Super-Rashomon
Une nouvelle par Jérémy Leroyer (14941 mots)
Dents
blanches, brushing impeccable et sourire de robot. Tailleur strict, logo sur
fond de bannière étoilée, musique triomphante à
Murrow
serait fier.
***zap***…tandis
que des flammes s’échappent du Skywalker Ranch. Le domaine du metteur en scène
de La guerre des Etoiles est la scène d’une grande agitation depuis
quelques heures, alors que de la fumée s’échappe encore du bâtiment central.
Derek Houston est sur place pour nous en dire plus. Derek ?
–Oui, Kelly. Comme vous pouvez le voir, je suis aux portes du complexe du réalisateur, où se trouve une impressionnante présence policière. Aucune information n’a filtré pour le moment sur les causes de l’incendie, le porte-parole des forces de l’ordre se refusant pour le moment à tout commentaire.
–Avez-vous
pu trouver des témoins de l’incident, Derek ?
–Effectivement,
Kelly. Le jeune Billy Lenart faisait le pied de grue devant les portes du ranch
de George Lucas, quand il a été témoin d’un évènement étrange. Pouvez-vous nous
dire ce que vous avez vu, Billy ?
–Oui, bien
fûr. Pourrais-ve dire quelque fove, d’abord ?
–Oui,
quoi ?
– FTAR WAR
NUMERO UN ! FTAR TREK, F’EST DE
–Charmant.
Mais à propos de l’incident ?
–V’étais
avec quelques vun de mes vamis, quand v’ai vu comme un miffile bleu fe préfipiter
près du bâtiment fentral.
–Le
bâtiment ventral ?
–Non, le
batîment fentral ! Felui qui fe trouve au fentre ! A peu près une
heure plus tard, il y a eu une énorme ecfplovion qui a tout fanboulé dans les
venvirons. Et fi vous voulez mon avis, fette hiftoire pue pluf que les
inteftins d’un tauntaun.
–Merfi,
Bil… euh, merci, Billy, pour votre témoignage. Comme vous pouvez le voir,
Kelly, le Skywalker Ranch semble avoir été victime d’une attaque terroriste,
bien que les éléments à notre disposition pour le moment ne nous permettent pas
d’avancer au-delà des spéculations. En direct du Skywalker Ranch pour KWTF TV,
c’était Derek Houston. A vous les studios.
–Merci, Derek. N’hésitez pas à nous prévenir dès que vous
en savez plus. En politique maintenant, le président Forrey a été vivement
attaqué par le leader républicain Horton Fleetwood pour sa gestion de
l’épidémie de Mort Subite de
* * *
La fonction première du porte-parole de
Le Président Forrey s’inquiétait beaucoup des accusations de Fleetwood. Le secret avait été éventé. Ce secret tellement incroyable que seule une vingtaine de personnes était au courant en dehors de la communauté des supers. Cela avait été difficile, mais depuis plus de 60 ans, depuis Harry Truman, les présidents américains successifs avaient été chargés de cacher à la face du monde que les super-héros existent.
Et par corollaire, les super-vilains aussi.
Et ce jour là, à quatre heures du matin, alors qu’il se dirigeait vers la salle de situation, le Président Richard Forrey en était encore plus conscient que d’habitude. Il ne pouvait se forcer à oublier. Il se forçait cependant, jour après jour, à le cacher le plus loin possible dans son esprit. Alcool et marijuana aidaient, beaucoup.
–« Andersen ! » appelait-il à la cantonade. « Où êtes-vous ? »
–« Je suis là, Monsieur le Président ! » Le chief of staff David Andersen courut vers le président, une tasse fumante à la main. « Café citron, double dose, comme vous me le l’avez demandé. »
Le Président Forrey arracha la tasse des mains d’Andersen, avala son contenu d’un seul trait en grimaçant, et la remit sans cérémonie dans les mains de son chief of staff. Ils se dirigèrent vers la salle de situation.
–« Et quelle super-crétinerie mérite que l’on me réveille à une heure aussi infâme ? »
Le cerveau embrumé du Président Forrey était éclairci par la boisson de choc, mais son humeur ne s’était pas améliorée.
–« Il s’agit du Skywalker Ranch, Monsieur le Président. Un incident, si je peux me permettre. »
–« Je ne vois pas ce que je viens faire là-dedans. » Une lumière s’alluma soudainement. « Mon Dieu, si , je me rappelle ! Que s’est-il passé ? »
–« C’est là tout le problème, Monsieur le Président. Nous ne savons pas exactement. Les interrogatoires des personnes qui se trouvaient sur les lieux à ce moment-là n’ont rien apporté. C’est pour cela que l’on vous a appelé. Comme vous êtes le seul habilité à trancher dans le cas d’incidents impliquant des super-héros en mission commandée…»
Le Président Forrey inspira un grand coup. David Andersen savait que pour les quelques minutes qui allaient suivre, son propre intérêt était de se taire et d’écouter. Dès la première semaine de son premier mandat, le Président Forrey avait eu maille à partir avec le Dr Télépathe, le plus dangereux des super-vilains, maintenant à la retraite. Depuis, la moindre mention de ces êtres extraordinaires suffisait à le mettre hors de lui.
–« Vous me connaissez, David. Je suis quelqu’un de mesuré. Calme. Olympien. Cold Blood Forrey, c’est le surnom que l’on me donnait à l’US Air Force. Mais deux choses me mettent réellement hors de moi. La première, c’est l’engeance qui ose se faire appeler journaliste de nos jours. Des incultes qui ne pourraient pas trouver leur cul sur une carte si on leur filait un GPS. Eux, je peux les ignorer. Hernani s’en charge pour moi, et il adore jouer avec eux. Les supers, je ne peux pas les ignorer. Ils sont cette épine dans le pied qui refuse de partir, cette démangeaison dans le plâtre que l’on ne peut pas gratter, ces hémorroïdes qui vous font grimacer chaque fois que vous vous asseyez. Tous ces trucs qui vous ruinent votre qualité de vie. Ils ruinent ma putain de qualité de vie, Andersen ! Pourquoi dois-je me coltiner les conséquences de leurs moindres faits et gestes ? »
–« Euh, d’après les statuts du Pacte d’Alpharetta, vous seul êtes habilité à trancher sur les… »
–« C’était une question rhétorique, Andersen ! » Le feu qui entraînait le président était un feu de Bengale qui devenait plus ardent quand on essayait de l’éteindre. « J’ai l’impression que l’on a donné la bombe atomique à tous les comités de défense de quartier du pays, et je suis obligé de m’occuper personnellement de chacun de ses tarés. Les supers sont des nuisances qui peuvent décapiter des montagnes, traverser les murs, lire nos pensées. Comment voulez-vous que l’on contrôle tous ces gens ? Je remercie Dieu tous les soirs qu’ils ne se décident à se mettre en bande pour renverser le gouvernement. S’ils n’étaient pas constamment en train de se battre, nous n’aurions aucune chance. »
Le Président Forrey et Andersen se trouvaient enfin en face de la porte de la salle de situation. Un seul agent du Secret service était en poste, Ronaldo Rance, un super-héros mineur, à moitié mexicain, à moitié texan. Force herculéenne. Précision au tir parfaite. Réflexes super-humains. Le parfait soldat, et dans ces circonstances, le seul agent du Secret Service sur lequel il pouvait compter. Ronaldo Rance avait abandonné son alter ego, cette deuxième identité si importante aux citoyens d’Héropolis. En abandonnant cet alter ego, il était devenu un paria parmi les siens. Plus jamais il ne pourrait revenir dans le Sion des gens de son espèce. Son sacrifice était un symbole, celui de son allégeance envers le président, un être normal.
Le Président le salua d’un « hello, Rance », avant de rentrer dans la salle vide. Il s’installa dans le lourd fauteuil placé au bout de la table. Andersen n’était pas encore assis quand il lui posa la première question.
–« Si vous commenciez par me dire ce que vous savez. »
–« Vous rappelez-vous la mission que vous avez confiée à Captain Ultra ? »
–« Oui, je me rappelle, Andersen. Je ne vois pas comment je pourrais oublier. Ce type fait tellement de conneries, je crois que je préfère encore avoir affaire au Dr Télépathe. La mission me semblait largement dans le cadre de ses compétences, non ? Qu’a-t-il encore fait ?
–« Bien que je ne veuille pas arriver à une conclusion hâtive, et d’après les premiers éléments qui me sont arrivés, il semblerait que le Captain Ultra a… euh… tué George Lucas. »
Andersen était tout bonnement mortifié.
–« Captain Ultra a QUOI George Lucas ? Qu’est-ce que ça veut dire, ‘d’après les premiers éléments’ ? »
Le président était un être foncièrement juste, mais aussi extrêmement exigeant. Et sa colère se faisait sentir le plus quand ses subordonnés venaient à lui sans maîtriser parfaitement leur sujet. Andersen se décomposa sous ses yeux.
–« Plusieurs personnes sont impliquées dans cette affaire, et leurs versions des évènements divergent toutes. C’est pour cela que l’on vous a réveillé, vous seul êtes habilité à… »
–« Andersen, vous radotez. » Forrey sentit un mal de crâne lui vriller le cerveau. « Pouvez-vous au moins me dire ce dont vous êtes sûr ? »
–« Hier, vous avez envoyé Captain Ultra et UltraGirl au Skywalker Ranch, pour s’occuper d’une prise d’otage par un certain… attendez, son nom doit être quelque part… voilà, Noam Norry, dit Super Fanboy. »
–« Super Fanboy ? Mon Dieu, comment voulez-vous que je respecte ces types s’ils se donnent des noms que je ne donnerais pas à mon chien ? »
–« Toujours est-il », coupa Andersen, « que peu de temps après l’arrivée des deux super-héros sur les lieux, une explosion a ravagé le bâtiment central. Sous les décombres, morts, on a retrouvé George Lucas et Jar-Jar Binks. »
–« Je vous demande pardon ? » Les yeux du Président Forrey disaient ‘continuez de me prendre pour un con, et je vous envoie à Guantanamo’. Ceux d’Andersen disaient ‘Pitié, vous croyez que ça me fait plaisir, ce boulot ?’.
–« Andersen, soyez le gentil garçon dont votre maman est si fière, et dites-moi que vous parlez d’un type avec un costume de Jar-Jar Binks. Je serais même content s’il s’agissait du gars qui jouait son rôle dans le film. » Le Président Forrey désespérait.
Andersen préféra ne pas répondre.
–« Je sais qu’il est à peine quatre heures du matin,
mais vous allez me chercher un whisky, on the rock. Non, un double plutôt. Je
sens qu’il va s’agir d’une longue journée, et je ne crois pas que j’arriverai
au bout avec de
Andersen sortit immédiatement de la salle de situation pour s’occuper de la requête du président. Bientôt, l’officier de liaison, le Dr Merkwürdigeliebe, viendrait les rejoindre. Forrey profita de ce court instant de solitude pour reprendre ses esprits, et se demander pourquoi il n’envoyait pas tous les supers en Afghanistan. Se débarrasser du problème, qu’il devienne celui des autres. Après tout, cette méthode fonctionnait généralement très bien. Envoyer la patate chaude à son voisin. Déplacer le problème. Lui et ses prédécesseurs avaient toujours fait comme ça.
* * *
Bonjour, chers amis lecteurs. Permettez-moi de me présenter. Je serai votre narrateur omniscient limité pour cette histoire. J’espère que je ne vous gène pas, en brisant le quatrième mur ? Non ? Parfait. Je sais que cette nouvelle en est déjà à quelques pages, mais permettez-moi de vous introduire le dramatis personae, du moins réduit aux personnages principaux.
Vous avez déjà rencontré le Président Forrey, bien sûr, mais pas dans son meilleur jour. Lorsqu’il disait que seuls les super-héros pouvaient le mettre dans cet état, il ne mentait pas. Après une flopée de présidents agressifs et guerriers, Forrey avait rassuré le monde avec son caractère, certes ferme, mais posé et réfléchi. Il avait fait sienne la devise de Théodore Roosevelt : ‘Parlez doucement, mais portez un grand bâton.’ Une force de caractère, mais qui ne supporte pas les idiots. Et encore moins les super-idiots.
Celui qui remet au président son double whisky on the rock
à 300 dollars la bouteille est son chief of staff. Un rôle très
important, chief of staff. David Andersen, à 34 ans, est le plus jeune à
devenir le bras droit du président. La description de ce poste est assez vague,
elle peut inclure beaucoup de choses, de la gestion au jour le jour de
La personne parlant actuellement au président est son officier de liaison, le Dr Merkwürdigeliebe. Officier est un terme à prendre à la légère, ici. Le docteur n’était ni médecin ni officier, mais était la seule personne ayant un contact permanent avec la communauté d’Héropolis. Les super-héros et les super-vilains l’avaient sélectionné comme leur porte-parole, et n’en reconnaissaient aucun autre. Un être normal, sans pouvoir, son nom laissait présager une origine allemande, mais son accent était cent pour cent pur Maine. Mais le bon docteur, comme l’appelait avec affection beaucoup de supers, était un réel mystère. Aucun document ne le mentionnait nulle part. Officiellement, il n’existait pas. Le président avait accepté par la force des choses ce type sec aux cheveux gris, toujours vêtu d’une blouse blanche, mais il aurait apprécié que le poste soit occupé par quelqu’un de moins, disons, flippant.
La tradition de la tragédie grecque veut que l’on établisse le dramatis personae dans l’ordre hiérarchique, avec les Dieux en premier, les paysans tout en bas, les grands de ce monde en plein milieu, et les femmes en dernier. Mais ceci n’est pas une tragédie, nous ne sommes pas grecs, et les quelques spécimens de super-héros que j’ai à vous présenter sont ce que j’ai de plus proches des Dieux à vous offrir. Ils sont pour le moment tous les trois dans l’antichambre de la salle de situation, prêts à être appelés par le triumvirat. Le premier d’entre eux, vous le connaissez peut-être.
Captain Ultra est l’archétype du super-héros. Si quelque part un moule existe du premier modèle imaginé, Captain Ultra en est sortit. James Jarvis est Apollon, Adonis, Mars et Dionysos. 1m90, une carrure de bodybuilder, il aurait déjà une force immense s’il n’avait été qu’humain. Mais Jarvis n’est pas humain, ni même surhumain. Il vient d’une autre planète, et sur la terre, il est un Dieu parmi les fourmis. Il n’a jamais su s’il devait éprouver de la pitié, pour nous si faibles, si lents, si fragiles, piégés au sol par la gravité. James Jarvis est arrogant, coureur de jupon, un rien maladroit, mais il reste bon et juste. Même s’il possède sa propre échelle de valeur. Pour éviter des ennuis, il avait dû néanmoins s’adapter à certaines des règles de notre planète. En particulier sur l’age de consentement et le détournement de mineur.
La jeune rouquine de 17 ans à côté de lui est UltraGirl, 17ème du nom, mais elle préférerait que vous l’appeliez par son vrai nom, Raquel Rocworth. Il fut un temps où elle avait été plus fière de porter le titre d’assistante de Captain Ultra, mais c’était trois ans auparavant, et Raquel Rocworth s’était bien rendu compte que James Jarvis ne prenait ses protégées sous son aile que pendant un temps très court. Elle avait rencontré Lynn Larney, UltraGirl n°2, lors d’une mission contre le Dr Télépathe deux ans auparavant. La haine qu’elle portait à James Jarvis lui avait alors semblé disproportionné, mais au vue de ses propres désillusions actuelles, elle pouvait comprendre un peu.
James Jarvis l’avait repérée lorsqu’elle avait 14 ans, alors qu’elle avait massacré à mains nues une équipe de football américain qui la collait un peu trop. Lui qui était venu pour la secourir fut étonné de voir une adolescente maigrelette assommer une quinzaine de sacs à testostérone surmusclés. Trois jours après, UltraGirl n°16 était virée, et elle étrennait sa première combinaison moulante. Elle se rappelait les regards lourds qu’il posa sur son corps. Plusieurs fois, au cours des années, elle surpris ce même regard. Mais jamais il ne la toucha, ne lui fit la moindre avance. Elle se demandait si cela changerait une fois qu’elle aurait atteint ses 18 ans.
Captain Ultra avait été heureux d’apprendre qu’en plus d’avoir des réflexes, une force et une rapidité surhumaines, sa nouvelle UltraGirl était capable de réduire sa taille et son poids à volonté. Comme elle ne pouvait pas voler, il économisait l’achat d’un véhicule spécifique. Il n’avait qu’à la mettre dans sa poche.
Le troisième spécimen, hmmm, le troisième spécimen est le plus intéressant de tous, celui sans lequel cette histoire n’aurait pas lieu. Noam Norry, 24 ans, dit Super Fanboy. Il était un des rares à ne pas avoir choisi lui-même son nom de super-héros. Il lui avait été soufflé par la caissière du magasin où il achetait ses cartes Yu-Gi-Ho. Ce jour là, il portait le même T-shirt qu’il porte aujourd’hui, une horreur de tissu noir détendue et trouée portant l’inscription bleue Han Shot First.
Noam Norry aurait put devenir le plus puissant des super-vilains, plus puissant que le Dr Télépathe, s’il s’était seulement sortit les doigts du cul et avait quitté le sous-sol de ses parents. Son seul pouvoir est particulièrement rare : Noam Norry est un concrétisateur. Il peut donner vie à n’importe quel personnage, rendre réelle tout artéfact sortit de l’imagination d’un auteur autre que lui, qu’il s’agisse d’un film, d’un livre, d’un jeu vidéo, ou même d’une biographie. Ses créations lui sont dévouées corps et âmes, obéissent à ses moindres ordres. Il aurait put lever l’armée du seigneur des anneaux, produire l’arme suprême de La stratégie Ender, donner vie aux corps d’élite de Dune, tenir le monde en otage, rançonner des pays entiers, bâtir son empire. Mais Noam Norry a une autre priorité dans la vie.
Noam Norry est fan de La guerre des étoiles.
Croyez-moi. La seule raison pour laquelle vous ne vivez pas sous sa botte est que Gorge Lucas (paix à son âme) a tourné un film quarante ans auparavant, et que Noam Norry l’a tellement aimé qu’il s’est dit : « Et si j’abandonnais toute perspective de vie sociale et sexuelle pour me consacrer à son œuvre ? » Son premier exploit a été de reproduire la bataille d’Endor (vous savez, dans l’épisode 6 avec les Ewoks) au-dessus du parc de Yellowstone. Couvrir cette affaire avait été un cauchemar pour le gouvernement. Des milliers de ballons météorologiques avaient été lâchés en urgence pour faire croire aux ploucs du coin que les explosions qu’ils avaient vues n’étaient que le reflet du soleil sur ces engins (excuse officielle standard n°1138.)
Soyez donc heureux. Certains trouvent Dieu, Noam Norry avait trouvé Darth Vader. Mais il était tout de même impliqué dans la mort de George Lucas et de Jar-Jar Binks. Si je pouvais, je lui offrirais une bière en remerciement de services rendus, pour la mort de ce dernier. Mais George Lucas, non, ça allait trop loin. George Lucas est incapable d’écrire un dialogue, mais ce n’est pas passible de la peine de mort. Sinon, le type qui écrivait les discours de George W. Bush serait déjà passé par le peloton d’exécution.
On ne sait même pas, de toute façon, si Noam Norry a effectivement tué George Lucas. Enfin, si, moi, je sais. On ne m’appelle pas narrateur omniscient limité pour rien. Mais je ne me permettrais pour rien au monde de gâcher la surprise.
Et puis James Jarvis, dit Captain Ultra, rentre justement dans la salle de situation. Il est temps d’entendre sa version de l’histoire.
* * *
David Andersen : Prenez une chaise, s’il vous plait, Monsieur Jarvis.
James Jarvis : Merci beaucoup, David. Monsieur le Président.
Président Forrey : Grumph.
David Andersen : Monsieur Jarvis, le but de cet entretien est de déterminer précisément le déroulement cette mission, et ce qui a provoqué cette tragédie. Je tiens à rappeler que, même si cette procédure bénéficie du degré de confidentialité habituel, tout ce que vous direz sera enregistré et transcrit, et pourra éventuellement être utilisé contre vous par le président, s’il venait à déterminer que vos actions méritent punition. Je vous rappelle aussi que, dû à ce même degré de confidentialité, vous ne pouvez être prétendre à une quelconque représentation. Comprenez-vous ces conséquences ?
James Jarvis : Bien sûr que je comprends les conséquences, David.
David Andersen : Encore heureux, parce qu’il semblerait que vous êtes responsable de la moitié des réunions de ce panel.
Président Forrey : Je me demande même si vos apports à la sécurité du pays valent vraiment les ennuis que vous nous apportez, Jarvis.
James Jarvis : Monsieur le Président, je pense qu’il est vraiment injuste d’affirmer que…
Président Forrey : Je serais le seul juge de ce qui est juste et injuste ici, Jarvis. Je suis de moins en moins intéressé par vos propres assertions. Et vous ferez bien de vous rappeler que devant ce panel, vous ne parlerez que lorsque la parole vous sera accordée. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ?
James Jarvis : Très bien, monsieur le Président.
David Andersen : On peut commencer, alors ? Veuillez, s’il vous plait, énoncer vos nom, prénom, alter ego, adresse et pouvoirs.
James Jarvis : David, c’est ridicule. On se connaît depuis sept ans.
Dr Merkwürdigeliebe : Répondez à la question, Monsieur Jarvis.
James Jarvis : Hé, docteur, je ne vous avais même pas vu ! Comment ça va ?
David Andersen : Monsieur Jarvis, je ne suis pas le seul, je crois, à penser qu’il serait bien que l’on finisse avant le déjeuner. Si vous pouviez éviter les digressions, et simplement répondre aux questions qui vous sont posées.
James Jarvis : Désolé. Je m’appelle James Jarvis, dit Captain Ultra, et j’habite au 37, Inarow street, Héropolis. Mes pouvoirs sont invincibilité, super-force, super-vitesse, yeux lasers, et vol.
David Andersen : Maintenant, Monsieur Jarvis, pourriez-vous commencer dès le début, avec votre prise de connaissance de la mission.
James Jarvis : David, cela devient ridicule. Vous étiez là, et le président aussi, sûrement, vous n’avez pas besoin que je commence si tôt.
Président Forrey : Jarvis, répondez aux questions, nom de Dieu ! Votre déposition est aussi pour les archives, elle est enregistrée et transcrite. Mais enfin, on n’est pas au café du commerce !
James Jarvis : Excusez, monsieur le président. Pour les archives, alors.
J’ai été convoqué pour deux heures de l’après-midi au bureau ovale. De toute urgence, pas le temps de finir mon repas, je tiens à préciser. Je ne sais pas quelle était la réelle urgence d’ailleurs, puisque Raquel et moi avons bien poireauté pendant trois-quarts d’heure dans l’antichambre. La pauvre était déjà bien assez nerveuse comme ça. Pensez-vous, elle allait rencontrer le président des Etats-Unis pour la première fois de sa vie. J’essayais tout de même de la rassurer. « Tu sais, » lui dis-je, « quand tu as vu un président, tu les as tous vu. » Je suis à mon huitième, et j’essayais de la détendre. La petite est prometteuse, et elle fait une excellente UltraGirl.
Au bout d’un moment, David Andersen nous a invités à rentrer. Le président Forrey était dans le bureau ovale. Il se dirigea vers moi en souriant, et me serra la main vigoureusement.
–« Bienvenu, James, Bienvenu ! » me dit-il « heureux de vous voir ! »
–« Le plaisir est réciproque, Monsieur le Président », répondis-je « ces visites sont trop rares, et s’accompagnent trop souvent de mauvaises nouvelles. »
Le président fronça les sourcils, prit sa place à son bureau, et offrit une chaise à Raquel et à moi-même. Elle n’avait toujours pas dit un mot.
–« Effectivement, James », dit-il, « il s’agit d’une affaire extrêmement délicate. Comme d’habitude, elle concerne un super-vilain, mais le pire est qu’un normal est impliqué. Quelqu’un de connu. »
–« Comment ça, impliqué ? »
–« George Lucas est retenu en otage. Tout ce que l’on sait du super en question est qu’il s’appelle Noam Norry. »
–« Noam Norry, le concrétisateur ? »
–« Vous le connaissez ? »
–« Effectivement, Monsieur le président. Mais je ne comprends pas. Je ne veux pas avoir l’air de me dérober, mais je suis un peu surqualifié pour ce genre de travail. Pourquoi n’avez-vous pas envoyé Kid Trekkie ? Il a exactement les mêmes pouvoirs, et il s’occupe généralement de genre d’affaires. »
–« Au risque de heurter votre ego, James, vous êtes notre deuxième choix sur cette affaire. Nous avons déjà envoyé Kid Trekkie. Voici tout ce qu’il en reste. »
Le président jeta sur le bureau un insigne de
–« Que s’est-il passé ? » demandais-je.
–« Vous savez, ces discussions interminables sur Internet pour savoir ce qui gagnerait, dans un combat entre le Star Destroyer de Darth Vader et l’USS Enterprise du Captain Kirk ? » Je hochais la tête dubitativement. « Et bien maintenant, on connaît la réponse avec certitude. »
Je mis quelques secondes à assimiler ce que cela impliquait. Si la nouvelle venait à se répandre, la moitié des fans de Star Trek se pendrait, et les autres passeraient le reste de leurs vies à trouver des excuses. Moi-même, j’aurais parié plutôt sur l’USS Enterprise. Damn you, Captain Kirk ! Comment as-tu put me…
–« James, vous écoutez ce que je dis ? » m’interrompit le président.
–« Tout à fait, Monsieur le président. »
–« Alors, vous savez ce qu’il vous reste à faire. »
–« Parfaitement, monsieur le président. Aller au Skywalker Ranch, neutraliser Noam Norry, libérer George Lucas. »
Nous prîmes alors congé du président, Raquel et moi. Je ne m’adressai à elle qu’une fois de retour dans l’antichambre. Je l’informai que je l’emmenai avec moi, mais que cette mission se passerait sans elle, et qu’elle avait ordre de rester sur le côté. La petite était quasiment prête à partir solo, mais le danger était bien trop important.
Après quelques résistances, elle finit par me promettre de rester à l’abri, pendant que je m’occuperais de Noam Norry. Je plaçai Raquel, maintenant miniaturisée, dans la poche isolée et pressurisée que j’avais fait installer sur mon costume, au niveau du cœur, et je décollai. J’ai battu un record de vitesse ce jour-là, parce que une demi-heure après être parti de Washington, j’arrivais au-dessus du complexe californien du réalisateur. J’ai tout de suite compris que la situation était sérieuse lorsque je me suis fait attaquer par Goldorak. Le pauvre essaya de me balancer un fulguropoing, mais je l’interceptai pour lui enfoncer dans le fondement que je venais de lui creuser. Il a bien essayé de revenir à l’action, mais ce n’est pas facile de voler lorsque vous êtes obligé de garder les jambes écartées.
Une fois éliminé le semblant de couverture aérienne qui restait, je me suis posé près du grand portique intérieur, la dernière séparation avant le bâtiment principal. J’ai déposé Raquel à cet endroit, et je lui ai fait jurer qu’elle resterait cachée. Je franchi aussitôt le portail, et fut accueillit par un feu nourri de laser.
Devant moi, j’avais une trentaine de stormtroopers, les soldats en blancs de La guerre des étoiles. Trente à me tirer dessus, et pas un seul pour me toucher ! Je fus sur eux en une seconde, et les assomma un par un à coups de poings. C’est à se demander si leurs armures les auraient protégés contre des lance-pierres.
Le premier obstacle était anéanti. La trentaine de playmobils blancs était étalée à mes pieds, et je me précipitais vers le bâtiment central, quand je vis un gamin, tout petit, les cheveux en pointe, une queue de singe qui sortait de son pyjama sans manche, en train me barrer la route. Je m’avançais pour coller une baffe à ce moutard quand il joignit ses mains sur le côté et se mit à hurler :
–« KA---MEHA---»
What the fuck ?
–« ---MEHA ! »
Avant que je puisse réagir, un rayon d’énergie bleu me jeta au sol. Je me relevai aussitôt et me précipitai dans les airs, mais le petit diable sauta aussi, et m’accueillit avec un coup de pied directement dans le plexus solaire. Il était rapide, mais le combat n’en fut que plus rapidement fini. Après quelques échanges de coups, je le frappais de toutes mes forces, et euh… il a littéralement explosé sur l’impact. Il y en avait partout, sur le sol, dans les arbres à côté. Un vrai miracle que je n’en ai pas reçu sur ma tenue.
Le bâtiment n’était plus qu’à une vingtaine de mètres, et je me précipitais dessus, éliminant au passage Darth Maul, X-Or, Harry Potter, Wolverine et toute la troupe des Quatre Fantastiques. Même Darth Vader était là. Heureusement, Super Fanboy avait préféré la version asthmatique et arthritique de la trilogie originale. J’immobilisa Darth en frappant au seul endroit de son corps qu’il n’a pas du faire remplacer par une prothèse : ses testicules. Quand il fera enfin soigner cette maudite laryngite, il pourra en profiter pour se faire opérer des amygdales.
J’atteignis enfin la salle de montage. Je défonça la porte, et appréhenda la scène du regard. Dans le coin où se trouvait la machine de montage, George Lucas était ligoté sur le sol. Dans l’autre coin se tenait Super Fanboy admirant le spectacle au centre de la pièce : Lord Voldemort torturant Jar-Jar Binks à coups de baguette magique.
–« Doloris ! Doloris ! » criait le sorcier.
Mais pour l’instant, je portais mon attention sur le type qui bloquait le passage. Une grosse brute pleine de muscles, les cheveux blonds coupés en brosse, portant pantalon camouflage, rangers et marcel kaki. Sur son épaule, un bazooka. Je dis bonjour à la bête avec un crochet du droit, mais il resta debout. Impossible ! Aucun humain ne peut résister à un de mes coups de poing.
–« Ha ha ha ha ! » riait Super Fanboy, « J’ai activé les cheat codes, et Duke Nukem va te botter le cul ! »
Cheat code ? Il ne me restait plus qu’une solution : sortir le grand blond à la coupe au carré du théâtre des opérations. Je lui rentrai dedans, épaule la première, et agrippa la brute maintenant invincible de toutes mes forces. Je m’en servis comme d’un bélier pour défoncer le mur. Une fois dehors, je lui balançai le plus fort uppercut de ma carrière. Il décolla comme un romain dans un album d’Astérix, hors de vue.
Je me retournai vers le bâtiment. Super Fanboy était sortit par le trou dans le mur, Lord Voldemort à ses côtés. Le sorcier leva sa baguette magique et commença son incantation :
–« Avada… »
Il s’écroula lorsqu’il reçut la pierre que je lui jetai à la tête. C’était trop facile. Ce type est censé être le sorcier le plus dangereux de tous les temps, mais quand il essaie de vous tuer, c’est comme s’il vous envoyait un formulaire en trois exemplaires pour vous prévenir. Ce ne fut ensuite qu’un jeu d’enfant de me précipiter sur Super Fanboy et de l’assommer. Il faillait faire vite avant qu’il fasse apparaître des renforts. L’explosion eu lieu pendant que je posais les menottes.
David Andersen : Comment ça, l’explosion a eu lieu pendant que vous lui posiez les menottes ? Vous ne savez pas comment cela s’est passé ? Qui a provoqué l’explosion, alors ?
James Jarvis : Ce n’est pas moi, David. J’étais encore à l’extérieur. Regardez les images satellites, elles prouveront mes dires. Quant à Noam Norry, comme je l’ai déjà dit, il était inconscient à ce moment là.
Dr Merkwürdigeliebe : Mais qui, alors ? Êtes-vous sûr de ne rien avoir manqué ? Une sixième personne dans la salle de montage, une bombe à retardement, peut-être ?
James Jarvis : Non, pas de bombe, je l’aurai sentie. Les seules personnes dans la salle de montage étaient George Lucas, Jar-Jar Binks, Noam Norry, Lord Voldemort et Duke Nukem.
Président Forrey : J’ai du mal à croire que ce que je viens d’entendre doit être pris au premier degré.
James Jarvis : Monsieur le président ?
Président Forrey : Si vous n’avez rien à rajouter, Jarvis. Vous pouvez prendre congé.
James Jarvis : Monsieur le Président. Dr Merkwürdigeliebe. David. Bonne journée
* * *
Le président frottait le mal de crâne qui lui vrillait les tempes.
–« Qu’est-ce que vous en pensez, Monsieur le président ? » lui demanda David Andersen.
–« J’en pense », dit-il, « que pendant près d’une heure, le président de la nation la plus puissante du monde a dû écouter les exploits d’un héros en collant bleu contre les forces réunies de films pour adolescents attardés, de mangas débiles et de livres pour enfant. Il est cinq heures du matin, David, et la seule raison pour laquelle je ne vais pas immédiatement me vider une bouteille de whisky est que je dois rencontrer le président israélien cet après-midi. »
–« Je vous assure que c’est du plus sérieux, Monsieur le président. » dit Dr Merkwürdigeliebe. « George Lucas est le premier mort civil depuis la retraite du Dr Télépathe. Il est impératif que l’on sache ce qu’il s’est passé, considérant en particulier la notoriété de la victime. »
Le président poussa un énorme soupir.
–« Je sais, Heinrich, je sais. Mais son témoignage ne nous a pas apporté grand-chose. On ne sait finalement pas ce qui a provoqué cette explosion. »
–« Peut-être pourrions nous interroger la jeune fille, alors ? »
–« Raquel Rocworth ? Jarvis nous a dis qu’elle s’était tenue à l’écart. »
–« ce sont les instructions qu’elle avait reçues, effectivement. Mais d’après le peu qu’elle m’a dit, il semblerait qu’elle a passé outre, et qu’elle a vu une partie de la scène. »
–« Très bien », dit le président. « David, faites-la entrer. »
–« Tout de suite, Monsieur le président. »
* * *
Après ce témoignage édifiant de notre héros préféré, et avant celui de sa protégée Raquel Rocworth, faisons une courte pause dans ce récit, s’il vous plaît, pour parler un peu théorie. Non, restez-là, ce ne sera pas trop long, et j’espère garder le seuil d’ennui en dessous du niveau où votre tête lourde de sommeil viendra s’écraser sur votre table (ou contre le mur, si vous lisez cette histoire pendant que vous êtes au lit.)
Je veux parler des narrateurs, une espère variée et changeante. Il en existe trois formes : la première personne, la deuxième personne, et la troisième personne.
Oublions un instant le narrateur à la deuxième personne. Seuls les étudiants en première année de littérature prétentieux écrivent à la deuxième personne, quand ils n’écrivent pas de poèmes sur la mort, sur la haine qu’ils portent à leurs parents ou sur la beauté de la mélancolie. Bref, des types chiants et tristres.
Il existe trois types de narrateur à la troisième personne. Le plus faible, dirons-nous, est le narrateur objectif. Pensez à une caméra de reality show, et vous obtenez un narrateur objectif : un simple enregistrement des faits et gestes d’un personnage particulier, le plus souvent le héros. L’accès à la psyché du héros se fait par ses paroles et ses actions.
Le narrateur le plus puissant est le narrateur omniscient. Comme son nom l’indique, il voit tout, il sait tout, il peut vous narrer ce que voit ou pense chaque personnage. Moi, je suis entre les deux, un narrateur omniscient limité. Comme la caméra de reality show, je ne montre qu’une seule personne à la fois, je vois certaines choses que cette personne ne remarque pas forcément, mais en plus de tout ça, j’ai accès à ses pensées. Dans Harry Potter, je me contente de suivre le héros titulaire. Dans Hypérion, je saute d’un héros à l’autre à chaque changement de chapitre. Pour l’instant, vous vous demandez certainement où je veux en venir.
A ça.
Le narrateur à la première personne est le règne du « je », et c’est lui qui va donner le piment à toute cette histoire. Car le narrateur à la première personne n’est pas fiable. Comment pouvons nous être sûr que Captain Ultra a dit la vérité ? Nous n’avons que sa parole. Sommes-nous censés lui faire confiance ? Avez-vous entendu parler de Kaiser Sozé ? Alors vous savez que quand quelqu’un vous raconte une histoire, à fortiori lorsqu’il y prend une place proéminente, tout ce qu’il dit doit être pris avec un gros grain de sel.
Surtout quand il s’agit de Captain Ultra.
Observez maintenant Raquel Rocworth, alter ego Ultra Girl, dix-septième du nom, alors qu’elle s’installe pour donner sa déposition.
Et quand vous aurez fini de lui regarder le derrière, peut-être pourrez vous vous concentrer sur ce qu’elle dit.
* * *
Président Forrey : Je crois que c’est une première. Cela devient une vraie garderie, ici. Quel age avez-vous, Mademoiselle ?
Raquel Rocworth : 17 ans, Monsieur le président. Je ne sais pas si vous vous rappelez, on s’est vu plus tôt dans l’après-midi.
Président Forrey : Je ne sais pas si vous vous rappelez, mademoiselle, mais j’ai tendance à expédier mes réunions avec les gens de votre espèce le plus vite possible. Alors, ne vous étonnez pas si je ne vous ai pas remarquée. Je suis juste étonné que l’on vous laisse partir en vadrouille avec Captain Ultra. Est-ce que les services de protection de l’enfance tolèrent ce genre de choses ?
Dr Merkwürdigeliebe : Seule une personne au Child Protection Service est au courant de l’existence des super-héros. Sa fonction principale est justement de s’assurer que les jeunes supers peuvent participer à ce genre d’activité. Vous avez signé vous-même l’ordre top secret instituant cette dérogation, monsieur le président.
Président Forrey : Etais-je saoul ce jour là ?
Dr Merkwürdigeliebe : Pas que je sache, Monsieur le président.
Président Forrey : Soit. Un jour, il faudrait que j’arrête de signer tous ce qui passe sur mon bureau comme s’il s’agissait d’une pile de photos à dédicacer. David, vous pouvez commencer l’interrogatoire.
David Andersen : Mademoiselle. Pouvez-vous énoncer à ce panel vos nom, prénom, alter ego, adresse et pouvoirs, s’il vous plait ?
Raquel Rocworth : Je m’appelle Raquel Rocworth, et mon alter ego temporaire est UltraGirl. Lorsque Captain Ultra me libérera de mes obligations, je devrai m’en choisir un nouveau. Mes pouvoirs sont le rétrécissement à volonté, ainsi qu’une condition physique exceptionnelle qui fait de moi une experte en arts martiaux. J’habite au 37, Inarow street, à Héropolis.
David Andersen : Il s’agit de la même adresse que Monsieur Jarvis, n’est-ce pas ?
Raquel Rocworth : J’ai ma propre chambre.
David Andersen : Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
Raquel Rocworth : Pourquoi m’avoir posé cette question, alors ?
David Andersen : Mademoiselle Rocworth, un homme est mort aujourd’hui, qui plus est une des personnalités les plus connues de notre pays. Vous êtes vous-même liée de très près à cette histoire, et Monsieur Jarvis y tient un rôle central. Tout élément pouvant apporter la moindre lumière sur cette affaire est de la plus grande importance. Nous n’avons pas le temps, mademoiselle Rocworth, pour ce genre de petits jeux. Suis-je clair ?
Raquel Rocworth : Tout à fait, monsieur.
David Andersen : Parfait. Peut-être va-t-on pouvoir reprendre sereinement. Mademoiselle Rocworth, pouvez-vous préciser à ce panel la nature de votre relation avec James Jarvis ?
Raquel Rocworth : Je suis son assistante. En dehors des missions, je me charge du ménage, de la cuisine, et des diverses petites œuvres. Mais il se charge aussi de mon entraînement, de mon éducation, et je l’épaule lors de ses missions. Il m’a prise sous son aile lorsque j’avais 14 ans, et lorsqu’il me sentira autonome, il me laissera suivre mon propre chemin. Si j’en crois l’historique, je devrais être libérée bientôt.
David Andersen : Quel historique ?
Raquel Rocworth : Il y a eu 16 autres UltraGirl avant moi. Il les a toutes prises sensiblement au même âge, et les a relâchées autour de leurs 18 ans. Il aime ses partenaires jeunes, et pratiquement toutes étaient rousses.
David Andersen : Pourquoi avez-vous accepté de le rejoindre ?
Raquel Rocworth : Vous n’êtes pas de notre monde, Monsieur. Demandez au Dr Merkwürdigeliebe, à côté de vous. Il vous expliquera certainement mieux que moi. James Jarvis est une légende à Héropolis, le premier des 27 fondateurs. Un dieu parmi les surhommes. Certains disent qu’il existait avant même que la cité n’apparaisse. Devenir UltraGirl ne se refuse pas. Chacune a ensuite laissé sa marque sur le monde.
Dr Merkwürdigeliebe : Y compris Lynn Larney.
Raquel Rocworth : Je n’ai jamais dit qu’elles avaient toutes bien tourné. Et son partenariat avec le Dr Télépathe a compté aussi, n’est-ce pas, cher docteur ?
Président Forrey : Est-ce que l’on pourrait revenir à la raison pour laquelle nous sommes ici ?
David Andersen : Bien sur, Monsieur le président. Veuillez m’excuser. Mademoiselle Rocworth, pouvez-vous donc nous raconter les évènements de cet après-midi cette après-midi, tels que vous vous les rappelez ? Commencez dès le début, et veillez à n’oublier aucun détail.
Raquel Rocworth : Dès le début ? Pour
moi, tout a commencé cet après-midi. J’étais dans ma chambre quand James m’a
appelée. Il venait d’être convoqué à
Mr Andersen nous a accueillis à notre arrivée. Il était particulièrement en colère parce que l’on était en retard, et parce que le président poireautait dans le bureau ovale. Il nous a fait passer précipitamment par l’antichambre, et effectivement, le président semblait d’une humeur massacrante.
Le président ne nous a pas offert de chaise et a commencé à nous exposer la situation sans même nous dire bonjour ou nous serrer la main. Il s’adressait directement à James, ignorant ma présence. On aurait dit qu’il s’acquittait d’une tâche ingrate. Malgré tout, il réussit à nous exposer le problème : George Lucas était tenu en otage dans son ranch par un super-héros du nom de Noam Norry, et celui-ci avait déjà tué un autre super-héros. Visiblement, ni le président ni Captain Ultra n’avait l’air de savoir qui était Noam Norry, mais je l’ai tout de suite reconnu. Il était un habitué du magasin de cartes à collectionner de mon père, et un jour, quand j’avais 12 ans, je l’ai traité de super Fanboy. Je ne crois pas qu’il se soit rendu compte à ce moment là que je l’avais insulté. Je n’ai jamais connu une personne aussi dépourvue de capacités sociales. J’indiquai au président et à Captain Ultra que Noam Norry était en fait un concrétisateur, mais je ne suis pas sûre qu’ils aient tous les deux compris de quoi je parlais.
A peine deux minutes après le briefing, on était en vol
vers
David Andersen : Vous voulez dire une demi-heure.
Raquel Rocworth : Non, pendant une heure. Je le sais, je n’ai pas vraiment autre chose à faire pendant ces moments là qu’à regarder ma montre ! Et c’est au bout d’une heure que le vol s’est interrompu. Captain Ultra avait reçu un choc énorme sur la poitrine, comme un gigantesque coup de poing. J’étais horriblement sonnée, mais j’ai tout de même senti qu’on dégringolait vers le sol. L’impact fut terrible, heureusement que mon compartiment est équipé d’un générateur anti-inertiel. Cinq fois Captain Ultra a décollé, et cinq fois le même choc, la même dégringolade, le même crash. Je ne savais plus où j’étais, et je n’avais aucun moyen de savoir ce qu’il se passait. Tout ce que j’entendais, c’était des réacteurs, des bruits aérodynamiques, comme si un avion passait à proximité. A la sixième tentative, le choc fut beaucoup moins violent. J’entendis le bruit assourdissant de l’acier que l’on déchire, puis un son aigu de métal contre métal. L’agitation cessa immédiatement. Captain Ultra se posa ensuite, et m’enleva de sa poche. Je repris ma taille normale, et je me rendis compte que l’on était adossé à un muret du complexe californien. Dans le ciel au-dessus de nous, un gigantesque robot avec une main en moins volait de façon erratique en se tenant le derrière. Je n’ai même pas eu le temps de demander à Captain Ultra ce qui s’était passé, que déjà il me disait de rester cachée. Il se précipita vers le bâtiment central sans même regarder ce qu’il y avait derrière le muret. Le pauvre s’est tout de suite pris une volée de laser en pleine tête ! J’osai un regard, et je vis une trentaine de types en armures blanches kitchissimes en train de lui tirer dessus. Ils tiraient extrêmement mal, mais ils arrivaient tout de même à toucher par miracle une fois de temps en temps ! Captain Ultra risquait de prendre du temps avant de se débarrasser d’eux, alors je décidais de passer outre ses ordres, et de me servir de lui comme diversion. Je contournais le troupeau et me précipitais vers le bâtiment, quand soudain, Sangoku, le gamin de Dragon Ball, se trouvait devant moi. Il se précipita sur moi, et nous nous mirent à échanger coups de pieds et coups de poings. Je suis sûre qu’il ne s’attendait pas à une telle résistance de ma part, mais je voyais déjà que cette affaire pouvait durer plusieurs épisodes. Je décidais d’employer ma botte secrète. Infaillible, mais je la réserve pour les cas extrêmes.
Sangoku me balança un coup de pied bas. Je me réduisis immédiatement à la taille d’une épingle pour atterrir sur sa jambe. De là, je remontai vers le haut. Juste avant de passer sous sa tunique, je vis que Captain Ultra avait enfin passé le cordon de lasers. Sangoku se concentra alors sur lui. Apparemment, il eut le temps de terrasser le Captain avec son kaméhaméha, mais je savais que le vieux pouvait prendre ça sans broncher. Après quelques minutes de grimpette, j’atteignis enfin les bords du slip du garçon à queue de singe. Visiblement, il les aimait une ou deux tailles en dessous, parce que j’eus le plus grand mal à passer sous l’élastique. Ma destination était proche. Je retins ma respiration, et m’introduisis dans son anus. Après avoir remonté l’intestin sur une distance raisonnable, je repris ma taille normale. Le pauvre Sangoku explosa littéralement. J’étais couverte de sang, d’excréments et de boyaux. On aurait dit les poubelles d’un abattoir. Captain Ultra gisait quelques mètres plus loin, visiblement sonné. Je jetai un coup d’œil vers le bâtiment central, mais l’entrée était gardée par plusieurs types déguisés comme au carnaval. Ce bourrin de Captain Ultra allait certainement rentrer dans le tas, mais en attendant, je décidai qu’il était plus facile de contourner le bâtiment par la gauche. Je pris le temps de me laver un peu dans une flaque, et me dirigeai ce que je savais être le mur extérieur de la salle de montage. Je réfléchissais sur la façon d’entrer à l’intérieur, quand soudain Captain Ultra et un type qui ressemblait à Duke Nukem passèrent au travers du mur. Je me rétrécis instantanément, et passai discrètement à travers le trou. De l’autre côté se trouvaient Noam Norry, Lord Voldemort et George Lucas. Une espèce de créature reptilienne ridicule gisait sur le sol, dans ce qu’il semblait être une mare d’urine et d’excréments. Noam et Lord Voldemort passèrent par le trou du mur à leur tour, sans me voir. Je repris alors ma taille normale, et me précipitai vers George Lucas. Le pauvre était indemne physiquement, mais son état mental n’était pas aussi glorieux. J’essayais de défaire les liens de corde qui le maintenaient attaché, mais les nœuds avaient été faits de manière experte, et je n’avais pas de couteau. J’entendis soudain un bruit derrière moi, et me mis en position de combat. La créature venait de reprendre ses esprits. Elle tremblait, et ses yeux n’étaient fixés sur aucun point en particulier. Elle me remarqua enfin et me parla avec un accent ridicule dans un patois incompréhensible. Je finis par comprendre qu’elle me proposait de couper les cordes avec ses griffes. A ce moment-là, je vis par le trou dans le mur que Captain Ultra était dans la mouise. Voldemort était inconscient sur le sol, mais Super Fanboy envoyait personnage sur personnage vers Captain Ultra. X-men, Dragon Ball et autres, tout y passait. Il avait à peine le temps de s’en débarrasser d’un, que Super Fanboy en créait un nouveau. Je devais me débarrasser de Noam Norry. Mais je ne pouvais pas l’assommer moi-même, ou Captain Ultra se rendrait compte que j’avais désobéi à ses ordres. Il ne restait qu’une seule chose à faire : attirer l’attention de Super Fanboy suffisamment longtemps pour que mon boss puisse agir. Je me plaçai dans un angle où Captain Ultra ne pouvait pas me voir. Je retirai tous mes vêtements, et une fois nue, j’appelais Super Fanboy d’une voix langoureuse. Il tourna la tête, et dès qu’il posa les yeux sur moi, il se figea complètement, bouche bée et yeux ronds, comme s’il n’avait jamais vu une femme nue de sa vie ! Maintenant que j’y pense, les seules femmes nues qu’il a vues dans sa vie doivent être celles qui se téléchargent sur Internet. Je me mis à me caresser langoureusement pour maintenir son attention, et après une trentaine de secondes, Captain Ultra l’assomma enfin d’un direct du gauche. Je ramassai immédiatement mes vêtements et sortis par la porte du couloir, non sans prévenir George Lucas et la créature de ne rien dire sur ce que je venais de faire. Je devais laisser à Captain Ultra le soin de terminer lui-même la mission, et croire qu’il avait tout fait tout seul. J’étais dans les toilettes en train de mettre ma dernière botte quand une énorme explosion retentit. Le plâtre s’est décollé des murs et du plafond. Je me fis toute petite afin de revenir dans le couloir. La salle de montage était totalement dévastée. Une portion du toit avait été arrachée, et l’endroit où se trouvait George Lucas était maintenant recouvert de débris. Une main palmée de la créature sortait du tas de détritus. Quand Captain Ultra entra dans la pièce pour estimer les dégâts, je considérai qu’il était temps pour moi de retourner où j’étais censée me cacher.
Il revint me chercher cinq minutes plus tard, sans rien
dire. Il avait l’air d’un gamin qui venait de rayer une voiture avec son vélo,
et qui espérait pouvoir partir l’air de rien avant que quelqu’un ne s’en rende
compte. Je retournai sans sa poche, et nous décollâmes aussitôt. Une heure plus
tard, nous étions de retour chez nous. Peu de temps après, nous repartîmes vers
David Andersen : Êtes-vous sûre de nous avoir tout dit, Mademoiselle Rocworth ?
Raquel Rocworth : Oui, Monsieur. S’il vous plait, ne rapportez rien de ce que je viens de vous dire à M. Jarvis. Je ne crois pas qu’il le supporterais, surtout la façon dont j’ai distrait Super Fanboy.
David Andersen : Nous verrons, Mademoiselle Rocworth. Cela dépendra des éventuelles sanctions que l’on pourrait décréter à votre égard.
Dr Merkwürdigeliebe : Excusez-moi, Raquel. Mais vous n’avez aucune idée de ce qui a put provoquer cette explosion ?
Raquel Rocworth : Aucune, Docteur. Je n’étais pas dans la pièce quand elle a eu lieu. Et avant que vous ne demandiez, non, je n’ai pas vu la moindre bombe à l’intérieur. Et je doute que Captain Ultra soit le responsable. Son costume n’avait pas l’air d’avoir souffert, il n’était donc pas dans la pièce à ce moment là.
David Andersen : Juste avant votre déposition, nous avons reçu les images satellites du complexe. Elles confirment que monsieur Jarvis était effectivement à l’extérieur lors de l’explosion. Elles ne permettent malheureusement pas de vous dédouaner, Mademoiselle Rocworth.
Raquel Rocworth : Et à l’inverse, elles ne permettent pas de me condamner. Pourquoi est-ce que vous n’interrogez pas Noam Norry ? Peut-être pourra-t-il vous en dire plus ?
Dr Merkwürdigeliebe : Je crois effectivement que nous n’avons guère le choix. David ? Monsieur le Président ?
Président Forrey : Est-ce que l’on ne pourrait pas en discuter sans Mademoiselle Rocworth dans la salle ?
David Andersen : Très bien, Monsieur le Président. Vous pouvez disposer, Mademoiselle Rocworth.
* * *
Le président Forrey se servit un deuxième verre de la bouteille de whisky que lui avait ramenée Ronaldo Rance. Il l’avala d’un coup sec, et s’en servit aussitôt un nouveau qu’il se garda pour siroter. Son mal de crâne subsistait, mais l’alcool commençait à le rendre supportable.
–« Un sacré numéro que cette jeune fille », dit Andersen. « Vous la connaissiez, Heinrich ? »
–« Je l’ai déjà rencontrée une fois ou deux chez James. » répondit le Dr Merkwürdigeliebe.
–« Et vous pensez qu’elle est crédible ? »
–« Crédible ? Oui. Honnête ? Je ne sais pas si je dois m’avancer. Peut-être qu’elle nous cache qu’elle chose d’embarrassant pour elle. »
–« Embarrassant ? » s’esclaffa le président. « Une jeune adolescente de 17 ans vient de nous avouer qu’elle rentrait dans le cul des gens pour les exploser, et qu’elle s’ést mise à poil uniquement pour distraire un jeune puceau de 24 ans. Qu’est-ce qu’elle pourrait nous cacher d’autre ? »
–« Avez-vous déjà entendu parler de l’effet Rashomon, messieurs ? » Devant l’air dubitatif de ses interlocuteurs, Dr Merkwürdigeliebe poursuivit. « Ce phénomène a été nommé à partir du film éponyme d’Akira Kurosawa. La même histoire est racontée par quatre personnes différentes. Chacune biaise sa version pour se donner le meilleur rôle. Les témoignages de James et de Raquel sont fortement influencés par leur subjectivité. Je doute que James ait réussi à se débarrasser de ses ennemis aussi facilement qu’il l’ai dit, mais je doute aussi qu’il ait eu autant de mal que l’affirme Raquel. Je ne serais pas étonné qu’ils cherchent chacun à cacher une part de responsabilité dans la mort de Monsieur Lucas. »
–« Que suggérez-vous alors ? »
–« Faire ce que Raquel nous a proposé. Interroger Noam Norry. Connaissant l’énergumène, je doute qu’il soit des plus objectifs, mais en recoupant son histoire avec celle des deux autres, peut-être arriverons-nous à quelque chose. De plus, il est la dernière personne à part Lord Voldemort à avoir été présent sur les lieux au moment de l’explosion. Et Lord Voldemort, comme on le sait, était KO bien avant qu’elle ne se produise. »
–« Très bien, faîtes le entrer, alors. » dit le président.
* * *
Noam Norry : Rhaaaa ! Lâchez-moi, bande de brutes ! Lâchez-moi !
Dr Merkwürdigeliebe : Noam ! Arrête ça tout de suite !
Noam Norry : Docteur ? Docteur Merkwürdigeliebe ? Est-ce que c’est vous ?
Dr Merkwürdigeliebe : Oui, c’est moi, Noam. Et je commence franchement à en avoir marre de tes salades ! Alors maintenant, assieds-toi !
Noam Norry : Ou sinon quoi ?
Noam Norry : Tu sais quoi, sinon. J’ai un pensard dans la poche, et je n’hésiterais pas à m’en servir !
Président Forrey : Un pensard ? Je croyais que ça ne fonctionnait que contre les télépathes ?
Dr Merkwürdigeliebe : Cela fonctionne surtout contre les télépathes, mais pas uniquement. Le signal est trop faible pour terrasser un concrétisateur, mais le mal de crâne est très douloureux, et dure des jours. N’est pas, Noam ?
Noam Norry : Je me tiendrai tranquille, Docteur.
Président Forrey : Excusez-moi, Heinrich, mais vous connaissez cet énergumène ?
Dr Merkwürdigeliebe : Bien sûr que je le connais ! Le HPD l’a en constante surveillance depuis qu’il a fait exploser l’étoile noire au-dessus de Yellowstone !
Président Forrey : C’était lui ? Cet adolescent attardé qui a l’air de ne prendre une douche que tous les deux mois ?
Noam Norry : Hé ! Je ne vous permets pas !
Dr Merkwürdigeliebe : Noam, devant ce panel, tu ne parleras que lorsque l’on te le demandera ! Mon Dieu, quand le Dr Télépathe fait des siennes, ça a au moins du panache ! Ce n’est guère valorisant de devoir réparer tes conneries, Noam ! C’était quoi, la dernière avant ça ?
Noam Norry : [INAUDIBLE]
Dr Merkwürdigeliebe : Excuse-moi, je n’ai rien entendu.
Noam Norry : J’ai envoyé une troupe d’Ewoks contre une base de l’US Air Force.
Dr Merkwürdigeliebe : Vous voyez ce que je veux dire, Monsieur le Président ? Des Ewoks, des espèces d’ours en peluche d’un mètre de haut armés de lances en pierre taillée et de frondes. Ce fut un massacre. On a ramassé ces bestioles mortes par camions entiers, des oblitérateurs ont travaillé pendant des semaines à effacer les souvenirs des soldats. Et tout ça pour voler une bombe atomique. Non mais tu t’attendais à quoi, Noam ? Tu croyais sincèrement qu’ils avaient une chance contre des soldats armés et surentrainés ? Pourquoi pas des bisounours, pendant que tu y étais ?
Noam Norry : Mais pourtant, dans l’épisode trois, ils…
Président Forrey : On s’en tape, de l’épisode trois, de vos nanards et de bestioles à poils drus ! Arrêtez un peu ces discussions débiles, et reprenez l’interrogatoire !
Dr Merkwürdigeliebe : Excusez-moi, Monsieur le Président.
David Andersen : Commençons par le commencement. Nom, prénoms, alter ego, adresse et pouvoirs.
Noam Norry : Je suis désolé, Monsieur, mais je reconnais au seul Docteur Merkwürdigeliebe le droit de m’interroger.
David Andersen : Docteur, je n’ai vraiment pas envie de me battre avec lui. Pouvez-vous mener cet interrogatoire ?
Dr Merkwürdigeliebe : Je suis désolé, David. J’ai bien peur de ne pouvoir faire ça. Je pense que je perdrais mon sang froid avant la fin.
Président Forrey : Heinrich, faîtes un effort. Vous êtes mon officier de liaison, après tout.
Dr Merkwürdigeliebe : Très bien, Noam. Je ne sais pas si tu y as gagné au change. Allez, réponds à la question : nom, prénom, alter ego et pouvoirs.
Noam Norry : Mon nom est Noam Norry, alter ego Super Fanboy. J’habite chez ma mère, au 45, Clemenza Plazza, Héropolis. Je suis un concrétisateur. Jusqu’à hier, on était deux dans le monde à avoir ce pouvoir.
Dr Merkwürdigeliebe : Noam, je pense que tu sais pourquoi tu te retrouves devant ce panel, non ? Tu sais que tu ne sortiras pas libre d’ici, alors ne pense pas que tu pourras t’en réchapper par des paroles. Quoi qu’il se soit passé hier dans le Skywalker Ranch, ce sont tes actions qui ont provoqué à la mort de George Lucas…
Noam Norry : Et de Jar-Jar Binks !
Dr Merkwürdigeliebe : Oui, Noam, merci pour ça. Mais pour George Lucas, c’est autre chose ! Avais-tu piégé la salle de montage, Noam, au cas où quelqu’un essaierait de libérer Lucas ?
Noam Norry : Bien sûr que non, Docteur. Jamais je n’aurais voulu sa mort. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Je vous jure, je ne sais pas ce qu’il s’est passé !
David Andersen : Peut-être pourriez vous nous dire ce que vous savez, alors ? Commencez par nous dire pourquoi vous avez pris George Lucas en otage ? Et que venait faire Jar-Jar Binks dans cette histoire ? Ne me dites pas qu’il faisait partie de votre garde rapprochée.
Noam Norry : [SOUPIR]. Je pense que, finalement, tout cela m’a pris comme une envie de pisser. Je venais juste de terminer ma vision quotidienne de l’épisode 4 en DVD, et je fulminais. Je ne sais pourquoi, mais ce jour là, ma colère contre George Lucas a explosé. Vous savez que seules les versions remasterisées et retravaillées de la trilogie originale sont disponibles ? Que George Lucas refuse de distribuer les versions originales de la trilogie, sans Greedo qui tire en premier, sans Jabba le Hut dans le premier épisode, sans l’autre tapette de Christensen en fantôme bleu, ou la bestiole qui chante ?
Président Forrey : Je n’ai rien compris à ce que vous venez de dire. David, vous avez compris ce qu’il vient de dire ?
David Andersen : Pas vraiment, Monsieur le Président. Il semblerait qu’il avait quelque chose à reprocher à George Lucas, mais je ne sais pas quoi. Docteur ?
Dr Merkwürdigeliebe : Noam, dois-je comprendre que c’est la raison pour laquelle tu as pris en otage George Lucas ?
Noam Norry : Prendre en otage, tout de suite les grands mots ! Non, je voulais juste lui faire part de certaines de mes suggestions, lui demander de remonter quelques scènes dans la nouvelle trilogie, et reconstituer la trilogie originale. Je me disais que si je venais à lui, il me reconnaîtrait comme son plus grand fan ! Avec ma connaissance encyclopédique du monde de La guerre des Etoiles, j’étais sûr que l’on pouvait arriver à un partenariat. J’avais plein d’idées, par exemple, pour une série télé. La princesse Leïa, obligée de revêtir son bikini de métal pour infiltrer un réseau intergalactique de traite des blanches. J’aurais bien vu Jessica Alba dans le rôle de…
Dr Merkwürdigeliebe : NOAM !
Noam Norry : Excusez-moi, Docteur, je me suis emporté. Toujours est-il que George Lucas s’est montré beaucoup moins compréhensif que prévu. Je veux dire, me voila, prêt à me dévouer corps et âmes pour faire quelque chose d’encore plus grand de son œuvre, et je m’étais à peine présenté que déjà il appelait des agents sécurité pour me virer. Vous auriez vu sa tête quand Luke Skywalker les a découpés en morceaux avec son sabre laser ! Au début, il a du croire que Mark Hamill était venu pour le tuer, parce qu’il est vite partit se barricader dans la salle de montage. J’ai considéré qu’il était alors plus prudent d’établir un périmètre. J’ai placé mes pions tout autour du bâtiment, tout le long du périmètre extérieur, et même un Goldorak comme couverture aérienne. Une fois ceci fait, je me dirigeai vers la porte de la salle de montage, avec Lord Voldemort à mes côtés. Un jour, à l’occasion, je vous expliquerai en quoi Harry Potter n’est qu’un repompage éhonté de La guerre des étoiles, mais je suis quelqu’un de pragmatique. Un sorcier est beaucoup plus polyvalent et utile que la plupart des guerriers Jedi. Par exemple, George Lucas avait bloqué la porte de l’intérieur. Un Jedi l’aurait probablement explosé. Lord Voldemort a juste balancé un sort Alohamora, et hop ! La porte était ouverte.
George Lucas venait juste de raccrocher son portable. Je n’avais plus beaucoup de temps avant que les ennuis commencent. Les analyseurs du HPD allaient intercepter l’appel à la police et informer le président. Lord Voldemort jeta immédiatement un sort pour le ligoter. Je décidai de profiter de ce court répit pour essayer de convaincre George Lucas que lui et ses fans auraient tant à gagner avec notre coopération. Mais il préférait rester prostré et me regarder avec des yeux globuleux, comme si j’étais un monstre. Après un quart d’heure, j’ai perdu patience, et je suis passé à une méthode plus directe. Ne pouvant me résoudre à torturer mon père spirituel, je me décidai à torturer un être cher. Il craquerait et verrait enfin la lumière. Pour joindre l’utile à l’agréable, j’ai fait apparaître Jar-Jar Binks et ordonné Lord Voldemort de le torturer. Vous ne le croirez pas, mais le pauvre reptile a vidé ses boyaux au bout de trente secondes ! C’était trop drôle. J’ai moins aimé les cris, mais à voir comment ils agissaient sur George Lucas, comment il tremblait, je savais qu’il n’en avait plus pour longtemps.
Et il a fallu que l’autre vienne tout gâcher.
Dr
Merkwürdigeliebe :
Qui ça ?
Noam Norry : Kid Trekkie. L’imposteur. Mon amer rival depuis le lycée. Quand j’ai entendu les premières explosions à l’extérieur du bâtiment, je savais que c’était lui. J’ai envoyé Luke Skywalker en reconnaissance. Il a à peine eut le temps de confirmer mes craintes par communicateur, avant de se faire couper en deux par un officier klingon avec une sorte d’épée ridicule. Ce bâtard de Kid Trekkie était en train de bombarder mes troupes depuis l’espace, à bord de son USS Entercouilles de mes deux prises ! Ce lâche n’avait pas le courage de m’affronter face à face. Je décidais d’en finir avec ce geek de la pire espèce de la façon la plus spectaculaire qui soit, en prouvant enfin à tous ces fans de série kitsch que le Star Destroyer est le plus puissant de tous.
Concrétiser le vaisseau directement dans l’espace me prit
beaucoup de mon énergie, mais cela en valait la peine. Imaginez ça, cette forme
noire de
Dr Merkwürdigeliebe : Où se trouve le Star Destroyer maintenant, Noam ?
Noam Norry : Au deuxième point de Lagrange, derrière la lune. Je l’avais parqué là cas où j’en aurais besoin plus tard.
Président Forrey : Excusez-moi, Heinrich. Je croyais que vous aviez placé une restreinte mentale sur Super Fanboy. Comment le vaisseau peut-il encore exister ? Et comment le savez-vous ?
Dr Merkwürdigeliebe : Monsieur le président, la restreinte l’empêche uniquement de lancer une nouvelle concrétisation. Chacune de ses créations vit ensuite une vie plus ou moins indépendante.
David Andersen : Monsieur le président, vous vous rendez compte ? Cela veut dire qu’il existe derrière la lune un vaisseau spatial, avec des technologies et des armes des siècles en avance sur notre temps ? Pensez au bénéfice pour notre pays si nous arrivions à s’en emparer.
Dr Merkwürdigeliebe : Je vous déconseille fortement d’essayer de récupérer ce vaisseau. Il possède encore un équipage complet, et ils sont totalement dévoués à Noam Norry.
Président Forrey : Nous en reparlerons après cette réunion, mais vous avez probablement raison, Heinrich. Peut-on poursuivre ?
Dr Merkwürdigeliebe : Tout à fait, Monsieur le président. Noam, que s’est-il passé, après que tu te sois débarrassé de Kid Trekkie ?
Noam Norry : Pas grand-chose. Pendant deux heures, j’essayais encore et encore de convaincre George Lucas, mais il ne voulait toujours rien entendre, à croire qu’il était devenu catatonique. Pendant ce temps là, Lord Voldemort s’amusait comme un petit fou. Il lui suffit d’un rien. Donnez-lui une victime et il s’amuse comme un gamin pendant des heures. Mais même le spectacle le plus jouissif peut devenir pénible à la longue, et j’allais finalement ordonner à Voldemort d’achever Jar-Jar Binks quand j’entendis des bruits de bataille à l’extérieur. Quelqu’un avait passé mon périmètre, mais qui ? La porte explosa, et je pris peur pour la première fois. Captain Ultra ! Ils avaient envoyé Captain Ultra ! Je fut presque honoré, sur le coup, de savoir que l’on me considérait suffisamment menaçant pour m’envoyer le plus grand héros d’Héropolis, mais je n’en menais pas large. J’ordonnais à Duke Nukem de s’attaquer à lui, non sans avoir activé auparavant les cheat codes qui le rendaient invincible. Mais je ne me faisais pas d’illusions. Au mieux j’aurais le temps de concrétiser un véhicule pour m’enfuire. Captain Ultra fonça tête baissée contre Duke Nukem. Celui-ci lâcha son bazooka sous le choc, et les deux traversèrent le mur extérieur dans une explosion de briques et de plâtre. J’ordonnai à Lord Voldemort d’abandonner Jar-Jar, de me suivre et de me servir de garde du corps. Je passais par le trou par que venait de percer les deux tas de muscles, juste à temps pour voir Captain Ultra dégager Duke Nukem d’un uppercut bien placé. J’étais prêt à me rendre, mais alors même que je levais les bras, il ramassa une pierre et la lança sur Voldemort, l’assommant immédiatement. Je pris peur pour ma vie, parce qu’il s’avançait vers moi, en hurlant avec force détail tous les sévices qu’il voulait m’infliger. Il semblait particulièrement en pétard, et je ne crois pas qu’il se serait amadoué parce que je me rendais pacifiquement. Je décidais de jouer le tout pour le tout, et de lui envoyer adversaires sur adversaires. Mais il se débarrassait d’eux plus vite que je pouvais les concrétiser, et lentement mais sûrement, il s’avançait vers moi. J’entendis alors un sifflement à travers le trou dans le mur. Je tournais la tête vers le bruit. Captain Ultra profita de cette petite fenêtre d’inattention pour se jeter sur moi et m’assommer d’un coup de poing. J’eus à peine le temps de réfléchir sur la bizarrerie de la scène : dans la salle de montage se trouvait une très jeune rouquine, totalement nue, en train de danser en me lançant des regards lascifs. Même maintenant, je me demande bien comment elle était arrivée là, et ce qu’elle essayait d’accomplir. J’eus à peine le temps de l’apercevoir avant que le coup ne me fasse perdre connaissance.
Dr Merkwürdigeliebe : Et après ? Qu’est-ce qui a provoqué l’explosion ?
Noam Norry : Explosion ? Quelle explosion ? La seule chose dont je me souvienne ensuite, c’est de me retrouver dans un hélicoptère prêt à décoller, avec le Dr Merkwürdigeliebe au-dessus de moi en train de poser la restreinte mentale.
Dr Merkwürdigeliebe : Mais sûrement, tu avais piégé la salle de montage. Je veux dire, une explosion n’apparaît pas comme ça, par l’opération du Saint-Esprit !
Noam Norry : Croyez-moi, Docteur ! Je n’ai jamais voulu tuer personne. Je n’ai ni apporté ni concrétisé d’explosifs. Pourquoi aurais-je voulu tuer l’homme à qui j’ai consacré toute ma vie ?
Dr Merkwürdigeliebe : Et Lord Voldemort, qu’est-il devenu ?
Noam Norry : Vous ne savez pas où il est ?
Dr Merkwürdigeliebe : Quand nous sommes arrivés sur les lieux, seuls restaient Captain Ultra, UltraGirl et toi.
Noam Norry : Quand j’ai perdu connaissance, il était allongé inconscient sur le sol.
David Andersen : Est-ce que je comprends bien ? Nous avons un des pires méchants de la littérature en fuite dans nos campagnes ? Ne devrait-on pas organiser une chasse à l’homme, et l’abattre immédiatement ?
Dr Merkwürdigeliebe : Je doute que vous arriviez à mettre la main dessus. La tâche serait ardue même pour les équipes du HPD. J’ajouterais même que, selon les dispositions du Traité d’Alpharetta, Lord Voldemort est techniquement un super-héros, et par conséquent citoyen américain.
David Andersen : Vous allez bien, Monsieur le Président ? Vous êtes tout pâle ?
Président Forrey : Des jours comme ça, je voudrais que Harry Truman revienne à la vie, que je puisse le torturer et le tuer de mes propres mains pour avoir signé ce foutu traité.
Noam Norry : Je peux arranger cela, Monsieur le Président, si vous avez une biographie du personnage.
Dr Merkwürdigeliebe : Alors là, c’en est trop, j’active le pensard !
Noam Norry : HAAAAAAAAAAAAAAA !!!!!
David Andersen : Mais vous n’allez pas bien, Docteur ! Je vous croyais quelqu’un de mesuré. Pourquoi avez-vous fait ça ?
Dr Merkwürdigeliebe : Je suis désolé, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai perdu tout contrôle. C’était la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
Noam Norry : Bâtard ! Sale bâtard ! Putain, ça fait mal !
Président Forrey : Bon, je crois qu’on en a fini avec ce personnage. David, faîtes-le ramener dans sa cellule, et prévenez une femme de ménage pour qu’elle vienne passer la serpillière. J’ai l’impression que notre super-crétin s’est lâché sur le parquet.
David Andersen : Très bien, Monsieur le Président.
* * *
–« Heinrich, ma vie était bien meilleure avant que je ne rencontre ce personnage. Ce mélange de bêtise et de pouvoirs immenses me rend profondément mal à l’aise. »
–« Je comprends, Monsieur le Président. Et je vous prie de m’excuser pour ma réaction violente de tout à l’heure, mais Noam Norry me rend nerveux. Comparé à lui, même le Dr Télépathe a une prévisibilité rassurante. »
–« Les souvenirs de ma confrontation avec le Dr Télépathe peuvent être qualifiés de tout sauf de rassurants, Heinrich, mais je vois ce que vous voulez dire. Vous connaissez ma métaphore sur les super-héros ? »
–« Celle sur les comités de défense de quartier et la bombe atomique ? »
–« Celle-là même. Aujourd’hui, je viens de me rendre compte que certains de ces comités de quartiers sont composés d’attardés mentaux. »
–« Je comprends, Monsieur le Président. »
–« Et nous ne saurons probablement jamais la vérité sur ce jour-là, pourquoi George Lucas est mort. Aucun des trois personnages qui étaient présent au moment des faits n’est capable de faire la lumière sur toute cette histoire. »
–« Si vous me le permettez, Monsieur le Président, il reste encore un témoin qui pourrait nous éclairer sur toute cette affaire, mais je préférais ne pas l’évoquer plus tôt. »
–« Un autre témoin ? A part Lord Voldemort, je ne vois pas qui d’autre était sur les lieux. »
–« Il s’agit de la victime elle-même. George Lucas. »
Sans détacher les yeux de ceux du Dr Merkwürdigeliebe, le président finit d’un coup sec le verre à moitié plein qu’il tenait dans la main. Il se servit un autre verre de la bouteille déjà bien entamée.
–« A partir de maintenant, j’ai décidé que plus rien ne pourra me surprendre. » dit le Président. « Expliquez-moi comment cela est possible, Heinrich. »
–« Il semblerait que La guerre des Etoiles ne soit pas totalement de la fiction. George Lucas a visiblement fréquenté certains super-héros sans le savoir pendant ses études. L’un d’eux, un télékinésiste cajun du nom de Kenneth Canopie, lui a appris les techniques de communication entre le monde des morts et le monde des vivants. J’ai pu prendre contact avec George Lucas peu de temps après sa mort. Cette épreuve a été assez traumatisante pour lui, Monsieur le Président, j’espère que vous comprendrez que je ne l’ai pas appelé plus tôt. J’espérais lui faire éviter cette épreuve totalement. »
–« Vous avez bien fait, Heinrich. Faîtes le nécessaire. Dès que David sera de retour, nous pourrons essayer de tirer cette affaire au clair une bonne fois pour toute. »
Dix minutes plus tard, George Lucas s’asseyait en face du panel, dans la mesure où une forme éthérée sans substance pouvait s’asseoir. Il était entouré d’un halo bleu qui adoucissait ses traits, mais ne pouvait cacher une intense exaspération et une immense fatigue.
Et le Président Forrey ne put s’empêcher de penser : est-ce que les fantômes, fussent-ils bleus, ressentent la fatigue ?
* * *
Président Forrey : Whoa !
David Andersen : Whoa, effectivement. J’ai du mal à croire ce que je suis en train de voir. J’ai en face de moi le fantôme de George Lucas.
George Lucas : Vous savez, vous pouvez m’adresser la parole. Je suis mort, pas sourd.
David Andersen : Excusez-moi, M. Lucas, mais c’est une situation extraordinaire pour nous tous.
George Lucas : Bienvenu au club. Moi, aujourd’hui, je me suis fait attaquer par des super-héros en collant et la moitié de l’effectif de mes propres films. Vous m’excuserez si je ne compatis pas. Est-ce que ce sera long ? Jésus est visiblement un grand fan de mon oeuvre, et il organise une fête pour mon arrivée. Marilyn Monroe est dans le gâteau.
Dr Merkwürdigeliebe : Monsieur Lucas, ce serait un euphémisme, vous me l’accorderez, de dire que nous sommes désolés. Mais nous avons vraiment besoin de savoir ce qu’il s’est passé.
George Lucas : Depuis le début ?
Président Forrey : J’aimerais que l’on fasse court, cette fois. J’ai d’autres engagements.
George Lucas : Avec quoi ? Une autre bouteille ?
David Andersen : Monsieur Lucas ! Il s’agit du Président des Etats-Unis d’Amérique, un peu de respect !
George Lucas : Ou sinon quoi ? Je suis mort parce que je me suis pris 300 kilos de débris de ma propre maison, à cause d’un super-héros et d’un sorcier de livre pour enfants qui torturait Jar-Jar Binks. Qu’est-ce que vous pouvez me faire ?
Dr Merkwürdigeliebe : Excusez-nous, M. Lucas, mais comprenez notre situation. Nous avons besoin de votre coopération. Avant de commencer, nous devons cependant savoir : existe-t-il d’autres éléments de La guerre des Etoiles qui soient réels ?
George Lucas : Juste les wookies. J’en ai un empaillé, chez moi. Ramené d’une chasse au Népal. Vous voulez le voir ?
Président Forrey : Peut-être une autre fois.
George Lucas : J’ai écouté les dépositions de vos trois témoins. Je n’étais pas au courant de ce qu’il se passait au dehors, puisque j’étais enfermé à l’intérieur. J’étais ligoté dans la salle de montage, et pendant que j’entendais toutes sortes de bruits et d’explosions, Super Fanboy faisait torturer mon Jar-Jar Binks par Lord Voldemort, dans l’espoir que cela me ferait obéir à ses demandes ridicules. Mais je hais ce bâtard de reptile ! Rien ne me faisait plus plaisir que de le voir souffrir. Ce type a tellement pourri l’épisode 1, que j’en suis arrivé à me demander pourquoi je l’avais créé. Vous avez remarqué comme il était de moins en moins présent dans les films suivants ? Je crois que si j’en avais fait un autre, la première scène aurait été son exécution publique par lapidation.
Le type en bleu, celui que vous appelez Captain Ultra, est finalement rentré dans la pièce. La première chose qu’il a faite a été de se précipiter tête baissée sur la grosse brute avec le bazooka. Le bazooka est tombé violemment sur le sol, et je m’attendais à ce qu’il se déclenche à ce moment. Heureusement, il n’en fut rien.
Les deux montagnes de muscle avaient fait un trou dans le mur et étaient en train de se battre dehors. Lord Voldemort et Super Fanboy les suivaient. Tout de suite après, une jeune rouquine d’à peine dix-huit ans apparut de nulle part et essaya de me détacher. Comme elle n’y arrivait pas, elle demanda à Jar-Jar de s’en occuper. Il venait juste de reprendre connaissance, et il débordait de son enthousiasme habituel. J’eu du mal à croire ce que mes yeux me montrèrent ensuite. La jeune fille se déshabilla totalement ! Je me sentais comme un vieux pervers parce que je n’arrivais pas à décoller les yeux d’une fille nue trois fois plus jeune que moi ! Je compris en fait ce qu’elle voulait faire. Elle attira l’attention de Super Fanboy suffisamment longtemps pour que Captain Ultra puisse s’en débarrasser. Mais si vous voulez mon avis, elle aurait put s’y prendre autrement. Cette fille serait un tant soit peu exhibitionniste que cela ne m’étonnerait pas.
Une fois Super Fanboy assommé, elle ramassa ses vêtements et se précipita en dehors de la pièce, probablement pour se rhabiller. Vous me croirez si vous voulez, mais elle a trébuché sur le bazooka. J’ai vu toute ma vie défiler devant moi pour la énième fois de la journée.
Captain Ultra était dehors en train d’attacher Super Fanboy. Jar-Jar essayait toujours de couper les cordes me liaient. Je lui dis à ce moment là d’attendre. Le danger étant passé, peut-être le super-héros qui était venu à notre rescousse pourrait me libérer. Jar-Jar se relaxa aussitôt, et se leva, faisant les cent pas dans la salle, tapant nonchalamment sur les bobines de film et les cassettes vidéo éparpillées sur le sol, comme un gamin qui s’ennuie. Tout d’un coup, je vis la scène suivante se dérouler au ralenti sous mes yeux : cette… bestiole, ce… débile, il n’y a pas d’autres mots, shoota dans le bazooka, comme s’il s’agissait d’un ballon de foot. Le bazooka lança sa roquette qui vint s’écraser contre le mur. Et c’est à ce moment là que l’explosion eut lieu. La première chose que je me rappelai, ensuite, fut de me réveiller dans un long tunnel avec une lumière au bout. J’avais la ferme conviction d’avoir scellé mon acte de décès parce que j’avais créé un personnage avec le QI d’une huître.
Cela vous suffira, comme déposition ou il faut que je reste encore ?
David Andersen : Euh, non, je pense que ça ira. Docteur ? Monsieur le Président ?
Dr Merkwürdigeliebe : Ca ira, plus de questions.
Président Forrey : C’était édifiant. Je pense que l’on sait maintenant tout ce que l’on devait savoir.
David Andersen : Très bien, Monsieur Lucas, vous pouvez disposer. Et que la force soit avec vous.
George Lucas : Fuck you.
* * *
La bouteille de whisky était maintenant vide, et le président sentait qu’il serait obligé d’annuler sa réunion avec le Premier ministre israélien.
–« George Lucas tué par Jar-Jar Binks. Je ne sais pas si je dois en rire ou en pleurer. Votre avis, Heinrich ? » demanda le président.
–« Difficile de sanctionner qui que ce soit pour la mort de George Lucas proprement dite. Au final, aucun d’eux n’est directement responsable. Je propose tout de même d’enfermer Noam Norry au quartier de haute sécurité de Héropolis pour une durée indéterminée.
–« Soit » répondit le président. « Préparez les papiers le plus tôt possible, que je les signe aussitôt. Et pour Jarvis et Rocworth ? Aucun des deux n’a songé à neutraliser le bazooka, mais à part cette négligence, ils ne sont pas coupables de grand-chose. »
–« Je suis d’accord. Je serais d’avis qu’on les relâche immédiatement. » dit le professeur Merkwürdigeliebe.
–« Comment allons-nous annoncer la mort de George Lucas ? » demanda Andersen.
–« Faites fonctionner votre imagination. Je suis sûr que vous trouverez. Ah, et une dernière chose, Andersen. »
–« Monsieur le président ? »
–« Je veux que vous fassiez arrêter Fleetwood, le leader républicain. Trouvez le prétexte que vous voulez dans le Patriot Act, et envoyez-le à Guantanamo. Affectez quelqu’un pour lui travailler les couilles jusqu’à ce qu’il nous crache comment il a appris l’existence des super-héros. S’il y a une taupe chez nous, je veux qu’elle soit exécutée immédiatement. »
–« Très bien, Monsieur le Président. » dit David Andersen en fermant son calepin.
–« Messieurs, » dit le Président, « vous pouvez disposer. Je vais me coucher, j’ai du sommeil à rattraper. »
* * *
***zap***…lorsque Britney Spears a été retrouvée ivre morte dans le caniveau en face du Rodriquez.
Dans les autres nouvelles people, la police a rendu public cet après-midi son rapport sur les causes de l’explosion au Skywalker Ranch, qui a, je vous le rappelle, causé la mort de George Lucas. Les premiers éléments de l’enquête confirment la piste d’une fuite de gaz. Certains observateurs ont cependant fait remarquer qu’il était fort peu probable que la salle de montage soit connectée au réseau de gaz.
En politique, maintenant, le Parti Républicain a terminé sa quête pour un nouveau président, dont le poste était vacant depuis qu’Horton Fleetwood fut arrêté et transféré à Guantanamo. Une analyse des flux banquiers internationaux avait mis à jour plusieurs virements sur un compte appartenant au Fatah, la branche armée du Hamas. Avec une unanimité rare dans le parti d’Abraham Lincoln, le Grand Ole Party a élu Lord Voldemort, qui, selon le numéro deux Eileen Arnold, je cite, « représente à ce jour le mieux les valeurs et les convictions de….***zap***
* * *
Raquel Rocworth et James Jarvis arpentaient les rues d’Héropolis. L’air doux et léger incitait à la promenade. Après les évènements de la veille et les interrogatoires du matin, elle avait réussi à convaincre son mentor de faire relâche pour le reste de la journée.
–« C’était une perte de temps, » dit-elle, « cette mission, et ces interrogatoires. »
–« Pas une perte de temps, Raquel, la vérité est enfin sortie, et nous avons été exonérés. »
–« Nous aurions été exonérés de suite s’ils avaient interrogé George Lucas immédiatement. Ah, et puis zut, cette mission a été frustrante du début à la fin. »
–« Tu ne crois pas si bien dire. » James Jarvis regarda Raquel Rocworth avec attention. « Il y a plusieurs choses que je ne m’explique pas trop. Comment, au final, ai-je réussi à battre le gosse à queue de singe ? Je ne me rappelle pas l’avoir frappé avant qu’il n’explose. J’aimerais aussi savoir ce qui a attiré l’attention de Noam Norry suffisamment longtemps pour que je puisse enfin le terrasser. Sans compter que j’ai trouvé cela, dans les décombres. Cela ressemble à celles que tu portes. »
James Jarvis sortit de sa poche une socquette rouge et la tendit à Raquel Rocworth. Elle s’en saisit et la fourra hâtivement dans sa poche. La jeune rousse rougit, et sa tête prit l’apparence d’une flamme. James Jarvis ne la quitta pas des yeux.
–« Y’a-t-il quelque chose que tu voudrais me dire, Raquel ? »
–« Je ne préférerais pas, Monsieur Jarvis. »
–« Appelle-moi James, s’il te plait. D’égal à égal. »
–« Je ne suis pas sûr de comprendre. »
–« Tu es libre. Je pense que tu es prête à voler de tes propres ailes. Tu peux continuer à utiliser ta chambre jusqu’à ce que tu te trouves un appartement. »
–« Monsieur Jarvis, je sais que vous êtes déçu, mais réfléchissez, s’il vous plait. »
–« Raquel, je n’ai jamais laissé tombé une UltraGirl de ma vie, pour quelque raison que ce soit. Tu m’as désobéit aujourd’hui, mais ce n’est pas la raison pour laquelle je te laisse partir. Ma décision était prise depuis une semaine. C’est une nouvelle aventure qui commence pour toi. Je sais que tu seras à la hauteur. »
Raquel Rocworth baissa les yeux un instant, puis redressa la tête pour regarder James Jarvis en face.
–« Merci, James. Je crois. » Elle se précipita dans ses bras, le serra de toutes ses forces. Des larmes coulaient le long de ses joues, des larmes qu’elle n’aurait jamais cru verser, ni pour lui, ni pour ce moment. James Jarvis se dégagea délicatement de l’étreinte, fit un pas en arrière. Sa voix fut un peu rocailleuse quand il reprit la parole :
–« Je vais devoir te quitter là. J’ai un rendez-vous pour voir ta remplaçante. Rentre donc à la maison, et commence à réfléchir à ton nouvel alter ego. Une dix-huitième personne devra bientôt porter le nom d’UltraGirl. »
James Jarvis, dit Captain Ultra, prit son envol. Raquel Rocworth le suivit des yeux, jusqu’à ce qu’il ne fut plus qu’un point minuscule dans le ciel, disparaissant derrière l’horizon des gratte-ciel d’Héropolis. Elle se retourna, et revint sur ses pas vers la demeure qui bientôt ne serait plus sienne, la tête remplie de ses plans pour l’avenir.