CHAPITRE 15

RIMOUSKI-EST

Je rentrais à Rimouski pour reconstruire le quai de Rimouski-est. J'avais toujours des détracteurs à Rimouski pour me prendre pour un mauvais professionnel. J'étais responsable d'un contrat de 12 millions de dollars sur lequel un marteau à piston frappait les palplanches avec la régularité d'un chronomètre, produisant un bruit perceptible dans le centre ville de Rimouski entre 7h00 le matin et 7h00 le soir.

J'avais aussi des amis à Rimouski et des gens pour me rendre le mérite qui me revenait. Mes amis de l'UQAR et du Répit du passant étaient fiers de moi. Comme il circulait des rumeurs à mon sujet, il y avait beaucoup de gens surpris de savoir que j'avais une position importante dans la région de Rimouski. Mon employeur était de Québec et les chargés de projet de Rimouski. La même équipe de directeurs du projet de Montmagny était reconstituée à l'exception des chargés de projet situés au plus haut niveau et ayant la responsabilité des budgets.

J'avais laissé mon petit logement au-dessus du dépanneur en milieu de contrat à Montmagny et j'avais cherché un nouveau logement en arrivant à Rimouski. Le taux de vacance de logements locatifs était inférieur à un pour cent et les logements disponibles étaient de mauvaise qualité. J'avais acheté un maison dans un nouveau développement sur la rue des Sorbiers à Rimouski que j'habite encore. La propriété n'était pas terrassée et la maison n'était pas entièrement aménagée. J'avais embauché un ouvrier pour compléter les travaux et j'avais récupéré mes biens personnels entreposés dans la grange. J'avais vécu trois mois au milieu des boîtes d'accessoires et des matériaux de construction entre le chantier de Rimouski-est et

le chantier de Montmagny à terminer. Je travaillais tout le temps. J'accumulais des réserves malgré mes frais de rénovation, mes frais financiers et de ma contribution mensuelle à Développement et Paix.

Les perceptions étaient différentes et les gouvernements étaient différents. Le Parti québécois du très indépendantiste Jacques Parizeau avait pris le pouvoir au gouvernement du Québec alors que les libéraux fédéraux de Jean Chrétien avaient remplacé les conservateurs et les électeurs du Québec avaient massivement supporté le Bloc québécois de Lucien Bouchard. Les bilans des deux gouvernements précédents étaient sans éclat et sans scandale dont les deux faits marquants étaient la défaite de la réforme constitutionnelle et l'accord de libre échange avec les américains.


La reconstruction du quai de Rimouski-est débutait par le fonçage des palplanches pour l'automne 1993 et le printemps 1994. Deux longues lignes droites de palplanches avec un seul angle droit ont été mises en place par une très bonne équipe de travail. Pendant six mois de travail et trois mois d'arrêt à la saison la plus froide, les travaux ont été effectués méthodiquement sans aucun problème de chantier. Les estimateurs craignaient le sol dur de Rimouski-est et l'entrepreneur avait obtenu le contrat à un montant de un million plus bas que le deuxième soumissionnaire. L'équipe de Guy avait réalisé un parcours parfait, mieux que tous les estimés avant projet. Le premier chargé de projet avait une personnalité très différente de Richard Doré et ses priorités étaient différentes. J'avais une équipe de deux techniciens et une secrétaire et je devais rédiger un rapport mensuel sur l'avancement des travaux. Le chargé de projet était pointilleux et il n'appréciait pas l'humour. Les réunions avaient un formalisme auquel nous devions nous adapter. Je me soumettais à mes supérieurs. J'avais eu quelques reproches et l'ingénieur de l'entrepreneur en avait eu également, dont ceux de la réplique sur les bancs des pêcheurs d'éperlans que Richard Doré aurait sûrement apprécié.

Les principales difficultés venaient souvent de personnes extérieures au chantier. La coordination avec les pêcheurs était difficile car les deux associations étaient toujours en conflit. Les pêcheurs de poissons de fond voyaient leurs prises sévèrement limitées en raison de la sur-pêche des années précédentes alors que le crabe était abondant et le marché en demande pour les pêcheurs de crabes. Un groupe de millionnaires partageait le même quai avec un groupe de quêteux.

Mes activités avaient ralenti au milieu de décembre et les travaux du quai de Montmagny avaient été acceptés. Jean-Pierre compléta le plancher de bois franc du salon le 23 décembre et je décorais deux arbres de Noël le 24 décembre juste avant la messe de minuit. Je prenais possession de ma maison et de mon terrain après de dures années de labeur. J'avais placé mes meubles et j'avais déballé mes boîtes de livres entre Noël et le Jour de l'an. J'avais tout rangé. J'ai toujours aimé l'ordre. J'avais installé mes cadres et j'ai placé le laminé du poème de Kipling bien en vue à côté de la porte : " tu seras un homme, mon fils ", le poème If que je prends comme une prière.

J'avais rendu visite à mes amis de Ville Lasalle et à ma cousine Claire. J'avais renoué de fragiles relations avec mon oncle Georges. Je ne manque jamais de faire ma prière sur les tombes de ma famille disparue, mon salut aux soldats morts au combat et au frère André à l'Oratoire Saint-Joseph.

J'étais rentré à Rimouski et j'avais profité de mes deux mois de congé pour pratiquer le ski de fond au Club des raquetteurs. J'ai souvent pris mes repas à la cafétéria de l'UQAR car je n'aime pas cuisiner. Je m'informais des activités culturelles au Baromètre et un groupe de chansonniers présentaient un spectacle à la rentrée.

J'étais arrivé assez tôt ce soir-là et je m'étais assis bien en retrait de la scène pour écouter paisiblement la musique et boire quelques bières. Un individu malicieux était venu s'asseoir


sur la table pour me cacher la vue. Ses deux copains, un gros gras et un plus petit, s'étaient placés juste derrière moi. Il y avait bien des curieux pour observer ce qui allait se passer et voir la façon dont Pierre Boisjoli pouvait réagir à la provocation. J'avais ramassé des verres de plastique vides et je battais la mesure pour renverser la provocation. Je regardais le type assis devant moi en lui manifestant que j'avais bien compris qu'il cherchait la bagarre et que j'étais prêt à la bagarre malgré ses deux gorilles derrière moi. La place s'était vidée. Harceler Pierre Boisjoli avait un certain plaisir pour bien des curieux pour qui je suis un marginal, mais Pierre Boisjoli est aussi un athlète fort et capable d'affronter des adversaires et les curieux de l'UQAR le savaient. J'allais battre la mesure jusqu'à ce que le type assis sur la table me frappe ou s'en aille. Il avait choisi de partir et ses deux gorilles avaient suivi. Les curieux avaient repris leur place sauf un curieux s'était mis à danser sur la chaise en détachant son ceinturon. J'avais lancé des verres de plastique vides en criant bravo jusqu'à ce que le danseur improvisé se sente ridicule et se lance sur moi. Je m'étais levé précipitamment pour le frapper. Un de ses copains l'avait retenu et il n'avait vraiment pas la stature pour m'affronter. Un autre de ses copains était monté sur la table pour se jeter sur moi et je m'étais précipité devant lui en position de défense d'un karatéka. S'il se jetait sur moi, je le frappais d'un poing durci à la manière des arts martiaux. A la force que j'avais, je lui aurais probablement défait l'épaule. Un autre copain l'avait raisonné et il était descendu de la table sans bagarre. L'atmosphère était tendue, j'étais resté une heure de plus et j'avais quitté l'UQAR sans incident.

J'étais revenu dîner à la cafétéria de l'UQAR le lendemain et le responsable des affaires culturelles avait dit à ses collègues de travail assis à sa table que " j'avais reniflé de la cocaïne pour me présenter à la cafétéria et la cocaïne était devenue la mode de tout le monde ". Jacques Lavoie m'avait déjà traité de " communiste de la voirie " et il disait maintenant que je faisais usage de cocaïne. Je n'ai jamais touché à la poudre de cocaïne, monsieur Lavoie, et ces propos dépassent mon seuil de tolérance. Le responsable des affaires culturelles avait décidé d'organiser une démonstration d'arts martiaux comme activité culturelle, trois jours après l'incident de la soirée du chansonnier. Je ne m'étais pas présenté à cette démonstration car le piège était beaucoup trop évident. La soirée avait dégénéré en bagarre générale et Jacques Lavoie, un coordonnateur du services aux étudiants, avait monté un spectacle pour provoquer des agressions contre les étudiants.

J'étais couché chez moi qu'un bon karatéka était venu frapper ma maison à 3h00 du matin. La maison avait été secouée d'une telle force que tous les murs et les plafonds en avaient branlé. Le karatéka avait frappé directement sur le madrier de la maison et le lambris n'avait pas été défoncé. J'avais entendu crac et le bras du karatéka s'était probablement cassé. Je n'avais pas dormi, mais on ne m'avait plus intimidé. J'avais quitté tôt le matin pour me rendre à Québec où je devrais laisser les plans tels que construits au bureau de l'expert conseil. J'étais rentré et ma maison n'avait pas été vandalisée. L'incident était terminé et je retournais à la cafétéria de l'UQAR pour y prendre mes repas sans être imtimidé.


Le travail d'inspecteur de chantier ne présentait plus de défis techniques, mais des défis de relations humaines. Un groupe de couvreurs avait manifesté un mépris des directives de mon assistant et j'avais exigé le respect ou leur départ. Les couvreurs avaient quitté le chantier et je pense qu'un inspecteur de chantier doit se montrer un bon soldat devant l'affront des ouvriers. Les travaux de décontamination des sols pollués par les hydrocarbures avaient commencé en mai 1994 et c'était la partie la plus difficile des travaux. Je n'avais eu aucune difficulté à gérer l'organisation. Les journées étaient longues et les mois d'intenses activités nécessitaient une meilleure coordination, mais j'avais bien assimilé mon rôle d'inspecteur de chantier et j'apprenais des techniciens spécialisés les connaissances adjacentes à ma formation de base. Les techniciens au quai de Rimouski-est m'ont appris quelques règlements des travaux électriques, la technique de décontamination des hydrocarbures, le contrôle des travaux de pipelines et la technologie des bâtiments.

Je savais également reconnaître les mésententes entre ministères et la culture des entreprises simplement à la manière de coordonner les activités régulières et les travaux en chantier. La compagnie Shell comptait toujours son bon distributeur à Rimouski pour s'informer des problèmes de logistique et deux dirigeants de Montréal avaient organisé deux réunions de coordination malgré les 600 kilomètres de distance entre les deux villes pour planifier les opérations alors que la compagnie Irving avait délégué un technicien pour manifester que la compagnie Irving n'était responsable d'aucun sol contaminé.

Le quai de Rimouski-est était un chantier où tous les travaux étaient bien faits. Tous les ouvriers du chantier en ont le mérite et le chargé de projet constatait que les travaux progressaient très bien. Au plus fort des travaux, il a avait plusieurs activités qui s'exécutaient en même temps. Le meilleur commentaire était venu du bon technicien du laboratoire. Il avait dit : " j'ai vu d'autres chantiers, j'ai connu les engueulades des autres chantiers, mais, ici, personne ne se parle et le chantier progresse tout le temps ; je n'ai jamais vu ça ". J'ai beaucoup travaillé à ce chantier car j'avais à prouver aux gens de Rimouski que Pierre Boisjoli était nettement un meilleur professionnel que les rumeurs calomnieuses voulaient faire croire aux gens de Rimouski.

Je trouvais le temps pour remplir quelques obligations que Dieu m'avait confié et profiter du plaisir de jouer au soccer. A 39 ans, j'étais un joueur de la ligue de compétition senior de Rimouski et ma carrière achevait car je rentrais au bureau avec des courbatures le lendemain d'un match. L'arbitrage à la ligue n'a jamais été bon et certains joueurs appliquaient les règles du hockey au soccer. Le jeu était beaucoup plus dur que devrait normalement être une match de soccer. J'avais été frappé à un match où j'étais gardien de but et le joueur m'avait cassé l'os sous l'œil avec un coup de genou. Il aurait pu me tuer et l'œil s'était renversé sur l'os cassé. Je voyais double. Le chirurgien m'avait dit que l'œil se replacerait peut-être à l'opération et peut-être pas. Le chirurgien avait fixé les deux morceaux d'os avec une tige de nickel et mon œil s'est replacé dans son orbite normale. J'avais décidé de mettre fin à ma carrière de joueur de compétition car je n'avais plus les réflexes aussi rapides et j'aurais sûrement évité cet accident à 30 ans.

Cette carrière amateur m'a procuré beaucoup de plaisir, quelques blessures, de nombreux honneurs car j'étais bon joueur et un groupe d'appartenance avec qui je partageais le plaisir de la compétition et le plaisir de gagner.


Je suis le conseiller divin et j'essaie de prendre mon rôle au sérieux. La situation internationale était préoccupante et Boutros Boutros Gali n'était pas à la hauteur des difficultés de cette période instable. Les crises me semblaient mal gérées malgré les conseillers de la boîte noire. La Bosnie était dans un chaos sans solution. L'expédition en Somalie était un demi succès que le premier venu comparait au Waterloo de Napoléon Bonaparte. L'armée haïtienne avait renversé le gouvernement élu du président Aristide et elle appliquait une répression contre le peuple haïtien. J'avais écrit à madame Simone Veil pour que les dirigeants politiques se montrent plus fermes devant les seigneurs de la guerre et qu'ils adoptent une position plus militariste. Je n'ai jamais eu de réponse à cette lettre, mais on prépara rapidement le départ du général Cédras en Haïti.

Les travaux au quai de Rimouski-est ont été arrêtés en décembre 1994 alors qu'il ne restait plus que les travaux d'asphaltage, le marquage de l'asphalte et la mise en place des clôtures. Le quai de Rimouski-est est un projet dont je suis fier car il n'y a personne pour remettre en doute la qualité des travaux. Un bon chantier de construction, c'est d'abord les qualités et la compétence de l'inspecteur de chantier et du surintendant de chantier. Les rimouskois ne m'ont jamais donné de gratitude, ils sont nombreux à me mépriser et je leur ai donné un quai bien construit.

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