CHAPITRE 11

UNE PÉRIODE CALME

Bienvenue en 1989. J'avais célébré la Nouvelle Année avec ma cousine Claire et mon copain Denis. Le président Reagan allait laisser sa place à Georges Bush, un conservateur anglo-saxon, protestant, orthodoxe et dont les décisions étaient rigoureusement prises en fonction de ses valeurs américaines. Je ne partage pas les mêmes valeurs, mais les réactions du président étaient sans surprise et d'une juste appréciation des événements. Le mur de Berlin allait bientôt tombé et Boris Eltsine allait quitter le Kremlin pour se présenter à la présidence de la Russie. Quand on évalue les événements du monde selon un modèle avec des ruptures, on laisse aller un grand soupir de soulagement.

J'avais complété le rapport de la réparation majeure du quai de Rivière-du-loup et j'étais inscrit à quatre cours à l'UQAR. J'avais été mis de côté à l'association du CREEQ et la direction québécoise du NPD appréciait sa piètre performance de l'élection de l'automne pour laquelle j'étais très critique. Toute l'organisation québécoise avait disparu et le chef du parti, M. Ed Broadbent, allait démissionner pour laisser la chance à une autre personne de diriger le Parti.

J'avais ralenti la cadence à l'hiver 1989. J'avais déjà une bonne partie des deux programmes de réaliser et je n'espérais rien de plus que de suivre le rythme des premières années. Je n'avais aucunement l'ambition de me rapprocher des premiers de classe. J'étais un ingénieur et j'envisageais de le rester. Je pratiquais le ski de fond deux ou trois fois par semaine au minimum sur les belles pistes du club des Raquetteurs et j'effectuais généralement l'aller-retour jusqu'à la chute des portes de l'enfer, une distance d'environ trente kilomètres. Je préférais même les journées les plus froides car la glisse sur les skis est meilleure.

Le groupe de mes détracteurs n'avaient plus aucune limite et le responsable des activités culturelles du service aux étudiants de l'UQAR m'avait pointé du doigt et me qualifiant de " communiste de la voirie ". Le service aux étudiants a pour premier mandat de favoriser la

bonne entente entre étudiants. Ce responsable est une personne connue et appréciée d'une bonne partie des étudiants de l'UQAR parce qu'il organise les Talents de l'UQAR, une soirée de chansons avec des étudiants, mais il n'a jamais eu mon salut car je suis un habitué de la culture universitaire et l'université ne sert pas à colporter des ragots mensongers sur qui que ce soit. Un professeur m'avait même interpellé pour me dire qu'une grande partie des étudiants me méprisaient. J'avais traité Monique Vézina de " précieuse ridicule " et c'était les seuls propos sévères que j'avais tenu et qui pouvaient choquer quelques étudiants. J'avais mes amis à l'UQAR et mes compagnons de travail pour m'apprécier et me faire comprendre qu'il y avait à l'UQAR, un clan très antipathique à ma présence. J'en étais plutôt indifférent.

J'avais complété mes quatre cours avec succès et M. Richard Doré m'offrait le poste d'inspecteur du chantier du quai de Saint-Siméon. Les travaux de reconstruction de la partie est avaient été totalement arrachés par la tempête d'octobre 1988 et il fallait reprendre les travaux à zéro. J'avais accepté. Mon expérience de Rivière-du-loup était des plus profitables et j'entreprenais cette nouvelle charge avec une grande confiance.


J'étais arrivé à Saint-Siméon durant les premiers jours de mai pour me chercher un logement pour la période de construction et j'avais loué une maison inhabitée au sommet de la côte avec la meilleure vue sur le chantier. Le propriétaire était un capitaine de bateau et la maison de quatre chambres à coucher était entièrement meublée et elle contenait même une lunette d'approche de capitaine de bateau qui me permettait d'identifier chaque ouvrier sur le chantier. J'avais un milieu de travail très différent de Rivière-du-loup qui ressemblait plus à un camp de vacances qu'à une ville ouvrière. Une magnifique plage était adjacente au quai et je connaissais toutes les filles du village.

Rivière-du-loup est une ville avec plusieurs notables, des industriels et de nombreux commerçants. L'inspecteur d'un chantier de construction est un professionnel comme un bon nombre de citoyens de la ville. Saint-Siméon est un village d'une centaine de maisons où le commerce se limite à un bar, un restaurant ouvert en permanence, trois cantines d'été, un camping, deux marchés d'alimentation et d'une quincaillerie. Les gens du village vivent ou bien du tourisme, ou bien ils sont employés sur le traversier. J'étais responsable de la reconstruction du quai et le seul professionnel du village. Je ne plaisais pas aux gens qui se croyaient les notables de la place et j'en avais retourné quelques uns sans ménagement.

Les histoires de village ont leurs racines profondes dans la mémoire des villageois et je suis un citoyen de ville. J'avais connu les petites démonstrations de privilèges d'un village et je n'occupais pas la position pour me soumettre à ce genre de révérences. J'avais retourné le beau-frère du maire qui pensait que l'entrée du quai était sa propriété privée, j'avais fait remorquer une voiture qui nuisait aux opérations du chantier, j'avais reproché au contremaître du village, la manière de ses ouvriers de réparer les ornières de la route lorsque ce dernier avait tenté de mettre en doute mes connaissances professionnelles, j'avais obligé un jeune garçon à ramasser tous les morceaux de verre de la bouteille qu'il avait cassé sur la clôture du chantier jusqu'aux plus petits et j'avais exigé de la serveuse du bar de me servir avec courtoisie même si elle connaissait le milliardaire Paul Desmarais qui possédait un grand domaine à Saint-Siméon. Je n'étais pas apprécié de tout le monde et j'étais admiré par les petites gens du village qui n'osaient jamais affronter la petite hiérarchie du village.

J'avais toujours ce vilain tic nerveux à l'estomac et les personnes au sommet de la hiérarchie du village m'appelaient le roteux. J'étais contesté au bar et j'étais bien servi au restaurant. J'y prenais presque tous mes dîners et mes soupers. Le restaurant faisait de bonnes affaires grâce aux ouvriers de la construction, ceux du quai et l'équipe de monteurs de lignes de Hydro-Québec. Charlevoix est situé à 25 kilomètres de Saint-Siméon et j'avais l'habitude de passer mes soirées de plaisir au piano-bar du manoir Richelieu de Pointe-au-pic. J'avais plaisir à chanter et j'avais connu la chanteuse du piano-bar.


Le poste d'inspecteur de chantier n'avait plus de grands secrets pour moi après une initiation avec M. Richard Doré comme chargé de projet et l'entrepreneur audacieux qu'était Raymond. Je connaissais bien les procédures administratives de Travaux publics Canada et Richard Doré supervisait le projet. J'avais connu M. Savard, un ingénieur reconnu pour ses qualités de concepteur, un homme charmant, généreux et un peu timide à présenter les actions incorrectes d'un entrepreneur en construction. A ce point de vue, Richard Doré avait une nette longueur d'avance. J'avais l'assistance d'une équipe de plongeurs pour inspecter les travaux sous-marins et j'ai connu une plongeuse que j'ai continué à fréquenter comme amie après le projet du quai de Saint-Siméon.

Les travaux à exécuter étaient bien différents de ceux de Rivière-du-loup. Il y avait très peu de structures en béton à construire. La partie à reconstruire était une structure en palplanches d'acier retenues par des tirants et remblayées par un tout-venant pour assurer la stabilité de l'ensemble. Une série de pieux emboîtés dans des caissons par du béton servaient d'ossature à la structure et des panneaux en palplanches d'acier soudées à l'horizontale étaient glissés entre les pieux servant d'ossature.

L'entrepreneur général s'était assuré la collaboration d'un spécialiste des fondations profondes de Montréal pour la préparation des caissons et du bétonnage des pieux dans les caissons. Il effectuait les autres travaux de structures et un sous-traitant avait la tâche de superviser le mise en place du remblai de tout-venant. Il y avait aussi quelques travaux électriques qu'un entrepreneur électricien effectuait pour l'entrepreneur général.

Je surveillais une équipe de bons artisans et le surintendant Gaston était un peu dans la situation que j'avais vécu lors de la construction du Palais des congrès de Montréal. C'était un jeune surintendant qui avait subi la mauvaise expérience de l'année précédente et de la tempête du mois d'octobre. Le propriétaire était dans une mauvaise situation financière en raison des difficultés de l'année précédente et il avait une aversion significative pour le risque. Gaston dirigeait les travaux au chantier et le propriétaire s'occupait plutôt des travaux de bureau que du chantier. J'avais à surveiller une équipe qui n'usait jamais de ruses comme celle de Raymond et qui n'avançait pas vite en raison des précautions appliquées à chaque tâche. Je me suis rendu compte rapidement que l'entrepreneur avançait moins vite que l'échéancier prévu et que les travaux ne seraient pas terminés en octobre au rythme qu'ils progressaient. J'avais un intérêt particulier à accélérer les travaux car je voulais poursuivre mes études à l'UQAR en septembre. Pour accélérer des travaux de construction, je connaissais la meilleure école qui soit, celle de Raymond.

J'avais décidé de prendre les choses en main et j'allais imposer le rythme de travail. Pour la première fois, Richard Doré n'était pas d'accord avec cette initiative car il avait déjà eu des problèmes avec un inspecteur de chantier sur un projet précédent, mais il ne s'était pas opposé à mon intervention. Lui aussi savait que l'idée d'accélérer le rythme du chantier permettait


d'éviter les mauvaises tempêtes d'automne. Raymond m'avait appris qu'il fallait toujours commencer par compter les journées de travail à partir de la journée de bétonnage. Un bon échéancier doit prévoir le bétonnage la journée qui précède le week-end et ce type de réflexion est aussi bon pour un entrepreneur que pour un inspecteur de chantier. Les devis prévoient de trois à quatre jours pour le mûrissement du béton et l'entrepreneur ne réclame pas constamment le décoffrage ou la poursuite des travaux à l'inspecteur de chantier car tout le monde est en congé les week-end.

J'allais dicter le rythme de travail au surintendant Gaston, au contremaître du spécialiste des fondations profondes qui en avait vu bien d'autres sur les chantiers et au chef de production de l'atelier de soudure qui préparait les pieux et dont je soumettais les travaux à un examen des soudures par films de rayons-X. Le contremaître à la fabrication de caissons était favorable à mon échéancier et il avait augmenté la cadence à onze heures de travail par jour en contrôlant parfaitement le travail réalisé. Le surintendant Gaston avait changé quelques tâches pour donner priorité à la préparation des caissons et il n'y avait pas de difficulté. J'avais préparé un échéancier pour bétonner le week-end avant le long congé de la Saint-Jean-Baptiste. Il restait à convaincre le chef de production de l'atelier qui qualifiait ma cédule de travail de " département des miracles ". Le chef d'atelier avait deux équipes de soudeurs sur les pieux et il ne pouvait embaucher une troisième équipe. J'avais demandé de placer ses deux équipes sur des quarts de travail de douze heures de travail par jour au lieu de huit heures et les employés avaient accepté. Je me renseignais tous les jours sur l'avancement des travaux à l'atelier de soudure et le mercredi, les pieux étaient complétés, vérifiés et acceptés par le laboratoire. Le chef de production m'avait dit que les pieux partiraient à cinq heures le lendemain matin et je lui avais répondu que les pieux devaient être au chantier à six heures du matin, ce qui voulait dire que les pieux devaient partir à trois heures du matin. A 6h30, les pieux entraient au chantier et le bétonnage avait commencé à 10h30 pour se terminer à 17h30 selon le programme prévu. J'avais payé les hot-dog à l'heure du dîner et j'avais gagné mon pari. J'avais envoyé une lettre de remerciement aux soudeurs de l'atelier.

J'avais profité du long week-end comme prévu et je n'avais pas eu à répondre à l'empressement que tous les entrepreneurs exercent sur les inspecteurs de chantier durant la période de mûrissement du béton. Gaston avait repris confiance et il était un allié sûr lorsque venait le temps de choisir une méthode de travail qui nous permettait de gagner du temps. Le propriétaire proposait la mise en place des panneaux de palplanches en deux sections, une méthode de travail qui nous aurait fait perdre au moins deux semaines. J'avais insisté pour dire qu'il n'y aurait pas de tempêtes en juillet et qu'il valait mieux glisser les panneaux de palplanches en une seule section. Le propriétaire avait accepté et j'avais également gagné mon pari. La mer n'avait jamais été houleuse une seule journée durant tout le mois. Je ne devais plus tenter d'accélérer le rythme du chantier par la suite, mais plutôt chercher à le ralentir car Gaston était parfois trop téméraire.


J'avais profité de mes longs week-end pour visiter mes amis de Ville Lasalle, ma cousine Claire et mon oncle Georges. J'étais comparé à l'enfant prodigue. J'en ai maudit Dieu à plusieurs reprises d'avoir un proche parent membre du clergé et j'ai connu le mal existentiel dont parle Sören Kierkegaard dans mon traité du désespoir. J'ai beaucoup plus d'estime pour Kierkegaard que pour tous les théologiens que la planète a pu mettre au monde. Je n'ai jamais été l'enfant prodigue et j'ai toujours eu du respect pour mon père. Je n'ai jamais dépensé mon argent dans des plaisirs puérils et j'en ai toujours fait un usage modéré. J'aime le travail d'inspecteur de chantier et je le fais bien. Richard Doré peut en témoigner. J'ai perdu de

l'argent dans des aventures risquées et dont les mauvais conseils des Campagna ont une importance significative dans mes déboires financiers. J'avais décidé de donner une bonne leçon à la parenté et, en particulier, à mon oncle Georges.

J'avais revu mon cousin François avec qui j'avais fait le voyage dans l'ouest canadien et il m'avait invité à sa résidence. J'avais été bien reçu à l'exception qu'il prenait Jean Campagna comme modèle. C'était une parole que je ne voulais pas entendre et j'avais quitté la maison en me promettant de ne pas y remettre les pieds.

Je m'étais fait une amie au manoir Richelieu qui habitait près de la Basilique Sainte-Anne-de-Beaupré, la maison mère des Pères rédemptoristes. J'acceptais mal les insinuations de mon oncle Georges et j'allais user de la même méthode pour l'irriter et lui faire comprendre si ce genre de comportement était agréable. A ses reproches, j'allais répondre par reproches et demi et j'avais imaginé un coup de collégien suivant le modèle mathématique des tenseurs avec ses plans de rupture. J'avais découvert depuis quelques années que le comportement social suivait des plans de rupture comme les massifs rocheux et un ingénieur ne fait pas que découvrir les lois naturelles, il les utilisent aussi à son avantage.

Je suis un habile concepteur de coups de collégiens et j'ai construit l'ensemble du coup sur le modèle des tenseurs dont la boîte noire connaît la base et, probablement, des mesures secrètes communiquées à un petit nombre d'initiés. Je ne connais pas de mesures du modèle car je ne fais pas partie des initiés de la boîte noire, mais j'en connais bien le fonctionnement. Retenez cette année 1989 parce que Pierre Boisjoli est un joueur stratégique qui prend sa chance quand la réussite lui semble favorable et j'aime jouer gagnant. Je n'aime pas perdre.

J'ai d'abord imaginé quelques notes d'un langage cru, direct et sans détour pour tous ces collègues de Georges Boisjoli aux oreilles bouchées. Maudit hostie de rédempterroristes, la grandeur et la splendeur de vos temples n'ont d'égal que votre pouvoir de manipulation. J'avais glissé mon premier mot sous la statue de Sainte-Anne située dans la Basilique. J'avais aussi glissé des mots d'injure à Sainte-Anne pour agacer les rédempterroristes : Maudite grosse putain sale et Sainte-Anne, tu ferais mieux de faire des anti-miracles qui feraient souffrir le monde. Trois jours plus tard, un autobus américain enfonçait un camion de transport de pierres, le chauffeur se tuait et les passagers étaient tous blessés.


J'adressais également des lettres à mon oncle Georges pour le traiter de petit christ de manipulateur de bas étages et pour lui poser deux questions : Comment peux-tu servir Dieu et être le complice après le fait de gens qui offensent ton frère, ta belle-sœur et cinq de tes neveux et nièces ? Comment peux-tu rendre des âmes à Dieu et être le complice après le fait de gens qui change l'amitié en haine pour leurs niaiseries et leur nombril ? Je voyais mes amis de Montréal et je mettais mon oncle à sa place. J'avais assisté à une de ses messes à la paroisse Saint-Mathias et je lui avais demandé la réponse à mes deux questions après la messe. Il m'avait dit qu'il ne voulait pas répondre. Je lui ai alors demandé s'il était devenu comme les Campagna. Il m'avait répondu qu'il était devenu comme les Campagna. Le silence se fut puisque les Campagna ne m'ont jamais parlé, je me suis retourné et je me suis dirigé vers ma voiture. Un nouveau chapitre de mes relations avec la parenté commençait.

Ma vie sociale à l'été 1989 m'avait apporté des moments très agréables. Je profitais de la belle plage pour prendre quelques pauses. En juillet et août, j'avais le temps de contrôler les travaux, de remplir rapidement les documents exigés par le Ministère car j'avais l'expérience

de l'été 1988 et de jaser avec les vacanciers de la plage. Claire Delorme était venue passer quelques jours à ma maison avec une de ses amies. J'avais assisté au théâtre et au festival de Tadoussac avec la chanteuse du manoir. Je préparais de bons petits repas avec les plongeurs de l'inspection. J'avais connu une femme de Saint-Tite-des-caps avec qui j'avais eu d'agréables journées à Québec, au parc du Bic et à sa maison. Cette femme avait de belles qualités, une contemplative, une mystique et elle avait la particularité d'être voyante. Pour un esprit scientifique, la notion de voyante était douteuse. Pour un activiste du début de la décennie, c'était encore pire : les femmes québécoises étaient passées de ménagères à marxistes, puis à féministes et elles étaient maintenant voyantes.

Mon amie avait un jeu de tarot et elle me proposa de tirer trois cartes parmi les quinze arcades majeures du jeu. Elle m'avait présenté en préambule que je devais dire ce que je voyais dans les cartes. Il y avait évidemment les Campagna dont elle connaissait mes mésaventures et il y avait le modèle économique par les tenseurs dont je ne voulais parler à personne. Elle savait par les cartes que je lui cachais des secrets importants et elle avait dit que j'avais un esprit barré à double tour sans insister d'avantage. J'avais regardé les quinze cartes du jeu et je n'étais pas en mesure de choisir trois meilleures cartes que celles que j'avais pigées au hasard. En mathématique, une combinaison de trois parmi quinze défie le hasard et je ne doutais plus que les cartes du tarot avaient une liaison avec un monde des esprits inconnu pas nécessairement hostile, de la nature des dieux païens africains ou de l'Égypte ancienne.

Cette amie m'avait fait rencontrer Alex, un maître du monde parapsychologique, qui avait présenté à Montréal, un atelier sur l'interprétation des rêves, la symbolique des images que le cerveau produit lorsqu'on ferme les yeux et qui avait un don remarquable pour deviner les pensées spontanées des gens. J'ai toujours en mémoire les règles d'interprétation des rêves. Cette amie m'avait également fait rencontrer une voyante qui racontait ton cheminement dans tes vies antérieures et elle avait réussi remarquablement bien à cerner les traits de caractère de mon père, de ma mère, de mon oncle Georges, de mon cousin Jean Campagna et de mon oncle Maurice D. Campagna. Il ne faisait plus aucun doute dans mon esprit que la dimension de l'inconscient universel de Carl Jung avait une signification bien réelle.


Cette amie m'a quitté car elle espérait s'attacher à un homme qui ne manifestait pas d'amour pour elle à l'époque que je la fréquentais et qu'elle avait saisi à la première occasion qu'il lui avait montré de l'affection. Je reprenais aussi mes études universitaires en septembre et je n'avais plus de temps pour les loisirs.

Les travaux avaient bien progressé au quai et je devais plus souvent intervenir pour arrêter Gaston qui voulait trop bien faire. La tâche d'inspecteur de chantier réserve quelques surprises à son titulaire. J'avais connu l'histoire de la pelle hydraulique sortie à la dernière minute des eaux salées du quai de Rivière-du-loup et Gaston ne se méfiait pas assez des marées montantes. J'étais intervenu pour sortir un camion au fond du remblai juste à temps en utilisant le chargeur sur pneus car le camion était devenu incapable de rouler sur le remblai saturé par les eaux de la marée montante. Gaston était néanmoins un habile surintendant et le quai était complètement refermé à la reprise des cours en septembre.

Je m'étais inscrit à quatre cours dont mon dernier cours en maîtrise. J'avais manqué de nombreux cours magistraux car le déplacement de Saint-Siméon à Rimouski prenait trois heures : une heure de route et deux heures de traversier. J'allais généralement à mon cours de maîtrise, un soir par semaine, et je rentrais par le premier traversier à 9h30. Gaston avait

profité de mon arrivée tardive pour fixer la défense de coin d'un poids de 35 tonnes avec une grue de 25 tonnes. La manœuvre avait failli tourner à la catastrophe lorsque l'opérateur de la grue avait avancé les chenilles sur une planche de bois de deux centimètres d'épaisseur. La grue allait basculer et l'opérateur a eu le bon réflexe de laisser tomber la défense sur le fond. S'il avait maintenu la charge par la grue, la flèche aurait probablement cassé et l'opérateur se serait tué. Gaston avait fait replacer la défense devant les amarres et il avait fixé lui-même les boulons retenant la défense au bloc d'ancrage. Les ouvriers d'expérience avaient refusé de fixer les boulons en se servant du retrait préventif prévu au code de sécurité. Il n'y avait pas eu d'accident, mais ce genre de pratique est dangereuse et je conseille à tous les inspecteurs de chantier de refuser le levage d'une pièce par une grue dont la capacité limite est inférieure au poids de la charge. La bonne sœur Thérèse priait pour qu'il ne survienne pas d'accident au chantier et ses prières avaient l'oreille du bon saint.

La mise en place du bloc de défense était le dernier élément structural du quai et il ne restait plus que des travaux accessoires qui ont peu de signification pour un inspecteur de chantier. Le chantier était un succès. Juger des travaux accessoires est facile : les travaux sont bien faits ou ils sont à corriger. S'ils sont bien faits, l'entrepreneur est payé suivant le montant au bordereau, s'ils sont à reprendre, l'entrepreneur n'est pas payé. Il n'y a plus de difficulté pour un inspecteur de chantier. A la fin d'un chantier, la bonne pratique est de revoir l'ensemble du chantier avec le surintendant et de noter les détails à corriger en n'omettant pas de dire que la liste de défectuosités sera revue avec les directeurs. Lorsque l'inspecteur considère que les travaux sont complétés, il convoque le chargé de projet et le représentant du propriétaire pour établir la liste des défectuosités du propriétaire. Il ne reste plus à l'inspecteur de chantier qu'à vérifier si les corrections demandées sont effectuées correctement par l'entrepreneur et à rédiger le rapport final.


A l'automne 1989, quelques diplômés de la polyvalente Cavelier de Lasalle avaient organisé une soirée de retrouvailles après vingt ans de graduation. Je retrouvais mes camarades de la casse de 11eB, la plus nombreuse à participer à la fête. J'ai repris contact avec Gilles, l'ailier espacé du club de football et le coureur de 100 mètres, et Pierre, le quart-arrière du club de football. J'aidais parfois ces deux copains de classe à effectuer leurs devoirs et à comprendre les problèmes plus difficiles. Gilles est devenu policier et il a été le premier à comprendre que j'avais trouvé le modèle global de comportement socio-économique du monde. Je revois régulièrement mes amis de Ville Lasalle depuis cette soirée et Gilles est le seul à me faire la tournée des bars en vieux garçons jusqu'à 3h00 du matin. Nous sommes devenus de bons copains. A l'époque de la 11eB, Gilles était le gentilhomme de la classe. Il vivait un peu dans l'ombre de son meilleur copain Guy, le meilleur joueur de hockey junior de Ville Lasalle. Gilles était le favori des filles de la polyvalente à qui il savait toujours dire les bons mots pour plaire.

En cette fin d'année 1989, j'avais réussi trois cours et j'avais échoué le cours de fiscalité. J'allais préparer le coup de collégien le plus méchant de ma vie. J'avais d'abord offert la paix aux Boisjoli en incluant Marie-Ange, la sœur de mon père et la femme de Maurice D. Campagna, et j'avais assorti cette proposition d'une menace dont j'avais déjà préparé le prochain envoi postal. Georges Boisjoli m'avait répondu que " c'était un pas dans la bonne direction " en insinuant que c'était insuffisant. C'était une réponse comme je m'attendais de la part de mon oncle et c'était un mauvais jugement de sa part car l'offre de paix aux Boisjoli, je la faisais gratuitement sans rien demander en échange. Mon oncle voulait gagné plus sans se méfier de la menace. Mon oncle n'a probablement jamais analysé mon offre sous cet aspect

car les membres du clergé ont l'habitude d'analyser les problèmes avec leurs colonnes incontournables. Je remercie Dieu de m'avoir donné un esprit scientifique et de me préserver des contorsions de raisonnement propres aux membres du clergé. Les esprits les plus éclairés du clergé doivent parfois fatiguer à leur gymnastique intellectulle. Je reviendrai plus tard sur les contorsions de logique du commun des mortels ou du québécois moyen. J'avais décidé qu'ils auraient la lettre suivante que j'avais appelé la bombe atomique à neurones.

J'avais complété mes cours de maîtrise et j'avais choisi de rédiger un mémoire long pour obtenir mon diplôme, une étude sur le travail d'inspecteur de chantier de construction. M . Savard, nouveau directeur chez l'expert conseil Roche, m'avait offert un poste sur le projet de construction de l'usine d'aluminium à Sept-Îles, mais j'avais refusé pour me consacrer exclusivement à la rédaction de mon mémoire. M. Savard acceptait bien ma position.

A l'hiver 1990, j'étais de la promotion des gradués de l'année car il ne me restait plus que trois cours à réussir pour compléter mon baccalauréat : reprendre le cours de fiscalité et compléter les deux cours de production dont l'horaire ne m'avait jamais favorisé. J'avais parmi mon groupe d'amis, un bon nombre qui quittaient l'université avec leur diplôme en poche. J'avais fait beaucoup de ski de fond en solitaire durant l'hiver comme à tous les hivers précédents.


Cette période avait été marquée par la libération de Nelson Mandela en Afrique du Sud et les conseillers de la boîte noire ont probablement aidé le gouvernement blanc à réaliser une transition sans émeute. Nelson Mandela a été transféré de prison et il était sorti pour aller directement à sa résidence en évitant toutes les manifestations. C'était éviter les effets de rupture possible et une sage décision.

J'avais proposé aux Boisjoli la paix et ils l'avaient refusé. Ils auront la guerre. J'avais préparé minutieusement un idéogramme en utilisant des collages. J'avais placé la tête de Georges Boisjoli au-dessus d'une photo de la coupe Stanley, l'emblème de l'équipe championne du hockey professionnel en Amérique. J'avais ajouté une carte du Joker de la série Batman dans le coin de la page. J'avais composé un court texte en lettres d'impression préencollées dont l'idée disait " voici mon premier trophée pour tes vacheries Pierre the joooker " L'idéogramme était adressé personnellement à chacun des membres influents de la parenté par un écrit dont la forme commençait par " Mon cher Jean " ou " Ma chère Marie-Ange " et chacun des membres des Campagna avait eu une copie à son nom ainsi que mes oncles et mes tantes avaient eu la leur. Il y avait trois qualificatifs selon l'importance de leurs actions contre moi durant toutes ces années passées de conflit : " vacheries ", " partialité " et " indifférence ".

Maurice D., Marie-Ange et Daniel vivaient ensemble à la résidence de Maurice D. Campagna et j'avais décidé d'adresser l'idéogramme à Marie-Ange pour faire le plus mal possible. Quelquefois vous visez le noir et vous tirez le blanc. Moi, je visais la blanche et j'ai tiré la blanche. Marie-Ange avait joué un rôle en retrait lorsque j'avais ramassé mes objets personnels sur l'asphalte devant le garage de la maison, mais elle était présente et elle avait maintenu mon oncle Georges dans l'ignorance pendant des années alors que les autres Campagna racontaient des mensonges devant ma tante Marie-Ange qui approuvait les mensonges de son mari et de ses fils. Son mari et ses fils sont noirs, mais Marie-Ange n'est pas blanche , elle est grise. J'avais visé la grise pour faire mal aux noirs car les noirs aiment la grise. De cette façon, je ne manquais personne.

Pour l'analyse par le tenseur socio-économique, la personne visée n'était pas mon oncle Georges, mais ma tante Marie-Ange dont je savais la position vulnérable. Ma tante Marie-Ange est aujourd'hui hospitalisée pour une sévère maladie d'Alzeimer.

J'avais photocopié une planche en deux copies sur laquelle j'avais fixé des blocs de lettres assemblées et les trois images décrites précédemment. J'avais détruit le collage pour ne garder que les photocopies. J'avais écrit les adresses à l'ordinateur à la salle de l'Université Laval et j'avais complété les codes postaux manquants avec un gabarit pour laisser chercher celui qui voulait une preuve que l'idéogramme venait de moi. J'avais minutieusement collé les timbres avec de l'eau pour éviter un test de salive. J'avais posté les idéogrammes au bureau de poste de Victoriaville et j'étais parti la semaine en ski au mont Grand fond dans le comté de Charlevoix car c'était la semaine de relâche universitaire. Yves Campagna, officier dans la Gendarmerie royale du Canada, avait eu sa lettre et il n'y avait eu que ma cousine Claire pour être épargnée car elle n'avait rien à se reprocher à cette histoire de trahison. Mon oncle Georges avait eu l'ensemble des photographies de la deuxième série d'idéogrammes.


J'avais informé mon psychiatre du coup de l'idéogramme contre la parenté. C'était la seule personne à qui j'avais parlé de ce coup de collégien. J'avais un plaisir satisfait d'avoir donné un bon coup à cette sale famille des Campagna et je ne l'ai jamais regretté. J'allais endurer la réplique et prendre les pires coups sans plier. Dans ma vie, je me suis battu pour mon honneur, j'ai accepté des compromis qui m'étaient défavorables, j'ai été victime de rejet, j'ai été marginalisé, j'ai manqué de travail et d'argent, mais je n'ai jamais accepté de discuter avec quiconque de pardon pour les Campagna.

Le clergé de Rimouski me boude pour cette prise de décision et il n'y aura personne pour me forcer à accepter un règlement avec les Campagna que je ne veux pas et cette position inclut le pape. Je dirai à tout le monde de se mêler de leurs affaires. " Put your nose in your business " disait mon père.

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