CHAPITRE 10UNE NOUVELLE PÉRIODE D'APPRENTISSAGEJ'entrais à l'Université du Québec à Rimouski en sciences administratives. L'UQAR regroupait des étudiants de tout l'est du Québec et un groupe d'étudiants étrangers. J'avais suivi mon premier cours à l'automne 1985 et j'étais inscrit à l'UQAR à l'automne 1986 pour le programme à plein temps. J'étais redevenu un étudiant universitaire. L'UQAR est en proportion avec la population de la région. L'Université de Montréal comptait 40,000 étudiants et l'UQAR n'en comptait tout au plus 1500. Les professeurs y étaient plutôt jeunes, certains avaient mon âge, et j'étais déjà un professionnel. Les cours se passaient plutôt bien et j'avais de bons résultats. J'avais parmi mes professeurs, des ingénieurs recyclés en administration et nous nous rasemblions à l'occasion de soirées sociales. J'avais un statut un peu privilégié auprès des professeurs par rapport aux autres étudiants. Le personnel de direction forme un groupe assez restreint et un étudiant actif dans les mouvements étudiants de l'UQAR finit généralement par connaître tous les membres de direction de l'université. J'étais dans un milieu où mes collègues étaient souvent plus jeunes que moi, mais l'université avait aussi son lot d'étudiants de la quarantaine et je n'avais que 31 ans. J'étais un membre actif de l'Association internationale des étudiants en sciences économiques et commerciales et mon occupation principale était de rédiger les articles du journal L'intérêt, le journal de l'AIESEC de l'UQAR. J'étais étiqueté un rebelle de l'association car j'avais des positions favorables à l'entrée des étudiants de l'URSS dans l'organisation et à la sortie de ceux de l'Afrique du Sud en raison de son régime ségrégationniste blanc, une position contraire à l'establishment de l'association à Rimouski et de la direction de l'organisation quelque part en Europe. Je n'en étais pas à une controverse près et je supportais très bien les quelques reproches de l'exécutif de l'association à mon endroit. J'aime bien écrire et je ne visais aucun autre poste dans l'organisation. L'AIESEC avait aussi une bonne réputation parmi le milieu des affaires de Rimouski et j'avais mes entrées de journaliste pour les besoins du journal. J'étais du nombre des étudiants qui connaissaient les membres de la direction. J'avais complété mes études d'ingénierie et j'avais la pensée analytique d'un ingénieur. J'avais débuté des études de droit, une forme de pensée différente d'un ingénieur. J'ai commencé et complété des études d'administration où la manière de pensée les problèmes est aussi légèrement différente. J'ai appris la manière de penser des gestionnaires, une pensée syncrétique qu'il me faut préciser à mes lecteurs en quelques mots : les sciences de la gestion contiennent des matières aussi variées que le marketing, la finance, la comptabilité, la gestion du personnel, de l'information ou de la qualité qui s'entremêlent les unes aux autres sans oublier la science économique avec ses nombreuses écoles. J'ai dû compléter une trentaine de cours pour obtenir mon baccalauréat en administration générale que j'ai obtenu en janvier 1992. | ||
|
J'avais aussi présenté une application à la maîtrise en gestion de projets en septembre 1986 et ma candidature avait été retenue parmi le groupe qui débutait les cours en janvier 1987 et j'ai cumulé les deux programmes en les complétant durant le même semestre de l'automne 1991. Je m'étais fait de bons amis durant le premier semestre à l'UQAR et j'ai toujours eu une grande efficacité à réaliser les travaux demandés. J'avais de la facilité à écrire, j'étais un professionnel habitué à produire des rapports et j'avais toujours été un gars qui aimait les réunions à la brasserie du coin. J'avais des partenaires de travail au baccalauréat parmi les plus fêtards et un collègue marié, comptable de profession, pour réaliser les travaux de maîtrise. Les cours de maîtrise exigeaient plus de travail et j'avais un bon partenaire. Les cours du baccalauréat étaient réalisés en discutant de la politique, des femmes et de la chasse car mon principal partenaire était un bon chasseur, le meilleur de Matane. Mes amis étaient tous des régions périphériques de Rimouski et le clan rimouskois n'acceptait pas n'importe qui à l'intérieur de son groupe malgré des études communes à tous les étudiants de l'UQAR. J'étais aussi le gardien de but du club de soccer qui comptait une majorité d'européens et d'africains. Je pense avoir conservé la meilleure moyenne défensive de la ligue, durant toutes les années que j'ai joué, et j'étais un joueur respecté pour avoir aider l'équipe à gagner quelques bons honneurs. Je participais aux fêtes africaines et j'assistais aux quelques soirées de chansonniers. Les gens d'affaires de Rimouski se montraient méfiants vis-à-vis moi et je n'avais pas trouvé d'emploi à l'été 1987. J'avais peut-être des accusateurs pour nuire à ma réputation et peut-être pas, mais il était anormal qu'un professionnel comme moi ne se trouve pas d'emploi durant un été complet à une période où l'activité économique au Québec était bonne. Ma cousine Claire avait complété son cours en éducation spécialisée et elle s'était établie à Montréal avec son nouveau mari. J'étais allé plusieurs fois à Montréal pour visiter ma cousine et renouer mes vieilles amitiés avec mes copains de Ville Lasalle, principalement Denis car Max était beaucoup plus occupé à ses virus dont le terrible Sida. Les relations avec l'oncle Georges étaient instables et parfois orageuses. J'avais trouvé à m'occuper en adhérant au Conseil régional de l'environnement de l'est du Québec, le CREEQ, et au Nouveau parti démocratique fédéral, le NPD, dont le chef Ed Broadbent avait une popularité inégalée par un tiers parti au Québec. Je suis devenu membre du conseil d'administration du CREEQ. Personne ne voulait la présidence du comté parmi les membres du NPD et j'avais été nommé président du comté. J'avais suffisamment de temps libre pour cumuler les deux postes et je consacrais quelques heures par semaine uniquement au recrutement de nouveaux membres. Je n'avais pas épuisé mes réserves monétaires même si je n'avais gagné aucun sous durant l'été. J'avais connu quelques groupes d'organismes du milieu social car les partisans du NPD se recrutaient parmi les syndiqués et les membres des petites associations venant en aide aux personnes défavorisées. Je n'avais aucun contact pour pénétrer les milieux syndicaux et d'autres membres du parti sollicitaient les personnes du milieu syndical. | ||
|
Je trouvais le temps de pratiquer les loisirs que je voulais : la randonnée pédestre, le soccer, le golf et la lecture. J'avais quelques amis sans influence à Rimouski, souvent des gens originaires de la Gaspésie ou de Montréal. J'attendais la rentrée scolaire en profitant de ce que la vie m'apportait. Je n'étais ni un exclu, ni une personne populaire. Après deux années passées à Rimouski, j'en connaissais ses principaux charmes et les noms des personnes influentes qui classaient les citoyens ordinaires comme moi. J'entreprenais ma deuxième année universitaire en administration avec optimisme. Je m'étais allié à un bon groupe de travail la première année et je retrouvais ces mêmes visages familiers au début de ma deuxième. J'étais perçu comme un bon équipier en travaux dirigés et une personne qui intervenait souvent en classe pour répondre aux questions des professeurs. Je n'étais pas apprécié à l'AIESEC et j'avais laissé ma place pour me consacrer uniquement aux deux associations dont j'étais membre du conseil d'administration, soit le CREEQ et le NPD. L'encadrement des cours était le plus souvent selon une forme pédagogique traditionnelle avec un exposé magistral du professeur, un manuel scolaire dont chaque étudiant devait lire le chapitre du cours, un travail dirigé ou quelquefois de petits travaux et deux examens. L'évaluation se faisait sur l'ensemble des rapports et un étudiant pouvait relativement bien apprécié ses chances de réussite après l'examen du milieu de semestre. J'avançais simultanément les programmes de baccalauréat et de maîtrise sans me surcharger de cours. La norme était de s'inscrire à cinq cours et je suivais la norme. Les cours de maîtrise exigeaient plus de travail et les équipiers de ces cours étaient des professionnels de l'industrie et des services. Leurs objectifs étaient plus clairs, les gens étaient plus matures et le contenu des cours était bien adapté aux nouvelles techniques de gestion de projets. L'ensemble du réseau de l'Université du Québec offrait le programme de maîtrise en gestion de projets et la réputation du programme s'étendait chez nos voisins du sud. L'organisme américain des maîtres en gestion de projets consultait les directeurs du programme de l'UQ pour établir ses propres normes. Le programme avait déjà fait ses preuves. A la fin d'avril 1988, j'avais complété la presque totalité des cours obligatoires à la maîtrise et plus du tiers des cours du baccalauréat. J'avais une moyenne cumulative enviable, supérieure à la moyenne des étudiants de l'université. Mon action politique pour le NPD me rapprochait constamment de la politique fédérale canadienne et le gouvernement conservateur préparait âprement l'élection à l'automne. Il proposait aux canadiens un nouveau pacte avec les États-Unis pour libéraliser le commerce bilatéral. Il voulait en faire l'enjeu principal de la prochaine élection. Le NPD avait une bonne position dans les sondages et les personnes publiques étaient courtisées pour se porter candidate aux assemblées d'investiture. J'avais cherché à me replacer dans le milieu des travaux de génie au printemps 1988 et le directeur de la firme d'expert conseil ADS avait placé mon nom sur la liste de candidats au poste d'inspecteur de chantier sur le projet de réfection majeure de quai de Rivière-du-loup. Le chargé de projet m'avait choisi principalement parce que j'étudiais en administration. C'est à cette occasion que j'ai fait la connaissance de M. Richard Doré, chargé de projet à Travaux publics Canada à Québec. Les travaux avaient commencé les premiers jours de mai. | ||
|
J'entreprenais une nouvelle carrière d'ingénieur comme représentant du Ministère sur les chantiers de construction de quais. J'étais chanceux cette fois car je sautais un échelon du statut d'ingénieur et j'avais un bien meilleur salaire. J'étais devenu un ingénieur à part entière avec la responsabilité et la supervision du chantier. Mes supérieurs n'avaient un accès direct aux travaux uniquement la journée de la réunion de chantier qui avait lieu à tous les deux semaines. J'avais la mauvaise expérience du Palais de congrès de Montréal en mémoire et j'avais une certaine crainte face à mes nouvelles responsabilités sans le commenter. Il fallait laisser les événements se produire avant de penser à un blocage et toute autre attitude était de la peur d'avoir peur. J'étais néanmoins prudent et j'appelais souvent Richard Doré pour l'informer des activités au chantier. A 60 ans, l'entrepreneur avait sa réputation de dur à cuire, d'un constructeur très habile et d'un dangereux bricoleur de travaux à peu de frais. Raymond aimait le risque, il était chanceux et le risque lui rapportait généralement beaucoup. Il aimait l'argent et il était constructeur pour faire de l'argent. Il ne s'en cachait jamais. Il connaissait les équipements les plus divers, les ateliers de contrefaçon, les trucs pour faire crier un inspecteur et il savait motiver les ouvriers sous ses ordres en usant des meilleures démonstrations pour fouetter leur fierté. Le jour où la pompe à béton avait bloqué, il était monté sur la poutrelle de la pompe à béton jusqu'à son extrémité contre toutes les règles de sécurité et il avait frappé à grands coups de masse sur le coude supérieur des tuyaux de la pompe jusqu'à ce que la pompe débloque. Il y avait ajouté tous les jurons du ciel car l'opérateur de la pompe n'activait pas le moteur au maximum et le béton restait coincé dans les tubes de la pompe. C'était le genre de démonstration que Raymond utilisait pour réveiller son équipe de travail. Raymond avait également un échéancier sur papier et un deuxième bien en vue dans sa mémoire qu'il gardait secret. Il ne ménageait personne et les ferrailleurs devaient souvent compléter la mise en place de l'acier d'armature en même temps que débutait le bétonnage. Il m'avait conté son meilleur coup pendant ses vingt ans d'entrepreneur en construction. Il avait le contrat de démolir un quai et il avait soumis un échéancier de deux mois que le Ministère avait approuvé. Il avait averti le Ministère qu'il débutait les travaux le lundi et le chargé de projet avait fixé la première réunion le jeudi. Lorsque le chargé de projet était arrivé au chantier le jeudi comme prévu, le contrat était déjà complété. Raymond avait utilisé un pelle hydraulique pour placer un câble autour du quai malgré l'instabilité de ce dernier et il s'était servi de deux tracteurs à chenilles pour renverser le quai sur la terre ferme. Les pieux avaient cédé et il ne restait plus qu'à débiter le bois sur le terrain et transporter les débris au dépotoir. Le jeudi matin, les travaux étaient complétés lorsque le chargé de projet du Ministère s'était présenté sur les lieux. On ne réussit pas toujours un coup comme celui-là, mais il faut au moins le culot de l'essayer. | ||
|
Je n'avais pas un chargé de projet moyen pour me guider et M. Richard Doré connaissait bien Raymond et le milieu de la construction. Il est le meilleur chargé de projet que j'ai connu depuis que je suis inspecteur de chantier de construction et il n'est que technicien. Je n'ai jamais connu un ingénieur pour rivaliser avec lui dans une négociation avec un entrepreneur. Il ne s'en laissait imposer par aucun ingénieur et il avait une habilité à la communication qui savait désarmer les entrepreneurs les plus coriaces. Il ne savait pas exécuter les calculs de structures des ingénieurs, mais il n'avait pas son pareil pour calculer des dépenses et des dollars. Il ne travaillait pas pour le directeur des Travaux publics, mais pour le contribuable. J'avais pris l'habitude de raconter à Richard, les faits divers du chantier même si j'avais été berné par un de ces trucs d'entrepreneur que Raymond connaissait très bien. Mon premier constat a été de réaliser que cette façon de procéder plaisait à Richard qui s'en servait lorsque venait le temps de régler les problèmes de chantier lors de la réunion bihebdomadaire. Quand Raymond demandait une solution à un problème de chantier, Richard Doré pouvait répondre : " j'ai entendu parler que tu avais utilisé tel truc contre mon inspecteur de chantier ". Ça part mal une résolution de problème, mais la construction a de ces hommes de caractère que les faits se disent sans détour. Un entrepreneur a l'habitude des coups durs et il aborde généralement un problème sans jouer un rôle emprunté au théâtre. Il garde souvent les effets dramatiques lors des négociations des travaux en contingence. Quand une des chenilles de la pelle hydraulique s'était brisée et que la marée montait, Raymond n'avait pas pris le temps de boire son café avant qu'il refroidisse. Il fallait réparer la chenille et sortir la pelle hydraulique avant la remontée de la marée car l'eau salée détruit tous les tubes de caoutchouc et les fils de cuivre des circuits électriques des équipements inondés en une seule marée. Raymond et ses ouvriers avaient réussi à sortir la pelle hydraulique en la grimpant dans l'enrochement de pierres à la bordure du quai car la marée montait si vite qu'elle ne laissait pas l'alternative de ramener la pelle hydraulique par la plage. La construction d'un quai est une bonne école pour un inspecteur de chantier et Raymond n'était pas le moins bon professeur. Les faiblesses de Richard en calcul des structures me profitaient car plusieurs calculs ont rapport aux fondations profondes et aux pieux et je connais une partie des calculs qui peuvent être demandés. Richard me consultait pour ses autres projets, ce qui lui permettait de comparer les résultats des ingénieurs du Ministère ou d'un expert conseil avec les miens. Notre alliance fonctionnait à double sens et je me suis fait un premier allié dans le monde du travail. J'ai rapidement pris plaisir à réaliser des travaux de construction comme inspecteur de chantier. Les travaux prévus étaient urgents et l'échéancier prévoyait compléter les travaux avant l'automne, la période des tempêtes dans l'estuaire du Saint-Laurent. Le quai se déplaçait latéralement de quinze centimètres chaque fois que le traversier accostait. Le quai de Rivière-du-loup est à la pointe d'une presqu'île sur la rive sud du Saint-Laurent et il permet au Trans-Saint-Laurent d'accoster à la rive. Le traversier assure la liaison routière entre la rive nord et la rive sud. La structure portuaire est formée de six cellules en palplanches d'acier et remplies de tout-venant. Chaque cellule contient un groupe de pieux foncés jusqu'au roc sur lesquels sont construits la structure en béton qui permet au traversier d'accoster. | ||
|
Les pieux étaient fortement corrodés dans la zone de marnage et la première tâche consistait à percer la partie saine du pieu, d'y fixer des boulons A-325 pour effectuer le transfert des charges et de bétonner un caisson autour de chaque pieu endommagé. La technique n'avait jamais été utilisée par les ingénieurs de Travaux publics Canada et elle comportait une bon nombre d'inconnus. L'entrepreneur devait niveler le fond de chaque cellule après les travaux sur les pieux, poser un tissu filtrant, assembler la cage d'acier d'armature sur le fond de la cellule et bétonner la cellule sur environ un mètre d'épaisseur. Comme l'entrepreneur devrait ouvrir le tablier du quai pour effectuer les travaux au niveau des pieux, il devrait reconstruire le tablier par des dalles de béton préfabriquées et recouvrir tout l'ensemble d'une dalle de béton armé coulée en place. L'entrepreneur devait refaire les garde-roues, remplacer les bornes d'amarrage et les défenses et effectuer les travaux de finition sur le quai. L'entrepreneur devait également foncer huit pieux et construire une plate-forme à l'entrée du quai pour faciliter l'accès au personnel d'entretien et un deuxième entrepreneur devait construire le bâtiment des amarreurs. J'avais la responsabilité de voir au bon déroulement des opérations et à la qualité des travaux en chantier. M. Richard Doré discutait avec l'entrepreneur et décidait des dépenses excédentaires. Le projet comportait quelques lacunes comme tous les projets de réparation que j'ai eu à superviser par la suite. Les feuilles de plan montrent des lignes bien droites, mais la mer use les quais de façon inégale et les lignes droites de la construction n'existent plus après trente de vie d'un quai. L'eau salée est un puissant agent de corrosion et elle choisit les zones les moins résistantes pour effectuer le maximum de pénétration. Il avait fallu improviser et c'était plus difficile lors d'une première expérience. Je n'ai pas toujours choisi les meilleures solutions après un recul de 10 ans d'expérience, mais je parlais toujours à Richard de l'interprétation la plus plausible des plans et devis, de ce que l'entrepreneur devait comprendre de sa visite des lieux avant la présentation de sa soumission et, par conséquent de ce qui devait être inclus au contrat ou discuter pour en dégager un compromis acceptable par l'entrepreneur et les vérificateurs du Ministère. L'interprétation d'un devis de réparation de quai n'a rien d'évident. La progression des travaux montre toujours des conditions imprévues ou des changements d'opinion de la part du propriétaire ou des utilisateurs qui incitent les responsables du projet à modifier les plans et devis en cours de construction. Pour l'entrepreneur, la solution la plus rapide à exécuter est toujours celle qu'il propose parce qu'elle est la solution la moins coûteuse et que le contrat est un marché à forfait. L'inspecteur de chantier doit évaluer si les propositions vérifie la qualité des travaux et qu'elles répondent au besoin du rpopriétaire. Sur le chantier, l'entrepreneur a le privilège de choisir ses méthodes de travail, mais il doit fournir un produit conforme aux plans. Il y avait environ quarante pieux à réparer et six cellules à bétonner. Les premiers pieux comme la première cellule causent plus de problèmes en raison des ajustements de début de travaux, mais un bon entrepreneur reconnaît lorsque ses méthodes de travail ne sont pas efficaces et il utilise une approche différente pour réaliser les travaux ultérieurs. Raymond était un bon entrepreneur et il s'était bien adapté aux difficultés de son contrat. Les plongeurs avaient adopté une séquence de travail qui leur permettait de | ||
|
gagner du temps et Raymond faisait préparer la cage d'acier d'armature sur le tablier du quai et descendre la cage au fond de la cellule au moyen de la grue. Il bétonnait la cellule de 130 mètres cube de béton et il célébrait sa réussite en invitant tous ses employés à lever le verre à la fin de l'étape. J'avais une préférence pour le cognac et Raymond avait ajouté une bouteille de cognac à son bar mobile pour célébrer la fin du bétonnage. La coulée de béton constitue toujours pour un entrepreneur, une fin d'étape et une journée payante si les travaux se déroulaient sans pépin. Raymond avait pris son rythme de croisière et il suivait l'échéancier inscrit dans ma mémoire. Les travaux allaient vite et je manquais quelques détails à certaines occasions. J'en parlais à Richard qui ramenait Raymond à l'ordre, à la réunion de chantier suivante et Richard me demandait d'écrire des mémos de chantier. Raymond avait une grosse pince pleine de mémos car j'ai toujours eu de la facilité à écrire et cette tactique agaçait Raymond. Il lui est même arrivé de jeter un mémo à la mer tellement un mémo pouvait l'irriter. J'avais réécrit le même mémo et son technicien l'avait signé. J'appréciais Raymond malgré ses trucs de constructeur et il disait que j'étais le meilleur inspecteur qu'il avait connu malgré mes mémos et en ne sachant pas que c'était le premier contrat sur lequel j'étais responsable du chantier. Le responsable de l'expert conseil ADS voyait bien que les travaux progressaient normalement et que le chargé de projet du Ministère, M. Richard Doré, avait les commandes bien en main. Il n'intervenait très peu dans le processus de décision. Le Ministère de Transports Canada, propriétaire du quai, avait aussi son représentant, mais leurs discussions s'effectuaient avant la réunion et c'était M. Doré qui présentait les demandes au nom du Ministère. Le représentant du Ministère de Transports Canada approuvait les budgets avec la collaboration de M. Doré. L'avancement des travaux apportait son lot de problèmes semaines après semaines, mais la complicité que j'avais avec Richard Doré nous permettait de solutionner tous les problèmes dans des délais brefs et l'avancement des travaux n'a jamais été retardé. Raymond comme tous les entrepreneurs apprécient que les responsables de projet analysent rapidement les problèmes et qu'ils fournissent des réponses sans délais. Avec l'expérience acquise comme inspecteur de chantier de construction, j'affirme que la première condition pour une bonne entente entre l'entrepreneur et les responsables du projet est de ne pas laisser un problème en plan sans solution. Les responsables d'un projet doivent prendre les meilleures décisions possibles et réalisables. Soumettre une décision médiocre entache ta réputation auprès des supérieurs et soumettre une décision irréalisable te fait perdre ta crédibilité auprès de l'entrepreneur. La marge de manuvre n'est pas si étroite, mais elle n'est pas sans poser des casse-tête à l'occasion. L'évaluation de tes supérieurs est fondée sur le bon fonctionnement du projet et les bonnes décisions prises durant le projet. Les solutions doivent donc, à la fois, être bonnes et réalisables. | ||
|
Chaque projet a quatre ou cinq décisions critiques qui font la réputation d'un bon chantier et d'un bon ouvrage. Lorsqu'un problème survient, l'inspecteur de chantier doit mettre de la pression sur ses collègues pour analyser un problème rapidement, en cerner toutes les options et corriger la mauvaise situation. Le choix de la solution est une question d'expérience et de la capacité d'apprécier chaque option. Il n'y a généralement pas de meilleure personne pour apprécier la solution retenue que l'inspecteur de chantier car il a la capacité d'observer son le terrain les avantages et les inconvénients de la solution retenue. Si la solution au problème n'a pas la qualité d'urgence, il est préférable de reporter l'analyse du problème à la réunion de chantier suivante.
Parmi les problèmes rencontrés au quai de Rivière-du-loup, l'ajout de plusieurs réparations de pieux était un problème coûteux et incontournable. L'équipe d'investigation avait identifié les pieux corrodés dans les quatre cellules les plus au large et les deux cellules rapprochées étaient remplies de vase. Les investigateurs n'avaient pas relevé les pieux des deux premières cellules avant la préparation des plans et devis. Onze pieux de ces deux cellules étaient parmi les plus corrodés de tous les pieux. Richard Doré avait donné l'ordre de réparer les onze pieux. C'était la bonne décision. Il ne servait à rien de réparer 36 pieux si le quai devait s'affaisser par la voie d'accès. Tous les travaux avaient été demandés en contingence et les prix seraient discutés ultérieurement. Ce type de décision est risqué car l'entrepreneur peut demander des frais bien supérieurs à aux coûts de réalisation et Richard Doré m'avait demandé de rassembler dans un fichier tous les temps effectués par chaque employé pour les travaux exécutés en contingence. Les travaux ont été réalisés et le directeur de Travaux publics Canada m'a convoqué à Québec pour la négociation du montant des travaux en supplément. Les discussions se sont déroulées en présence de quelques directeurs des Ministères dont le direceur de Travaux publics Canada à Québec. Ces discussions opposaient Raymond et moi car j'étais le seul représentant de Ministère qui avait une connaissance directe de travaux effectués et des temps nécessités par les employés et les équipements pour les réaliser. Le directeur de Travaux publics Canada notait les montants que Raymond et moi échangions et il avait proposé un règlement de 125,000 dollars environ en ajoutant qu'il pouvait justifier ce montant de dépenses auprès des vérificateurs du Ministère. Raymond accepta la proposition. Les cellules étaient toutes bétonnées et le quai avait la solidité d'un quai neuf. Les travaux de reconstruction du tablier s'amorçaient et Raymond préparait la mise en place des huit pieux à l'entrée du quai. Nous travaillions environ quinze heures par jour car l'entrepreneur ne voulait pas travailler durant la période des grandes tempêtes d'automne et c'était une décision éclairée. J'avais un assistant pour le contrôle des travaux au chantier, un bon technicien malgré que Richard préférait nettement que je sois sur le chantier. | ||
|
Mes activités extérieures au chantier se limitaient à très peu de choses car les périodes de loisir étaient rares. J'avais le temps d'aller prendre une bière au bar à proximité du quai où l'on servait du très bon hareng fumé et à la boîte à chanson de Rivière-du-loup appelé Vol de nuit, un très beau nom et le titre d'un des livres de Antoine de Saint-Exupéry. Je n'étais pas allé à Rimouski à l'est durant l'été et j'avais occupé mes seules journées de congé à voyager à l'ouest à Montréal ou à Québec. J'avais revu mes copains de Ville Lasalle et ma cousine Claire. Ma cousine m'avait informé que Jean Campagna organisait une fête de Boisjoli à sa pépinière le lendemain. J'avais soupiré. Quel culot avait ce gars-là d'organiser une fête de Boisjoli, lui qui m'avait rejeté de la manière la plus cavalière qui soit et qui organisait une fête de Boisjoli sans m'inviter. Je m'étais moi-même invité et j'étais là pour défaire les plans des Campagna. Jean m'avait salué et je n'avais pas refusé le salut et d'autres Campagna m'avaient ignoré et j'en étais bien satisfait. Mon oncle Georges m'avait fait quelques reproches car il savait très bien que je n'étais pas là pour plaire à la parenté. Les clans s'étaient rapidement divisés et les Boisjoli mangeaient leur maïs gaiement alors que les Campagna mangeaient le leur le nez dans l'assiette au bout de la table. Mes relations avec mon oncle Georges entraient dans une nouvelle phase de turbulence et il s'était servi de la parabole des dix talents pour tenter de me culpabiliser. C'était d'un machiavélisme dégoûtant. Mon oncle m'avait lancé la sale parabole des dix talents parce que j'avais perdu une bonne partie de l'argent de l'héritage que mon père m'avait laissé. Ce qu'il y a de sale, c'est l'interprétation qu'en faisait mon oncle Georges car, si les talents peuvent dire de l'argent, ils peuvent signifier aussi des capacités intellectuelles et je réussissais bien comme inspecteur de chantier de construction sans compter que j'avais développé le modèle économique par les tenseurs dont il n'était pas au courant. J'avais revu les responsables de la campagne du NPD à Montréal et l'organisation du comté de Rimouski n'avait pas progressé depuis mon départ. L'organisateur en chef me proposait de me présenter candidat à l'investiture de mon comté. En revenant à Rivière-du-loup, j'en avais parlé à mon chargé de projet qui s'était montré enthousiasme. Le chantier progressait bien et mon assistant avait un peu plus la confiance de Richard Doré. Les travaux de structures étaient complétés. Le chantier allait bientôt entrer dans un rythme plus lent car les travaux de finition nécessitent du temps, peu d'équipements, ils coûtent moins cher et ils présentent moins de risque. Richard Doré ne s'était pas opposé à ma participation active à la compagne électorale fédérale. | ||
|
Les ouvriers s'affairaient à ramasser les poutres de bois du tablier temporaire que Jos était tombé en bas du fardier. Il s'était cassé la clavicule, il avait une fracture du crâne et les médecins avaient diagnostiqué une commotion cérébrale. J'avais expulsé l'opérateur de grue du chantier qui était le danger public. Il avait déjà brisé le panneau électrique trois fois avec sa grue, il avait jeté accidentellement deux réservoirs de gaz par-dessus le quai et il balançait le crochet de la grue d'une manière que tout le personnel du chantier s'en méfiait. Je me suis promis d'être moins tolérant sur les prochains projets et le prochain grutier irresponsable peut se dire que je ferai tout ce qu'il m'est possible pour le sortir du chantier. Il ne restait plus que des travaux accessoires à compléter et le chantier a été un succès à l'exception de l'accident de Jos. Le projet a été complété sans aucune réclamation malgré le nombre important d'inconnus qu'il présentait. Les groupes de construction de quai sont peu nombreux et on revoit souvent les mêmes ouvriers d'un chantier à l'autre, des gars courageux car la construction de quai n'est pas de tout repos. Il faut affronter les humeurs de la nature, principalement les vagues de la mer, les dimensions restreintes du chantier et coordonner les équipes spécialisées comme les travaux en plongée sous-marine. J'ai connu des gars d'une très grande endurance physique comme Narcisse, le groupe de plongeurs et le frère à Raymond. J'ai encaissé les coups espiègles du frère de Raymond et il m'a fait courir par ses trucs de bonnes ruses d'un habitué des chantiers. Malgré ma position d'inspecteur de chantier et de Raymond qui calculait rapidement ce que lui coûtait une décision, je les avais tous comme amis. Jos était le plus sage du groupe, un ouvrier d'expérience et un très bon conseiller de Raymond. En septembre, je cumulais l'inspection du chantier, la campagne électorale et quatre cours à l'UQAR. Nos quinze heures de travail par jour avaient été profitables car nous avions évité la dure tempête du 12 octobre 1988. Le quai de Saint-Siméon, en face de Rivière-du-loup, était également en reconstruction et cette tempête avait arraché tous les travaux réalisés par l'entrepreneur durant l'été. Toute la structure incomplète n'avait pas la résistance suffisante pour affronter les forces de la mer et la mer avait tout arraché. J'avais été choisi pour représenter le NPD à l'élection fédérale par défaut car aucune personne publique n'avait voulu se porter candidate et plusieurs membres du parti s'opposaient à mon investiture. J'étais bien heureux de participer à cette campagne électorale car Ed Broadbent avait toute mon estime. J'avais fait la campagne électorale avec un noyau restreint de collaborateurs. Je partageais mon temps selon des priorités préétablies. Rivière-du-loup est situé à environ cent kilomètres de Rimouski et le comté fédéral s'étend de Rimouski à quelques villages plus à l'ouest de Rivière-du-loup. Je donnais la première priorité à mes cours de maîtrise dont l'exposé magistral avait toujours lieu les mêmes soirs. Tous les étudiants de maîtrise occupaient leurs journées de semaine au travail et ils effectuaient les travaux dirigés les week-end. J'avais rarement un conflit d'horaire lorsque j'avais à choisir des périodes pour les cours de maîtrise. | ||
|
Je donnais la seconde priorité à mon emploi sauf les jours où j'avais un rassemblement pour l'élection ou un débat contradictoire avec mes adversaires. Les cours du baccalauréat passaient en dernier et j'avais réussi à trouver le temps de couvrir les petits villages du comté. La direction de Montréal dirigeait la campagne électorale et elle n'avait fourni aucun sous aux candidats des régions. Elle avait dépensé le million de dollars disponible à Montréal et elle diffusait selon moi, des communiqués médiocres aux médias d'information. Les cours n'avaient rien de particulier et le groupe de maîtrise avait gagé sur le pourcentage de vote que j'obtiendrais à l'élection. J'avais été nettement trop optimiste et j'avais perdu ma mise. La première journée de visite du comté, une tempête de neige avait rendu les routes vers Squatec glissantes et j'avais perdu le contrôle de mon véhicule. La voiture avait sauté dans le ravin en effectuant un tonneau et je m'étais retrouvé la voiture appuyée par le toit, le pare-brise fracassé et avec un léger mal de cou. J'avais été chanceux de m'en tirer à si bon compte car la voiture était une perte totale. L'accident était arrivé le vendredi soir et, le lundi matin, j'achetais une nouvelle voiture Sentra blanche avec laquelle j'allais rouler plus de 200,000 kilomètres. Je n'avais pas manqué de remercier Dieu même si j'ai plutôt tendance à croire qu'il n'a aucun contrôle sur ce genre d'événements. J'étais content d'être encore en vie. J'avais participé à un débat entre les quatre concurrents à la télévision de Radio-Canada et la ministre sortante Monique Vézina n'avait pas manqué de nous narguer en nous disant qu'elle était bien au-dessus de la mêlée. Le débat enregistré et diffusé en différé l'avait effectivement favorisé car elle possède une belle image télévisuelle et elle est une professionnelle de la communication. La station de radio locale avait organisé un autre débat et Madame Vézina avait cafouillé à plus d'une occasion cette fois-là. J'avais servi à Madame Vézina des réponses qui l'avaient désarmé et la candidate du parti libéral Eva Côté ne manquait pas sa chance d'en ajouter. L'objet central de la campagne électorale était l'accord de libre échange avec les Etats-Unis, un cahier de plus de 300 pages difficiles à lire. Madame Vézina avait dit qu'il suffisait de lire l'accord pour le comprendre et que le tout était facile. L'accord est complexe, mais j'avais évité d'en discuter. J'avais repris une citation de Goethe qui m'était venue à l'esprit : " Les braves gens ne savent pas ce qu'il faut de temps et d'effort pour apprendre à lire, moi, je m'y suis appliqué pendant quatre-vingts ans et je n'y suis pas arrivé ". J'avais expliqué brièvement qui était Goethe car le québécois moyen n'a jamais entendu parler de Goethe. Monique Vézina avait raté la grande majorité de ses réponses autant sur ses actions dans le comté que sur les réalisations de son gouvernement. Elle avait rempli les hebdomadaires des jours suivants de commentaires comme " la compagne électorale la plus sale que j'ai connue ". J'avais répliqué la semaine suivante en traitant Madame Vézina de " précieuses ridicules ", le titre d'une pièce de théâtre de Molière. | ||
|
J'avais perdu mes élections. Les résultats du NPD étaient décevants au Québec avec une moyenne de 16% du vote alors que les sondages donnaient au NPD, 24% du vote populaire avant la campagne électorale. Madame Vézina avait facilement gagné l'élection avec plus de 50% du vote. Les conséquences de cette campagne électorale étaient que j'avais perdu ma gageure, j'avais dépensé 4000 dollars pour la campagne électorale et je ne pouvais pas récupérer un seul sous. J'avais le groupe de Rimouski contre moi car Monique Vézina était une personne admirée dans le comté. Je n'avais rien manqué du projet de construction. J'avais complété le travail d'inspection à la fin des travaux, le 22 octobre de l'année en cours. J'avais rattrapé mon retard dans tous les cours et j'avais réussi tous mes examens. Je n'avais rien échoué. J'avais dû travailler jusqu'au 23 décembre pour exécuter le dernier travail du semestre et j'avais rédigé le rapport final du projet de Rivière-du-loup après la période de Noël. Il avait des gens pour me dire que j'avais fait une bonne compagne électorale et la presque totalité des gens de l'université restaient indifférents à cet événement. J'étais fier de moi car participer à une campagne électorale fédérale n'était pas une initiative courante. J'avais eu le courage d'affronter trois politiciens d'expérience. Je m'en étais bien sorti en répliquant comme le milieu de la politique l'exige et je n'avais pas entacher ma bonne réputation. J'avais un mauvais problème de spasmes à l'estomac et mes détracteurs usaient de ce défaut involontaire pour m'appeler le roteux. Leurs reproches ne valaient pas mieux car j'avais dit que je savais mener l'action politique avant la campagne et je l'avais prouvé. J'allais passer le temps des fêtes à Montréal et j'étais satisfait de cette année 1988. | ||