CHAPITRE 19JOSEPH K AU QUÉBECEn quelques jours, ma situation avait radicalement changé. Du plaisir de la vie sous les palmiers avec ma nouvelle femme Fanta, du respect que des directeurs togolais m'accordaient et des nombreux saluts des togolais, je me retrouvais dans un Québec anonyme, marginalisé par les gens de ma ville et boudé par quelques uns avec qui j'avais étudié. Je n'avais pour seuls alliés, le Dr Samson, mon oncle Georges, quelques amis parmi le groupe de Développement et Paix et mes amis de Ville Lasalle. Claude et Christine m'avaient monté une histoire à dormir debout. Une de mes premières actions à la sortie de l'hôpital avait été de mettre mon livret de caisse à jour. En regardant le solde, j'avais fait une très mauvaise grimace. J'avais calculé que je devais avoir accumulé environ 14,000 dollars et mon relevé indiquait que ma marge de crédit bancaire était utilisée à plus de 1000 dollars. J'étais rentré à la maison furieux et je savais qu'il y avait du Claude et Christine là-dedans. Je les avais interpellé et ils m'avaient avoué avoir contrefait ma signature sur les copies de chèque de ma compagnie que je gardais dans la bibliothèque de ma chambre. J'avais jeté le livret de chèques et j'avais demandé à Claude d'organiser une rencontre avec la caisse. Le conseiller financier nous avait remis les chèques endossés et les états de compte. A la maison, Claude m'avait fourni les explications de la chute de mes réserves monétaires en m'expliquant qu'il avait frauduleusement payé 6500 dollars de mes comptes personnels en tirant des chèques sur le compte de ma compagnie et qu'il manquait 8000 dollars qu'il clamait ne pas avoir touchés. J'avais assez de preuves pour mettre Claude et la caissière en accusation, mais j'avais décidé de donner une chance à Claude. Nous avions établi la consolidation des comptes et j'obligeais Claude à me remettre la totalité des sommes d'argent prélevées sur le compte de ma compagnie en échange de lui remettre tous ses faux chèques. Claude me demanda au délai jusqu'au 1er janvier 1998 pour remettre l'ensemble des sommes dues et j'avais accepté ce délai très long afin de permettre à Christine et Claude d'emprunter l'argent nécessaire au remboursement. Nous avions signé un billet pour ne pas en changer les termes. J'avais acquis de l'habilité à composer ce genre de billet. Je retrouvais Rimouski comme je l'avais laissé avec l'expérience togolaise en plus. Je la compare à la ville présentée par Kafka dans son livre " Le procès " : une ville propre, sans âme, une ville où les gens font preuve de civisme et d'indifférence, la ville des gens à la gueule de bois. Intérieurement, j'étais énormément plus riche car j'avais connu une société très différente où le désir de vivre n'a aucune commune mesure avec celui des gens vaniteux qui circulent sur les trottoirs de la ville en s'imaginant la vedette du prochain film à succès d'Hollywood. Je retrouvais cette culture rock avec ses symboles de mort affichés en permanence par des tatouages et des gens aux anneaux dans le nez, au-dessus d'un sourcil ou sur la langue, un symbole du masochisme. Toutes ces démonstrations me puent au nez. | ||
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J'ai vu au Togo ce qu'est la pauvreté et les excès de langage de certains leaders sociaux du Québec résonnent à mes oreilles comme un orchestre de violons mal accordés. Je suis revenu du Togo avec une compréhension beaucoup plus large du monde et personne ne m'a demandé mon opinion sur ma vision des problèmes particuliers du Québec. J'avais une expérience que peu de rimouskois peuvent se vanter de posséder et cela gênait mes nombreux détracteurs. Ils ont bien raison d'être gênés car il existe une très grande différence entre visiter un pays et y rester pour y vivre. Je ne prendrai jamais l'Europe comme point de comparaison car je n'ai fait que la visiter. Attendez-vous à ce que je prenne le Togo comme point de comparaison. Je côtoyais les animateurs de Développement et Paix qui manifestent de la bonne volonté, mais dont les ambitions sont irréalistes et démesurées. La majorité d'entre eux n'ont jamais mis les pieds dans un pays en voie de développement. Je suis capable d'analyser l'information des journalistes et de reconnaître un vrai reporter de terrain de la personne qui débarque de l'avion pour un grand colloque, se dirige à l'hôtel luxueux qui a pignon sur rue dans toutes les capitales du monde et rapporte quelques images pour la télévision en deux jours de visite. Le tout Rimouski peut lever le nez bien haut sur moi, j'ai la mémoire longue. Je n'avais pas laissé le billet et les faux chèques dans ma chambre au cas où mes colocataires auraient eu encore la mauvaise intention de fouiller ma chambre et j'avais apporté avec moi toutes les preuves à Montréal. Claude et Christine s'étaient également servis de mon appareil photo et ce dernier avait été laissé à Maria à 300 kilomètres de Rimouski. Claude me devait une forte somme d'argent et j'avais un intérêt certain à maintenir nos liens malgré une fraude inacceptable. Christine s'était trouvée un poste de professeur à Maria et je partageais ma maison avec Claude, ce qui évita quelques disputes car Christine a des contorsions de jugement pas très orthodoxes. J'appréciais Claude malgré tout et je participais aux activités du Répit du passant. Je me promenais à vélo à Rimouski jusqu'au mois de novembre et j'avais acheté une voiture d'occasion pour l'hiver. Le mari de ma cousine Claire avait eu un accident avec ma voiture trois jours avant de la reprendre. J'avais participé à la campagne d'automne de Développement et Paix sur la défense des pêcheurs artisans du Sénégal contre les chalutiers étrangers. Ce thème était bien choisi et j'en comprenais toute la signification. Le Canada avait eu les plus riches bancs de poissons du monde et les chalutiers canadiens et étrangers avaient pratiqué la sur-pêche et les stocks de poissons de fond étaient devenus rares. L'ONU avait un nouveau Secrétaire général en la personne du ghanéen Kofi Annan dont le Ghana est limitrophe au Golfe de Guinée. J'avais écrit au nouveau Secrétaire de l'ONU sur l'action de Développement et Paix en faveur des pêcheurs artisans et j'avais adressé des copies conformes au président de la Banque mondiale et au directeur du Fond monétaire internationale. J'avais défendu la manière de compter des banquiers contre les formules des économistes monétaristes. J'y avais ajouté la scabreuse histoire des filets des pêcheurs espagnols présentés devant le siège des Nations Unis par le Ministre des pêches de l'époque en 1994. Les dirigeants du Fond monétaire international n'avaient pas dû apprécier cette intervention et j'avais reçu une réponse favorable de la direction de la Banque mondiale comme je m'y attendais. Il ne fait pas de doutes qu'une lettre de Pierre Boisjoli dans une des entrées de la boîte noire doit avoir un certain effet. | ||
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J'avais attendu patiemment jusqu'à la fin de l'année. J'avais effectué de longues démarches à Immigration Canada et à Immigration Québec pour faire entrer ma femme au Québec. J'ai rempli tous les formulaires et j'ai payé tous les frais. J'avais effectué plusieurs voyages car il manquait toujours un document. Les fonctionnaires de Immigration Québec m'ont forcé à demander la transcription de mon mariage au Togo dans les registres de l'État civil du Québec. C'est le règlement. J'étais allé au bureau de l'État civil du Québec avec mon passeport et mon certificat de mariage. J'avais dû retourner car je devais présenter mon certificat de naissance et non pas mon passeport. C'est le règlement. Mon certificat de mariage était prêt, je l'avais demandé au comptoir et le fonctionnaire avait refusé de me remettre la copie. C'est le règlement. Le fonctionnaire avait expédié le certificat par la poste conformément au règlement et j'avais dû retourner à Québec pour remettre le certificat au fonctionnaire de Immigration Québec. Après dix mois d'attente et un dossier complet, les fonctionnaires de Immigration Canada retiennent toujours ma femme au Togo car elle doit obtenir un visa, c'est-à-dire une étampe dans son passeport, pour avoir la permission d'entrer au Canada. Quelques fonctionnaires d'Immigration Canada décident si mon mariage est valide ou pas et ma famille est originaire du Canada depuis probablement beaucoup plus longtemps que tous les petits fonctionnaires qui empêchent ma femme de rentrer au Canada. Je paie des impôts au gouvernement canadien depuis 1971 et le gouvernement canadien exerce sur moi de la cruauté mentale sans autre synonyme. J'en suis toujours à appeler ma femme à tous les week-end. La situation des ingénieurs civils est difficile et je suis sans emploi depuis le jour de mon retour jusqu'à ce 22 août 1998 au moment d'écrire ces mots. J'ai eu de nombreuse heures pour lire des livres dont je me promettais de lire. J'en ai lu des bons et des moins bons. Mon oncle m'a offert la biographie de Ghandi que j'ai lu. Ghandi était une personne remarquable et je n'ai pas ses qualités d'abnégation. J'ai lu également le livre de Jean Daujat du titre " La face interne de l'histoire ". Le livre a une structure bien pensée, mais le traitement est biaisé en faveur de la France et du clergé catholique, deux institutions dont je connais des limites importantes. Le livre " Diplomacy " de Henry Kissinger est nettement supérieur. J'ai mis en ordre mes notions de la science économique en lisant quelques bons bouquins sur le sujet. J'ai le temps de lire, de voyager et de revoir les personnes qui me sont chères dont mon oncle Georges est la personne montrant le plus de compassion vis-à-vis ma situation précaire. Mon oncle Georges sait apprécier la valeur de mon expérience au Togo et il a compris que j'étais le messie annoncé par le prophète Daniel. De mes dernières lectures effectuées depuis un an, j'en ai tiré les conclusions que le monde était influencé par quelques événements importants, quelques écrits qui ont formé les courants de pensée dominants, quelques auteurs découvreurs à l'esprit perspicace et quelques acteurs des mondes politique, économique et militaire dont les intentions étaient tantôt louables, tantôt personnelles ou malhabiles, mesquines et destructrices. Certains auteurs ont la place qu'ils méritent, certains sont surestimés et d'autres sont sous-estimés selon qu'un courant de pensée dominant réussit à élever un auteur en héros ou en mythe. Les influences ne sont pas à sens unique et le vieux proverbe chinois " on ne remet jamais les pieds dans la même eau " s'applique, ce qui signifie que les courants de pensée dominants trouvent toujours de nouveaux adeptes. | ||
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J'étais retourné à Montréal en décembre 1997 pour revoir mes amis et y arranger mes affaires et j'avais été voir le film " L'avocat du diable ". Dans les films américains, il est habituel de voir le héros gagné contre les forces du mal, mais le scénariste de ce film avait imaginé une astuce remarquable pour faire gagner Satan : " ce que j'aime le plus des hommes, c'est leur vanité ". J'étais rentré à Rimouski en arrêtant au Répit du passant qu'un voix venue d'ailleurs pas si mêlée que ça avait dit : " tu entres en enfer ". Cette affirmation ressemblait étrangement à celle de " tu es Satan " dans les rues de Havre Saint-Pierre et c'était une astuce pour faire rejouer les voix mêlées. Claude ne m'avait toujours pas remis mon argent au début du mois de décembre et je commençais à penser qu'il prenait les choses beaucoup trop à la légère. Christine devait obtenir l'argent de la banque depuis un bon moment, mais le prêt n'était toujours pas accepté. J'avais fait signer à Claude une entente écrite sur notre convention de cohabitation au cas où il faudrait déposer une plainte à la police. J'avais demandé à Claude s'il avait un plan B au cas où le plan A ne fonctionnerait pas. Claude m'avait répondu avec assurance : " le plan B, c'est mon père ". Son père a effectivement les moyens de tirer Claude de l'embarras depuis le premier jour. Mes doutes persistaient et j'avais moins de plaisir à recevoir les amis de Claude chez moi. Je connaissais suffisamment Claude pour reconnaître ses qualités et ses défauts et il est négligent. A la fin de décembre, Claude avait commencé à parler du 2 janvier, puis du 4 ou du 5 janvier. J'avais répondu : " très bien pour le 5 janvier, mais l'entente est échue, le 6 janvier à 8h30, je dépose une plainte à la police ". J'étais parti à Montréal pour Noël, fêter la Sainte nuit et l'arrivée du Nouvel An avec mes amis, ma cousine et mon oncle et j'étais rentré à Rimouski en rapportant les preuves de la fraude de Claude. Le 4 janvier 1998, Claude et Christine étaient entrés chez moi en bousculant la porte et l'armoire, Claude m'avait dit qu'il résiliait notre contrat de cohabitation, ce à quoi il avait droit, et il ajouta que j'aurais mon argent le lendemain. J'avais protégé ce gars-là pendant six mois et c'était sa réponse. Claude est un ingrat. Le 5 janvier, j'étais resté chez moi à lire un livre d'économie et Claude ne m'avait pas appelé, il ne m'avait pas remis l'argent promis et il n'était pas venu me voir dans la nuit. Au matin du 6 janvier à 8h50, je déposais une plainte contre Claude au bureau de la Sûreté du Québec. En revenant à la maison, j'avais pris la sécurité de faire changer les serrures pour ne pas permettre à Claude et à Christine de venir à la maison en mon absence. Claude me devait une importante somme d'argent et je n'étais pas disposé à laisser partir ses meubles et ses effets personnels sans régler les comptes. Christine m'avait appelé pour reprendre les meubles et je lui avais proposé de discuter des comptes en suspens. Elle insista pour dire que c'était illégal de retenir ses biens personnels et j'avais rencontré l'enquêteur qui me suggéra de faire enregistrer leurs biens par un huissier. C'est ce que je fis. | ||
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Claude se reprit en me menaçant de déposer une accusation de vol contre moi. J'avais raccroché le téléphone. Claude et Christine mandatèrent une avocate de Rimouski pour reprendre leurs biens dans ma maison. J'avais rencontré leur avocate et je lui avais remis le rapport du huissier avec la liste des objets appartenant à Claude et à Christine dans ma maison. Elle en avait fait une série de photocopies, nous avions évalué les comptes et elle me laissa entendre qu'elle allait me rappeler. J'avais quitté le bureau de l'avocate et j'étais rentré chez moi. L'avocate ne m'a jamais rappelé. Cela fermait le dossier de ma cohabitation avec Claude et ce dernier a le défaut d'être un ingrat. Je n'ai pas cherché à rencontrer ses amis et certains lui sont toujours fidèles. J'avais une situation financière difficile pour avoir protégé Claude et je n'imaginais pas lors de la signature de l'entente, qu'il allait prendre le risque d'être obligé de se défendre contre un plainte criminelle pour fraude. Je n'avais pas beaucoup d'argent au 6 janvier et j'ai toujours ma maison au 22 août 1998. | ||