desert Eagle tenu à deux mains, comme s’il voulait s’assurer que la balle entrerait exactement là où il le désirait. Rien ne se passa pendant trois secondes, trois secondes qui sonnaient comme une éternité. Puis le flingue se baissa, cracha son projectile, lui arracha sa verge, ses testicules et une partie de son bassin.

Ohnefer était enfin satisfait. La pauvre forme qui s’écroulait devant lui souffrait comme peu de personnes avant lui avaient souffert. La douleur devenait son univers, la seule composante de sa vie, sa seule préoccupation. Plus de place pour la peur, plus de place pour la compréhension, alors que Ohnefer le surplombait, un sourire ravi sur son visage. Le sang coulait à flot de son entrejambe. Il y avait suffisamment de sang dans ce corps rabougri pour encore quelques minutes de souffrance. Ce fut à ce moment là, alors que le contremaître poussait son dernier soupir sous ses yeux, que Ohnefer savait son chef-d’œuvre accompli. Alors que retentissaient au loin les premières sirènes de police, il ressentit comme une collision les premières de sensations qu’il n’avait pas ressentit depuis ses quatorze ans.

La première vague si violente et si exquise le fit tomber sur ses genoux. La bouche bée, les yeux fermés, la tête rejetée en arrière et les bras écartés, il accueillit ces vagues d’orgasmes qui lui parcouraient tout le corps, une pour chacune des victimes de ce jour, les douze de l’atelier, et l’enfant de onze ans victime de la balle perdue qui avait traversé la porte. Sur ses bras et son cou, treize lignes se dessinaient, treize lignes en encre turquoise qui serpentaient sur ses avant-bras, son cou, s’enroulant, tournoyant, chaque vague clarifiant encore plus les mots, les victimes énoncées lorsque les écritures atteignirent les poignets, le visage, la chevelure. Un nom, un crime pour chacun, ses collègues et l’enfant. La treizième vague, celle du contremaître, fut la plus forte. Ohnefer plongea dans une petite mort. Les policiers le récupérèrent trempé de sueur, de sang et de sperme, inconscient, au milieu de ses collègues morts, pères de famille, fils, fille, maris, gendres. Innocents malgré tout.

* * *

Bartin sentait un nœud se serrer dans son ventre.

–« Il y a quelque chose qui ne colle pas dans ton histoire.» dit-il. « Le Desert Eagle appartenait à Danny Le Borgne ? Le rapport de police dit que tu as déclaré l’avoir volé à un trafiquant de drogue de Bastia. »

–« Le rapport le dit, pas moi », répondit Ohnefer. « Peut-être que Danny lui-même l’avait volé à ce trafiquant. Ce pistolet, c’est pour ça que j’ai buté Le Borgne. Il paradait tout le temps avec, et moi, je me disais, quel gâchis ! Un canon pareil pour une tanche comme lui ? Il ne méritait pas ce flingue. Il me revenait de droit. »

La réalisation tomba enfin sur le visage de Bartin :

–« Tu as tué Danny Le Borgne pour lui voler son arme ? Je croyais que tu l’avais exécuté sur les ordres de Marcelloni ? »

Le rire de Ohnefer était moqueur, et se réjouissait du visage déconfit de l’inspecteur.

–« Sous les ordres de Marcelloni ? » ricana Ohnefer. « Et qu’est-ce qui vous fait croire que je connaissais Marcelloni ? Un tocard comme moi, j’étais bien en dessous de sa couverture radar. Danny Le Borgne aussi était un tocard, mais un tocard utile. Si vraiment ils avaient en envie de s’en débarrasser, ils auraient utilisé un de leurs propres hommes, pas le premier gars à traîner dans leurs bouges. »

–« Tu as marqué exécuté, sur ton tatouage. Ce n’est pas une description de meurtre crapuleux ! »

–« Exécuté, tué, buté. Je ne choisis pas les mots. » Il dévisagea Bartin quelques secondes. « J’avais oublié. Vous ne croyez pas en la génération spontanée. Je vais épeler les choses clairement pour vous, alors : oui, j’ai tué Danny. Non, ce n’était pas un contrat de Marcelloni. Je l’ai juste abattu sous une porte cochère pour lui prendre son flingue. »

Le silence se fit. Personne ne bougea pendant une minute. Bartin se releva soudainement et se précipita sur la porte. Il s’immobilisa quand il posa la main sur la poignée. Après quelques secondes d’hésitation, il retourna s’asseoir. Sa voix avait le rythme et l’intonation de celui qui utilise toute l’énergie de son corps pour se contrôler et s’empêcher d’exploser.

–« Je t’ai expliqué pourquoi je suis venu ce soir, n’est ce pas ? » Bartin abandonna toute prétention de respect. Le tutoiement resterait final. « Je suis venu ici parce que je pensais que tu me serais utile, que ton témoignage me permettrait de faire tomber le clan Marcelloni. Deux heures que j’écoute tes conneries, tout ça pour apprendre que tu as TUE DANNY LE BROGNE POUR LUI PIQUER SON FLINGUE ? » Le hurlement lui avait échappé, mais il se sentait maintenant plus en contrôle.

Bartin récupéra ses documents, et les renferma dans son dossier. Il allait repartir derechef, mais le visage impassible et digne de Ohnefer le poussa à reprendre la parole.

–« Je fais ce métier depuis quinze ans, Ohnefer. Quinze ans. Tu n’es pas la pire ordure que j’ai rencontrée. Même si tu l’étais, je m’en foutrais. Je me suis forgé ma carapace il y a bien longtemps. Ce n’est pas ça qui me met hors de moi. Ce qui me met hors de moi, c’est que tu es finalement comme les autres qui ont vu des films comme Scarface ou Les Affranchis, les mêmes ordures qu’avant, mais qui maintenant se donnent des airs de parrains généreux ou de petit-bourgeois du crime. Le moindre porte-flingue croit qu’il peut négocier des aménagements de peine. » Bartin inspira un grand coup, chercha ses mots. Ohnefer sentait où il voulait en venir, sentait avec satisfaction le masque tomber. « Toi, tu te donnais des airs de mafioso mystérieux, Lucas Brasi avec un cerveau, et tu savais pertinemment que tu n’avais rien à m’offrir quand j’ai franchi cette porte. Mais tu as quand même joué le jeu. Tu as balancé tes demandes. Tu m’as forcé à entendre parlé d’une vie dont j’ai rien à foutre, et tout ça pour quoi ? »

L’inspecteur Bartin se pencha en avant. Ses mains étaient blanches à force de serrer les bords du bureau.

–« Pour rien, de la merde, comme toi, Ohnefer ! Tu es peut-être un dur dans cette prison, mais tu es toujours le même sale mioche qui se tape des branlettes en torturant des animaux. Le pire cliché de l’attardé mental criminel. Ils savent, ceux qui te craignent, ce que tu faisais aux chats ? » La respiration de Bartin était hachée. « Ok, je me casse, je crois que j’ai assez vu ta gueule pour reste de… » Bartin s’interrompit net. La fureur se lisait sur le visage de Ohnefer. Sur sa joue, l’emplacement jusqu’ici libre commençait à se colorer. Bartin plissa les yeux pour mieux le déchiffrer. Il s’affaissa sur sa chaise quand le message s’afficha enfin en clair : « j’ai tué l’inspecteur Bartin » !

–« Qu’est-ce que… ? » Un claquement sec et métallique retentit. Ohnefer avait tiré de toutes ses forces sur les menottes, essayant d’arracher la chaîne les reliant à l’anneau dans le sol. Ohnefer tira une deuxième fois. Le claquement résonna comme une cloche. Ses yeux injectés de sang fixaient l’inspecteur. Bartin était paralysé, il ne pouvait plus bouger de sa chaise. La troisième fois fut la bonne, et la cloche se fit funèbre. La chaîne brisée au niveau de l’anneau, le reste survint très vite. Ohnefer jeta la table sur le côté. Il était sur l’inspecteur avant que celui-ci ne put réagir. Ses mains toujours menottées trouvèrent place autour du cou de Bartin, lui écrasèrent le larynx. La dernière vision de l’inspecteur fut celle du nouveau tatouage de Ohnefer, maintenant parfaitement net et distinct. Sa dernière pensée, la réalisation ironique qu’après  lui, Ohnefer n’avait plus de place pour d’autres crimes.

Si Bartin n’avait pas insisté pour passer cet entretien seul, peut-être serait-il encore en vie. Les secondes que prirent le garde pour entrer dans la salle lui furent fatales. Comme le violent coup de matraque que reçut Ohnefer.

Ohnefer lâcha immédiatement l’inspecteur, trop tard. Au pied du garde, son corps gisait, les bras en croix. De la plaie béante sur son crâne coulait un sang noir et visqueux. Ohnefer était mort. L’homme illustré n’était plus. Une mort dans un ultime éclat morbide. Sa légende naissante dans le monde criminel était confortée.

La vie l’avait quitté depuis quelques minutes, quand les tatouages commencèrent à se dissoudre. L’encre turquoise jaillit des pores de sa peau, une sueur colorée coulait sur son corps, sans s’accrocher, comme le mercure sur la faïence. La mare bleue s’étendit autour de lui, s’élargit, repoussait le sang accumulé sans s’y mélanger. Quand le premier secouriste arriva, le corps de Ohnefer était vierge, ses péchés vidés sur le sol, absorbé par le ciment. Le sang fut nettoyé après le passage de la police scientifique. La tache turquoise se révéla indélébile. Elle restait là, un monument à ce qu’il s’était passé dans cette pièce même. Bientôt, les agents pénitentiaires, les policiers, les prisonniers refusèrent d’utiliser cette pièce. Une aura dépressive s’en dégageait, le mal en transpirait. Le pire semblait toujours y remonter à la surface des hommes.

Aujourd’hui encore, la pièce n’est pas condamnée, mais n’est utilisée que comme ultime recours.

 

FIN

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