CHAPITRE 18LE TOGOJ'avais fait seize heures d'avion et trois heures d'attente à l'aéroport d'Amsterdam. Un voyage en avion a pour seule caractéristique d'être ennuyeux. J'avais mis les pieds à Lomé à 20h00 heure du Togo. J'avais dans mes bagages, l'ordinateur du bureau et j'avais attendu trois heures à la consigne pour reprendre mes bagages sans l'ordinateur. De Montréal, j'étais parti avec trois lainages sur le dos et, à Lomé, tout le monde circulait avec une chemise de coton à manches courtes. L'infirmier vérifia ma carte de santé sur laquelle il était inscrit les sept vaccins que j'avais reçus avant mon départ. Les douaniers avaient gardé mon passeport avec l'ordinateur. Mon chef de mission m'attendait avec ses chauffeurs et ses associés, pas très heureux de voir le dispositif administratif bloquer l'entrée de l'ordinateur pour le règlement. Nous avions embarqué dans les voitures pour nous diriger à l'Hôtel de la paix à quelques kilomètres de l'aéroport. Il faisait nuit et la ville de la capitale du Togo était noire sans lampadaire sauf les quelques lampes à l'huile allumées que les petits commerçants accrochaient à côté de leur kiosque de produits. Il y avait aussi quelques feux de charbon pour griller les brochettes que les africains mangeaient. J'avais déjà visité l'Europe et j'avais été affecté à des contrats dans des villages, mais j'avais toujours vu des lumières de rue partout où j'étais passé. Sauf mon chef de mission, il n'y avait aucun blanc parmi les personnes que j'ai vu et observé dans les rues. Vlad, mon chef de mission, était descendu de la voiture pour mon inscription à l'hôtel et la personne à la réception voulait réviser l'entente déjà conclue car les douaniers avaient gardé mon passeport. Vlad était un habitué des trucs africains car il a vécu 20 ans en Afrique à réaliser des contrats pour des firmes de génie conseil. Il avait discuté fort et les africains discutent longtemps. Le prix payé pour la chambre avait été celui convenu. Je n'avais jamais connu ce genre d'histoire à une réception d'hôtel durant tous mes séjours de vacances. J'étais monté à ma chambre par l'ascenseur et Vlad m'avait remis une partie de ma pension. Il m'avait donné quelques consignes : ne jamais utiliser ma carte de crédit car les commerçants se font des copies de ma signature, savoir que tout ce négocie même une simple course en taxi, ne pas montrer l'argent car les voleurs rodent un peu partout autour d'un yovo, le blanc du Togo, et ne pas boire l'eau du robinet. Il était parti en disant que le chauffeur viendrait me chercher à 8h00 le matin pour me conduire au bureau. J'étais entré dans ma chambre d'un hôtel de moyenne gamme et le mobilier était sans fantaisie avec une petite ampoule électrique. J'étais allé à la toilette où j'avais aperçu une colonie d'au moins un millier de fourmis. J'étais descendu le dire à la réception et le préposé avait vaporisé sa bombe d'insecticide dans ma salle de bain sans s'en soucier outre mesure. Bienvenu en Afrique. J'avais pris un bain et je m'étais couché, le voyage avait été long. | ||
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Au matin, j'avais déjeuné à l'eau minérale et aux croissants français. Le ciel était d'un bleu magnifique, il faisait chaud et les lézards courraient un peu partout à ramasser les miettes de pain et à courir sur le mur à la verticale. Les palmiers décoraient le jardin ainsi que les arbustes de fleurs. Les huttes en bambou donnaient une particularité locale bien africaine aux lieux. Mon chauffeur David arriva à l'heure convenue et c'est lui qui m'a appris à faire mes premiers pas en Afrique. Il est un garçon gentil, poli et il savait comment répondre aux étrangers qui m'approchaient. Tous les gens étaient noirs et j'étais de la petite communauté visible de race blanche de Lomé. Le Togo sortait de la guerre civile de 1992 et le chantier du Port de Lomé était le premier chantier important depuis la fin de la guerre. David me conduisit au bureau où Vlad m'attendait. Ce dernier me présenta l'équipe de travail du bureau et j'allais me préparer à assumer un rôle qui m'était familier, celui d'inspecteur du chantier. J'avais toujours à lire les plans et le devis et à relever les points de contrôle et les obligations de l'entrepreneur. Vlad connaissait bien le tabac et il m'avait assigné à un petit bureau adjacent au sien. Le chef de mission a un rôle capital dans la réussite d'un projet car les techniciens africains moyens n'ont pas une formation équivalente à un technicien québécois, autant comme ingénieur que gradué du cours technique. La correction de la programmation des ordinateurs est aussi un problème et Vlad avait également cette capacité de reconfigurer un ordinateur. Le système électrique a les standards européens de 220 volts et de 50 cycles et tous les appareils nord-américains doivent être vérifiés ou passés par un convertisseur électrique. J'avais le sentiment que je devais réussir mon entrée sur les projets internationaux au point où ma survie en dépendait et la vie du monde entier. L'expérience de Havre Saint-Pierre m'avait laissé des doutes sur l'existence de Dieu, de l'univers et la possibilité d'un éclatement dans le néant. Je supportais mal de me savoir le messie annoncé par le prophète Daniel et un existentialiste à la pensée d'Albert Camus. J'ai toujours pensé que le médecin du roman " La peste " avait raison et que le curé du roman avait tord. J'étais un inspecteur de chantier avec la mission de reconstruire un quai. Je n'étais pas au Togo pour prêcher le jugement dernier. La première phase des travaux consistait à recharger la digue ouest du quai car les eaux du Golfe de Guinée avaient détruit la protection de pierres le long de la digue. L'échéancier prévoyait une durée d'un an pour ces travaux et j'avais déjà effectué des travaux semblables sur d'autres quais. La partie technique ne présentait, pour moi, aucune difficulté. Il fallait m'habituer au climat, aux coutumes locales et à travailler selon la mentalité française. Le directeur de chantier, l'équivalent du surintendant au Québec, était un français d'expérience avec un impressionnant record de 35 ans de chantiers en Afrique. Vlad avait pratiqué le génie en France et il avait été militaire de l'armée bulgare, une expérience que j'avais appris à estimer à sa juste valeur. La direction du Port autonome de Lomé pouvait être rassurée sur la direction des travaux de construction. | ||
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Il fallait s'habituer au climat et ce n'était pas une mince tâche. Le soleil est au zénith entre 11h00 et 14h00 et il frappe fort malgré la crème de protection solaire. J'avais la tâche de rapporter ce qui se passait sur le chantier et un retard de l'octroi de la banque avait sensiblement ralenti les travaux durant les deux premiers mois. C'était un bon atout pour moi. Je prenais le temps de m'acclimater au soleil du Togo de manière graduelle et d'absorber les vaccins, les pilules contre la malaria et de renfoncer mon propre système immunitaire. Lomé est la zone rouge des maladies tropicales et je n'avais pas échappé à une sévère prolifération d'amibes dans les intestins, une diarrhée qui vous fait aller 25 fois par jour aux toilettes pendant six jours. Je n'étais resté que trois jours à l'Hôtel de la paix et j'avais emménagé à l'immeuble Auba, le meilleur immeuble à logements multiples de Lomé où mon chef de mission demeurait. J'avais connu Fanta à ma deuxième soirée à l'hôtel, une malienne en voyage à Lomé pour chercher une résidence à ses parents. Elle attendait dans le hall de l'hôtel et je l'avais invité à prendre un verre au bar de l'hôtel. Nous avions discuté une bonne partie de la soirée et elle était d'une très agréable compagnie. J'avais la peau blanche d'un habitant du nord au début de l'hiver et cela étonnait ma compagne de voir quelqu'un d'aussi blanc. Elle se souvient bien mieux que moi de cette première rencontre. Je me souviens simplement qu'elle m'avait demandé à coucher chez moi et j'avais accepté de la laisser dormir dans le lit libre de ma chambre. Elle avait une sur à Lomé et elle lui avait téléphoné qu'elle ne rentrerait que le lendemain matin. J'avais emménagé le troisième jour et Fanta m'accompagnait lors de mon entrée à Auba. La nouvelle avait rapidement circulé que j'avais rencontré une jeune noire à l'hôtel et Vlad était méfiant car il avait connu bien des situations fâcheuses avec les noires rencontrées à l'hôtel. J'étais méfiant également, mais Fanta n'avait pas tenté de me frauder et je lui faisais de plus en plus confiance. Sa sur est mariée au consul du Mali à Lomé et j'avais été très bien reçu à sa résidence. J'ai été chanceux de connaître une aussi bonne fille que Fanta. J'aurais effectivement pu rencontrer une noire sans avenir avec l'idée de profiter d'un nouveau blanc pour quelques semaines. J'avais toujours eu l'habitude de séparer ma vie privée de ma vie professionnelle et d'éviter de mêler mes relations personnelles avec les relations et les problèmes du bureau. Vlad avait la même attitude et il ne se mêlait pas de ma vie privée. J'avais la liaison la plus stable de mes douze dernières années. J'aurais eu plusieurs occasions de me lier d'amitié avec une autre africaine, mais Fanta me rendait heureux. Cela a certainement contribué à réussir mon adaptation en Afrique. Il y avait quelques africaines pour en être jalouses.
La ville n'était pas sans risque. Vlad m'avait même demandé de ne pas sortir de l'hôtel car le quartier avait ses truands et les truands africains ne lésinent pas sur les moyens pour faire les poches d'un nouveau blanc. Ils demandent l'argent et tu donnes l'argent. Ils ont des doutes sur ta personne et ils te font la gorge. Le quartier de Auba était beaucoup plus sûr. Il m'arrivait souvent de boire une bonne bière togolaise au bar Auba en racontant ma journée de travail. La buvette à une centaine de mètres de l'immeuble était aussi une place agréable. | ||
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Fanta avait eu le coup de foudre au bar de l'hôtel et elle faisait tout pour me plaire et arranger les embûches avec sa famille. Fanta est musulmane de l'aristocratie malienne et une musulmane ne doit pas marier une personne qui n'est pas musulman. Je suis né chrétien et j'entend mourir chrétien. J'ai des problèmes avec mon oncle Georges, mais j'ai aussi de l'affection pour mon oncle qui m'a enseigné une partie de ma connaissance du Nouveau testament et de la morale chrétienne. Ma famille est née chrétienne et elle est morte chrétienne. J'avais beaucoup de plaisir à partager mes moments libres avec Fanta et j'ai toujours aimé les femmes avec un caractère dominant. Le père naturel de Fanta est le gardien des esprits du fleuve malien, un titre important de l'aristocratie Songhaï, un peuple qui a jadis dominé l'Afrique noire en alternance avec les Peuls. J'ai lu un livre sur l'histoire de l'Afrique noire. Fanta a complété ses études coraniques à l'université de Libye et le colonel Khadafi n'adopte pas les demi-mesures. Tous les étudiants et étudiantes étaient soumis à un rigoureux entraînement militaire. J'adopte l'attitude d'un bon inspecteur de chantier lorsque les querelles se présentent. J'aime bien rentrer chez moi et accepter d'être deuxième à la maison à la condition que la maison soit bien tenue et d'avoir de petites marques de tendresse à l'occasion. J'avais 41 ans à Lomé et j'avais acquis depuis longtemps la capacité de me débrouiller seul à la maison. Fanta voulait se marier et j'avais l'âge de faire ma première demande en mariage. Fanta accepta pour la première fois une demande en mariage. Les parents de Fanta avaient eu la même réaction que Vlad et ils trouvaient leur fille aventureuse. Certaines régions d'Afrique sont très libérales sur les murs et d'autres ne le sont pas du tout. Les togolais sont plutôt puritains et la pratique de porter un maillot de bain n'est pas majoritaire. Les aristocrates maliens ont des règles sévères sur les rapports sexuels avant le mariage, mais les maliennes du nord ne sont pas puritaines. Le nord du Mali est la partie désertique et il pleut en moyenne, une fois par année. La journée de pluie, les femmes ont la coutume de sortir nues et de danser sous la pluie. Je comparerais ma femme à Winston Churchill dont les colères et l'impudeur sont notoirement connus. Les retards de l'octroi bancaire m'avaient permis de m'adapter plus facilement. Le travail au chantier exigeait peu de temps et j'avais pour principale tâche d'aider à la préparation des dossiers administratifs. Les nouveaux systèmes informatiques fonctionnaient avec le programme de base Window et d'autres programmes légèrement différents de la génération précédente. J'avais eu le temps de me familiariser avec les nouvelles règles informatiques, avec le climat et les méthodes de travail françaises. J'ai eu mes mésaventures des premiers mois dont la crise des amibes fut la plus difficile. J'avais été soigné à un bon hôpital de la capitale et Fanta venait me voir tous les jours. Sa sur m'avait rendu visite à quelques occasions. Ce fut le seul moment où j'ai pensé ne pas réussir mon entrée sur les projets internationaux. Mon contrat était établi de manière à me défavoriser si je décidais de rentrer au Québec. J'avais enduré mes journées sur les toilettes de l'hôpital. En revenant à la maison, j'avais appris à laver mes fruits et mes légumes au permanganate afin de détruire les amibes et je n'oubliais jamais d'avaler mes médicaments contre la malaria. Je prenais mes deux heures 30 minutes de dîner pour me reposer et je me couchais tôt. Le climat chaud rendait mes nuits de sommeil difficiles et l'adaptation me fatiguait. | ||
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Durant les premiers mois, j'avais été arnaqué par un ghanéen. J'avais payé 35 dollars pour un cirage de chaussures au marché où les yovos ne mettent pas les pieds. J'avais visité le marché par curiosité. Je m'en étais bien tiré et j'avais conté à Vlad ma mésaventure. Ce dernier m'avait conseillé de ne jamais faire la bagarre avec un noir. Lorsque les travaux avaient débuté selon un rythme normal, il y avait déjà plus de deux mois que j'étais à Lomé et je connaissais suffisamment les environs pour savoir les limites entre un risque acceptable et la témérité. Fanta parlait le mina, le langage des citoyens de Lomé, et elle prenait toujours les initiatives de nos déplacements. J'étais yovo, je payais plus cher, elle était une sur africaine parlant le mina et elle avait de meilleurs prix. Nous allions régulièrement à la plage du Ramatou et elle parlait à tous les vendeurs itinérants dans leur langue. Fanta s'était faite une bonne amie en Lolo et cette dernière habitait chez nous en profitant du confort d'un riche professionnel et en tenant le rôle de gouvernante pour une rente peu élevée. Nous avions un téléviseur câblé sur les réseaux de télévision internationaux, l'eau publique, le climatiseur et le poêle à propane dans une ville où la grande majorité des gens cuisinent au charbon. Un gardien de maison gagnait 70 dollars par mois, mon chauffeur en gagnait 140 et j'avais une allocation de pension de 2200 dollars par mois. J'avais quelques dépenses de plus pour la nourriture et l'eau en bouteille, mais j'avais un niveau de vie nettement supérieur au togolais moyen. Les africains n'ont pas les écoles pour former les ingénieurs compétents et ils embauchent les firmes étrangères de consultants pour corriger à cette lacune. J'étais un privilégié. C'est un échange profitable pour les deux parties. Les directeurs du Port de Lomé avaient des structures dont les réparations étaient urgentes et ils avaient même la chance d'avoir une très bonne équipe de directeurs pour reconstruire les structures. La guerre avait pu retarder certaines réparations, mais la mer a la force de détruire n'importe quel quai avec le temps. Après deux mois, je ne pensais plus à m'adapter pour survivre et je voyais ma vie au Togo sous un bien meilleur jour. J'ouvrais les yeux sur des détails des murs de la vie africaine, une mentalité très différente de celle des québécois avec ses comportements en mieux et ses défauts dont il fallait se méfier. Les africains sont tous frères africains et cette solidarité n'a aucune commune mesure avec les prétendues solidarités québécoises où les gens se montrent solidaires parce qu'ils ont des intérêts individuels à se montrer solidaire et qu'ils se servent souvent du mot " solidarité " pour établir un rapport de force mesquin contre les autorités. Les africains ont des comportements dangereux sur la route et ne traversez jamais une rue africaine lorsqu'une voiture s'approche. Il y a de fortes chances pour que le chauffeur accélère plutôt que de ralentir. Mon propre chauffeur, David, faisait attention pour ne pas heurter une poule ou un chèvre dans la rue, mais il était prêt à foncer sur un piéton nonchalant occupant un peu trop la voie publique. Au quatrième mois, j'endurais le soleil du Togo toute la journée à la condition de me protéger avec une couche de crème solaire durant les heures du midi et de boire au minimum un litre et demi d'eau. J'avais pris l'habitude de dîner avec David tous les midis et d'aller boire une | ||
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excellente bière togolaise à une buvette de la ville. J'étais choyé. J'ai toujours aimé le travail d'inspecteur de chantier de construction et j'avais la chance de me reposer les week-end au bord de mer avec quelques amis noirs de la plage. Je connaissais les ruses des togolais pour me soutirer de l'argent et je pouvais les éviter. Fanta était là pour parer en cas de besoin. J'avais une vie agréable et rangée. J'avais lu la Bible que Marianne m'avait donné de la première page à la dernière. J'allais à la Maison de la culture française me chercher des livres à lire et j'allais à la messe le dimanche, en bon chrétien, dans une église bondée où il faisait chaud à souhait. Je ne me plaindrai jamais de cette chaleur car la messe avait une animation que je n'ai jamais connu au Québec. Les togolais chantent et dansent à la messe sur des airs togolais comme une fête à Dieu. Les deux communautés chrétienne et musulmane cohabitent dans l'harmonie. Les togolais ont la foi en Dieu et en l'avenir. Les fêtes chrétiennes et musulmanes sont des jours de congé et le premier problème du Togo est la malaria et non pas, le régime dictatorial du général Eadema depuis 35 ans. Les parents de Fanta étaient venus s'installer à Lomé environ trois mois et ils étaient repartis avant notre mariage. J'étais bien accueilli dans la famille de mon futur beau-père et nous avions fêté la Tabaski ensemble, la fête musulmane du mouton symbolisant l'apparition de l'ange à Abraham, le premier prophète de Dieu. Le père adoptif de Fanta était fier de dire que sa fille mariait un américain car il déteste les français. Les togolais n'ont pas une opinion plus favorable des français car la guerre de 1992 était organisée par le président français pour une bonne part. La radio commentait régulièrement les interventions françaises en faveur du dictateur Mobutu dont le régime allait être renversé par les rebelles de Laurent Désiré Kabila. La mère naturelle de Fanta était contente de me voir et elle avait pour moi, un salut timide car elle parle le songhaï et l'arabe. J'ai une nouvelle famille dont je dois apprendre les mots communs du langage. La capitale Lomé est une ville sale avec de nombreuses carasses de voitures laissées le long des chemins. Les tas d'ordures traînent un peu partout et ce désordre est le résultat visible de la guerre. Fanta et ses parents ont vécu à Lomé avant la guerre où son père était le responsable du magasin du Mali au Port Autonome de Lomé. Fanta disait que Lomé était une ville propre avant la guerre et le Togo était appelé la petite Suisse de l'Afrique. En 1996, les choses avaient bien changées et les immeubles étaient en reconstruction avec des moyens rudimentaires. On y prépare le béton et le ciment de maçonnerie à la pelle et les chantiers nécessitent beaucoup de main-d'uvre. Au Port Autonome de Lomé, les sacs de riz sont chargés à la main sur les camions. Il n'y avait que le chantier de la jetée pour faire exception à la règle et nous avions les équipements de chantier et les techniques de gestion des chantiers de l'Occident. Chaque soir, les militaires installaient des barrages et ils arrêtaient systématiquement toutes les voitures. Les routes de campagne avaient même des barrages permanents de jour, mais je m'étais habitué au régime d'avoir une mitraillette sous le nez et les militaires togolais n'ont pas tendance à être nerveux. Ils contrôlent généralement ce que contient le coffre à gants et le coffre arrière sans autre formalité. | ||
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J'apprenais beaucoup plus au Togo que durant mes derniers contrats au Québec. J'ai appris à travailler avec les ouvriers africains et les directeurs français. Les méthodes de travail sont assez différentes. Les ouvriers africains travaillent sous le soleil et pieds nus toute la journée. Ils vont déplacer un équipement d'une tonne à vingt ouvriers plutôt que de servir de la grue pour le déplacer. Ils sont tenaces, ils travaillent dur et ils ont les oreilles dures. Il faut bien expliquer à un africain ce qu'on veut comme travail et le répéter au besoin. Quelques uns comprennent plus vite, mais la majorité ne conçoivent pas leur travail de façon aussi ordonnée qu'en Amérique. Ils se fient sur le directeur pour voir au bon fonctionnement des équipements comme de la gestion. Il y a de fortes chances qu'ils n'avertissent pas s'il y a un bris. Ils vont attendre toute la nuit s'il le faut. Nous avions la chance d'avoir quelques bons ouvriers au chantier d'une qualité équivalente à la main-d'uvre spécialisée nord-américaine. Les africains ne sont pas prudents et nous observions régulièrement un camion renversé sur le boulevard. Ils chargent les véhicules autant qu'ils le peuvent et j'ai effectué avec Fanta, un voyage de taxi à huit personnes dans un véhicule quatre places. Les directeurs français sont pointilleux sur les termes employés lors des échanges écrits et ils usent d'un langage plus délicat même dans le milieu de la construction. Vlad avait dû replacer quelques écrits dans le contexte car mes expressions manquaient de nuances à certaines occasions. J'avais imposé à tous les ouvriers de porter des chaussures. C'était pour moi, la moindre des choses car la jetée était constituée de blocs de pierre et de galets et les ouvriers prenaient le risque de se briser un pied qu'une simple paire de chaussures pouvait prévenir. Nous avions établi les procédures de bathymétrie en collaboration avec l'arpenteur Honoré, le directeur de chantier avait monté le système de lançage pour mesurer l'épaisseur de sable et j'avais montré au grutier comment repérer le fond marin avec le grappin de la grue et comment placer les pierres dans l'enrochement. J'avais observé les bonnes techniques de mise en place des enrochements sur des chantiers précédents. Il n'y a eu aucune étape de la construction où nous avions à trouver une bonne technique par essais et erreurs. Le chantier progressait au rythme de dynamitage à la carrière. L'échéancier était suffisamment long pour ne pas inquiéter les directeurs. | ||
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J'étais connu comme le responsable du plus gros chantier du Togo et de nombreux togolais me saluaient. J'ai aimé le Togo et je l'ai quitté à regret dans une situation difficile. Les gens du pays ne sont pas riches et la misère se rencontre à tous les coins de rue. La vie est tellement différente du Québec que la liste des comparaisons ressemblerait à une étude sociologique. La capitale avait des boulevards pavés et des rues secondaires en sable. Des étalages de bois occupaient les artères commerciales et les marchands offraient leurs produits sur le bord de la rue. Les poules et les chèvres traversaient les rues et les cochons mangeaient dans les dépotoirs de la ville. Les gens avaient le sourire facile malgré la misère et ils voulaient tous améliorer leur sort. Les services sociaux sont inexistants et les enfants de la rue abandonnés par leurs parents luttent et survivent en se débrouillant tant bien que mal. Les gens ont le goût de vivre et ils fuient les mécréants. Jamais un togolais ne penserait bloquer un navire du gouvernement pour manifester leur désaccord et obtenir des privilèges car l'armée fusille les anarchistes. Les togolais sont aussi des honnêtes gens formés à la traditionnelle discipline allemande car le Togo était une colonie allemande jusqu'à la fin de la Première guerre mondiale. Fanta affirmait son rang parmi les africains dont les togolais ont déjà été un peuple soumis. Fanta sait retourner une ambiguïté du langage et elle a une manière maligne de rendre la réplique. Elle peut faire la bagarre à la personne qui cherche à lui tenir tête. Elle me disait de ne pas me mêler de ses histoires avec les africains. Cela n'était pas toujours rassurant. J'avais un patron, bon professionnel blanc et ancien militaire, et une femme de l'aristocratie africaine formée à l'école du colonel Khadafi. J'avais à gérer les escarmouches en permanence comme un bon spécialiste du management. J'y réussissais assez bien et la secrétaire du bureau qui ne laissait pas sa place elle aussi, m'appelait son avocat. J'avais de bonnes raisons de séparer ma vie privée de ma vie professionnelle. Mon mariage était organisé par ma belle-sur le dimanche de la première semaine de juin. Vlad et moi avions décidé de célébrer mon enterrement de vie de garçon à la manière québécoise et nous avions fait une tournée des discothèques le samedi soir. C'était ma première nuit de fête à Lomé et cette soirée n'avait d'égale que mes nuits avec mon copain Gilles. J'ai appris à cette soirée ce qu'étaient les nuits africaines. Les drogués n'ont pas pignon sur rue comme à Montréal, mais l'invitation aux plaisirs sexuels avait une évidence que je n'avais jamais vu en Occident. Vlad, un habitué de l'Afrique, me disait : " tu es en Afrique ici ". J'avais de l'estime pour Vlad et pour toute l'équipe du bureau de l'expert conseil à Lomé. Vlad était mon témoin à la cérémonie de mariage et le consul du Mali du Ghana nous a marié, Fanta et moi, après un retard de ma femme sur l'horaire prévu. Vlad ne s'énervait pas et il en riait. Il me disait : " tu vois, les africains, ils sont comme ça et, tant que je ne suis pas au travail, ça ne me dérange pas ". Nous avions célébré notre mariage à la résidence de ma belle-sur avec ses tantes, ses cousines, Lolo et les deux chauffeurs. Nous avions dansé toute la journée. Fanta était heureuse et je l'étais aussi. Il y avait beaucoup de gens de la parenté de Fanta pour dire qu'elle avait bien changé en six mois. Elle est devenue plus douce et plus accueillante. | ||
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Durant la nuit, les troubles de raisonnement par sophismes étaient relancés. J'avais une voix d'ailleurs pour dire que je lançais la nouvelle dimension n à la puissance n à la puissance n et une autre voix avait relancé des n. Je n'avais pas dormi et je m'étais levé pour aller travailler au quai comme à tous les lundis matin. Je me souviens de la dernière manchette à la radio disant que le pape était en Pologne et qu'il disait que Dieu seul juge. Mon chauffeur avait été appelé au bureau et j'étais resté sur le chantier. Le dérapage s'était manifesté à une vitesse jamais sentie. Les voix avaient fixées des tubes dans le cerveau et elles se livraient un combat du plus grand sophisme. Une voix me disait de me tuer en me jetant dans l'enrochement, mais je tiens beaucoup trop à la vie et je ne tiens pas à me blesser volontairement. Une voix avait dit que le grutier allait jeter un bloc de pierre sur moi et j'étais rester là à attendre. Une voix avait dit que la grue monterait sur le tas de blocs et la grue continuait à placer des blocs. J'étais certain que les voix mentaient. Une voix avait dit que l'oiseau se suiciderait en regardant un oiseau plonger dans le bassin et l'oiseau était remonté. J'avais machinalement compté un crabe et deux crabes. J'avais pris la route pour quitter la jetée et retourner au bureau que la voix avait dit qu'une bombe atomique sauterait et rien ne s'était produit. Mon chauffeur m'avait ramassé sur le chemin du retour et je lui aurait demandé de me conduire au restaurant Marox, mais je ne me rappelle plus que de quelques images. J'avais vu une chèvre et puis deux chèvres. Il s'était mis à pleuvoir de plus en plus fort et je pensais à un nouveau déluge. La voix principale jouait avec le temps, accélérer le temps et le ralentir. Mon chauffeur m'aurait demandé ce qu'il devait faire à son arrivée au restaurant et je n'avais pas répondu. Il était rentré au bureau et il m'était impossible de dire un mot. J'avais pensé que, quel que soit la décision que je prendrais, les choses allaient empirer. Vlad m'avait fait rentré dans le bureau et il m'avait assis à ma chaise. Je reconnaissais le livre de la biographie de Deng Xiaopping que j'avais lu et que j'avais prêté à Vlad. Ce dernier discutait avec le comptable Wemegan que je connaissais. Vlad m'avait conduit à l'hôpital et je faisais des efforts pour reconstruire des phrases mot par mot. A l'hôpital, je réussissais à rassembler quelques mots pour construire des phrases sans savoir si le médecin et Vlad me comprenaient. Le médecin m'avait couché sur un lit de l'hôpital que j'avais l'impression désagréable de pénétrer par le ventilateur au centre du plafond de la chambre. J'avais dit sans intention coupable " maudit Saint-Esprit " cinq ou six fois. Les juristes appellent un délit, une action intentionnelle dite " mens rea " et il n'y avait pas " mens rea ". J'avais encore des sophismes, mais la crise allait en diminuant. Je compare cet événement aux visions de Saint-Jean à l'île de Patmos rapportées dans l'Apocalypse. Saint-Jean n'était pas un menteur et il ne savait probablement pas ce que signifiaient les visions et qu'il était important de les noter. Il savait uniquement que le phénomène n'avait rien de naturel. Dieu ou le Saint-Esprit en garde le secret. Je retrouvais une partie de mon raisonnement et j'avais pu répondre assez correctement aux questions du médecin. J'avais compris que la voix principale n'avait pas apprécié le dernier truc du Saint-Esprit et qu'elle avait maudit le Saint-Esprit. Il n'y a pas d'autre interprétation possible. Je ne peux rien affirmer sur la nature de cette voix principale venue d'ailleurs. Le Saint-Esprit s'est réservé un truc secret, un vrai mystère. | ||
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Les médecins de l'hôpital se disaient incapables de me soigner. Les médecins n'avaient pas la compétence pour comprendre un trouble mental aussi particulier et Vlad en collaboration avec la direction du bureau de Montréal avaient décidé de mon rapatriement au Québec malgré les protestation de ma nouvelle femme. C'était la bonne décision. Le Dr Samson avait réservé ma place à l'hôpital de Rimouski et j'avais quitté le Togo par avion jusqu'à Montréal et j'avais parcouru la distance Montréal à Rimouski en ambulance. Je me rappelle très bien du voyage entre Québec et Rimouski alors que j'avais parlé avec l'ambulancier. A l'hôpital, Claude m'avait rendu visite et il me trouva une très mauvaise mine. Le Dr Samson m'avait dit que j'avais eu une psychose obsessionnelle, un phénomène rare et pas très bien compris de la science psychiatrique, un phénomène qui survient habituellement après un événement majeur. Il avait suffi d'un peu de repos et de médicaments appropriés pour me refaire une bonne santé. | ||