CHAPITRE 6

CLAIRE DELORME

Je retournais quelquefois à la résidence universitaire et au centre communautaire où j'allais manger à la cafétéria. J'avais encore quelques copains et j'y avais aussi des détracteurs. J'avais connu Claire Delorme, une étudiante en biologie et une fille populaire aux résidences.

J'allais au café des résidences me rappeler quelques bons souvenirs et c'est le philosophe nietzschéen qui m'avait présenté Claire par politesse. Il y avait là des anciens des résidences qui se retrouvaient au café pour jouer à des jeux de société comme Risk, Diplomacy ou Les grands maîtres. Notre première rencontre au jeu de Diplomacy s'était probablement limitée aux stratégies de jeux.

J'avais revu Claire à un souper à la cafétéria et j'avais dû bavarder pour en connaître un peu plus sur ce qu'elle faisait à l'université. Notre première rencontre au jeu de Diplomacy s'était probablement limitée aux stratégies de jeux. J'avais passé une bonne soirée et je l'avais invité à un restaurant ou une soirée sans intention précise. J'avais passé une très bonne soirée et nous nous étions promis de nous revoir. Je lui avais apporté un beau bouquet de marguerites et elle en était ravie. Elle m'avait dit que le philosophe, courtier en immeubles, s'intéressait également à elle et que j'avais mauvaise réputation parmi quelques résidents. Je lui avais dit que j'avais une entente avec le philosophe et qu'il n'était pas un bon associé. Je lui avais raconté mes déboires à la résidence universitaire.

J'allais raconter mes succès et mes échecs à l'université, j'allais l'inviter chez moi et faire de mon mieux pour lui préparer une recette maison. Je n'étais pas l'étoile montante des diplômés de l'université et j'avais un logement agréable, sans prétention, propre et bien meublé. J'avais une magnifique vue sur la rivière des Prairies. Claire m'avait rendu l'invitation à son logement en bordure de la rivière des Prairies et j'avais appris que c'était une excellente pianiste.

J'avais cherché à lui plaire et j'avais réussi. Elle m'avait raconté son passé difficile avec son ex-mari, un avocat reconnu et riche, et elle recherchait la tranquillité plus que le succès. Elle était étudiante en biologie par intérêt. Elle avait plusieurs bons amis qui avaient une opinion incertaine et se méfiaient de moi. J'avais réussi à lui plaire en me montrant tel que j'étais, un gars moqueur, à la mémoire vive, au calcul mental rapide et à l'esprit de gros bon sens d'un ingénieur.

Elle reconnaissait en moi, un homme doux et généreux, ce qu'elle n'avait jamais connu avec le seul autre homme de sa vie. Claire était une artiste dans l'âme. Elle était diplômée du conservatoire de musique à 18 ans et elle jouait Bach avec une virtuosité qui la destinait à une carrière de pianiste. Elle était six ans plus âgée que moi et elle était de la génération du flower power et des Beattles. J'étais un peu jeune à l'époque et mes intérêts étaient différents. La musique était son monde. Sa mère valait la mienne et elle lui imposait des exercices de piano en pensant la punir. Claire disait que son piano était son psychiatre. Elle n'a jamais arrêté de jouer par lassitude et son piano était son refuge après les querelles avec son mari.


Elle avait tout laissé pour retrouver sa liberté en ne ramenant que son piano. Elle avait une fille de dix ans qui vivait chez son père et qu'elle revoyait tous les mois. Son père était vieux et en mauvaise santé. C'était un brave commerçant retraité, vif d'esprit avec des jambes qui le supportaient difficilement. Elle avait trois frères au caractère très différent et d'un niveau de scolarité très inégal. Sa mère tenait à ses manières bourgeoises et je m'étais fait reprendre quelquefois à la table.

Claire avait perdu toute estime du philosophe nietzschéen et je l'avais forcé à enregistrer l'hypothèque où à me remettre le domaine. Il avait choisi de me remettre le domaine car il s'était probablement rendu à l'évidence qu'il avait payé ce domaine trop cher. J'avais beaucoup de valeurs en fond de terre et cette valeur n'était pas facilement transférable. J'étais devenu le propriétaire d'un nouveau domaine dans les Laurentides.

J'avais amené Claire sur le domaine qu'elle trouvait très beau et je l'avais amené à Arthabaska rencontrer ma parenté et visiter le lot boisé où j'exécutais quelques travaux. Le lot boisé près d'Arthabaska était magnifique avec ses grands érables. Je n'étais pas riche et j'avais des biens à aménager pour de nombreuses années.

Les Campagna firent un accueil froid à Claire jusqu'à la reprendre lorsqu'elle avait dit que Claude Léveillée était un bon compositeur de piano. On lui avait demandé ce qu'elle faisait avec moi m'avait-elle dit. Je lui avait répondu que la seule question qui les inquiétait était son âge. Je n'avais pas manqué de dire à mon cousin Daniel Campagna qu'il ne m'avait pas remis l'argent qu'il me devait. Il m'avait répondu qu'il n'avait rien d'autre à offrir que sa chemise.

De toute façon, j'avais deux employés affectés aux travaux de sylviculture et je connaissais les responsables du groupement forestier d'Arthabaska. Ma tante Lucille nous avait également reçu avec mon oncle Paul et Claire s'était empressée pour dire que les Boisjoli savaient bien mieux vivre que les Campagna.

En cette année 1980, l'élection américaine allait changer le cours de l'histoire. Le président Jimmy Carter avait un très sérieux problème avec des otages américains à Téhéran. Le candidat républicain, Ronald Reagan, ne manquait pas les occasions pour servir des leçons de patriotisme aux américains et marteler de répliques acerbes, la propagande soviétique, l'activisme iranien et les écologistes qui dénonçaient les pluies acides et le réchauffement de la planète comme une menace à l'économie et à la survie de l'humanité.

Ronald Reagan gagna ses élections et le monde allait connaître la médecine économique des monétaristes et de Milton Friedman en tête. Une des premières actions du président Reagan allait être la politique restrictive de l'expansion de la masse monétaire et une poussée sans précédent des taux d'intérêt sur la monnaie. Le Canada n'avait pas le choix de suivre le

mouvement. Le taux des banques canadiennes sur les hypothèques allait monter à plus de 20%. Les valeurs pétrolières canadiennes avaient continué à monter bien après que je me sois retiré du marché et elles allaient descendre rapidement à un plancher beaucoup plus bas que ce que j'avais payé lorsque les japonais s'étaient retirés des marchés. Le pétrole n'était plus souverain, on l'avait remplacé par un nouveau dieu, le dieu dollar.


J'avais bien fait de me retirer de ce genre de marché et j'avais manqué de prudence et d'information en immobilisant mon capital dans les fonds de terre. On ne peut pas être chanceux à tous les coups.

Mes mauvaises expériences de prêts d'argent m'avaient bien fait comprendre l'importance des écrits bien faits et de maîtriser quelques notions de droit. La pression exercée par Claire et les menaces de recourir à son ex-mari avocat n'étaient pas étrangères au transfert aussi rapide des titres de propriété avec le philosophe nietzschéen. Je m'étais inscrit à la faculté de droit et j'y avais été admis au semestre de l'automne 1981. Claire poursuivait sa première année de biologie qu'elle allait compléter en avril. Tous ces événements m'avaient fatigué mentalement et j'avais passé une partie de l'année 81 à courir pour me redonner de la vigueur.

Nous allions souvent visiter les parents de Claire et mon oncle Georges avait rencontré Claire et ses parents également. Georges et Claire avaient de bonnes relations et ils partageaient la même éducation du cours classique avant le renouveau pédagogique des Cegep. Ils pouvaient se parler sans que je comprenne les subtilités de langage de la rhétorique et des belles lettres.

J'avais préparé mes travaux pour effectuer mon mémoire de maîtrise, mais j'allais tout laisser en suspens à la fin de l'été sans le compléter. J'avais demandé un diplôme d'études complémentaires qui me sera accordé en 1983.

Nous avions eu une invitation à Arthabaska où l'on nous logeait au chalet des Campagna et Jean n'avait pas manqué de rajouter une page aux histoires de conflit en formation. Claire préparait un examen à la veille de Pâques et nous partagions le chalet. Avant de nous coucher, Jean avait dit la phrase anodine : " Pierre, le sac à couchage est dans le coin ". Le lendemain midi, Jean Campagna était entré dans le chalet en maugréant : " j'avais dit de coucher dans le sac à couchage ". L'attaque sortait de nulle part et la dispute n'avait pas tardé à éclater parce que Claire n'est pas exactement le genre de fille sans caractère. Elle avait repris Jean en lui montrant qu'elle n'était pas la femme du coin de la rue et qu'elle avait des manières respectueuses qu'elle exigeait des autres. Jean Campagna avait lancé les livres de cours à Claire sur le mur et jeté les bottes sales à Mathieu sur ses notes de cours. Jean Campagna aimait décidément se faire classer de gamin sans manières et sans respect.

Le soir venu, nous étions partis en contournant la voiture de Jean à l'entrée du chemin et nous avions couché ailleurs. En ce printemps de 1981, ce fut la dernière conversation que j'ai eu avec Jean Campagna.

Claire avait réussi avec succès sa première année de biologie. Elle avait un emploi à l'hôpital Sainte-Justine. J'allais préparé des travaux au domaine des Laurentides et complété ceux du lot boisé près d'Arthabaska. Les malheurs n'arrivant pas seul, une partie du bois coupé avait été volée et, ce qui était plus mystérieux, par quelqu'un qui était lié à la parenté dont je n'avais jamais entendu parler. Il n'y avait qu'un seul coupable à retracer, un individu qui ne

valait pas un sous. J'avais assumé les pertes tout simplement. Je n'avais plus aucun intérêt à garder une propriété près d'Arthabaska, mais le marché ne m'offrait qu'une valeur de vente dérisoire.


Nous avions pris la décision de louer un logement sur la rue Édouard-Montpetit et j'en avais trouvé un qui convenait bien à nos besoins devant la faculté de droit. Claire avait choisi d'emménager avec moi et elle avait laissé sa chambre à la résidence universitaire. J'avais demandé aux Campagna de me remettre quelques objets personnels en précisant le jour que j'allais les chercher.

Je m'étais entendu avec les deux frères de Claire et nous étions partis à Arthabaska pour très peu de temps. En tournant dans l'entrée du garage de la résidence de Maurice D. Campagna, nous avions aperçu le tas d'objets entassés pêle-mêle devant leur garage notamment le banc de scie de mon père. Il y avait là, tous mes objets que les Campagna avaient amassé depuis la mort de ma famille. Jean, Daniel et Maurice étaient appuyés sur la porte de garage et ils nous regardaient ramasser mes objets et ceux qui avaient appartenu à mon père. Ma tante Marie-Ange se tenait en retrait près de la galerie.

Le banc de scie n'avait pas de lame et la seule question que j'avais adressée à ces trois larrons était : " où est la lame du banc de scie ". Maurice m'avait répondu qu'il avait usé la vieille lame et qu'il en avait acheté une nouvelle et que cette nouvelle lame lui appartenait. Il avait aussi un tic nerveux très caractéristique pour montrer sa satisfaction. La langue lui sortait comme une vipère. Jean Campagna avait montré son meilleur sourire, le cure-dent dans la bouche comme s'il était l'acteur d'un film de Sergio Leone. Je n'avais pas remarqué l'air de Daniel, du moins je ne m'en rappelle pas. Nous avions tout ramassé et nous avions quitté sans ajouter un seul mot. Ma tante n'appréciait visiblement pas la situation et elle m'avait mise en garde contre la méchanceté de son mari.

Nous avions fait un détour par Sherbrooke, à la résidence du frère de Claire, j'étais rentré à Montréal et j'avais été au domaine des Laurentides pour y laisser les objets encombrants de la menuiserie de mon père. Daniel ne m'avait pas remis l'argent que je lui avais prêté et les Campagna n'avait pas sorti mes skis du sous-sol. Claire m'avait dit que c'était fini et qu'il fallait oublier tout ce qui pouvait rester incluant les skis. La situation était sans retour et sans complaisance et que la meilleure attitude était d'oublier.

Nous étions à quelques jours de la rentrée scolaire et nous avions repeint le logement et placé les meubles. Le salon avait trois grandes fenêtres et un porte avec un balcon. Ce balcon était entouré d'arbres et il donnait sur la cour de la faculté d'architecture. Nous profitions des beaux rayons du soleil, du gazouillis des oiseaux et des écureuils du matin.

Daniel me devait toujours l'argent que je lui avais prêté et Jean me devait toujours l'argent promis en cas de défaut de paiement de son ami James. J'avais écrit trois lettres consécutives pour demander l'argent dû et j'avais adressé des copies conformes à plusieurs Boisjoli pour signaler que les Campagna me devaient de l'argent. Les Boisjoli n'avaient pas apprécié mes manières et mon oncle Georges me l'avait reproché. Il n'avait rien dit sur la réception machiavélique des Campagna car ces derniers le lui avaient bien caché et qu'il n'avait pas cherché à comprendre plus que les quelques reproches de son beau-frère. Il n'y avait que Claire pour prendre ma défense.


Je m'étais concentré sur mes cours à la demande de Claire et je savais que mes cours valaient bien plus que ces quelques dollars mal acquis dans les mains des Campagna. Le 16 septembre 1981, Daniel Campagna mandatait Me Jean Gagnon pour me signifier qu'il ne me devait plus d'argent car le billet était prescrit et il me réclamait 5000 dollars pour atteinte à sa réputation puisque l'argent n'était plus dû et, qu'en conséquence, j'affirmais des faussetés en disant qu'il me devait de l'argent. Le ridicule ne tue pas.

J'avais sept cours de droit dont un cours en théorie des obligations, un autre en responsabilité civile délictuelle et un troisième en droit commercial. J'allais bientôt apprendre ce que veut dire la prescription et la majorité des professeurs juristes affirmaient qu'un billet commençant par je reconnais avoir emprunté est un billet commercial soumis à la prescription de cinq ans et une minorité était près à dire qu'il s'agissait d'une reconnaissance de dette dont la prescription était de trente ans. Les détails amusants du droit sont nombreux à la condition de ne pas être impliqué personnellement ou de posséder un intérêt direct à l'analyse juridique d'un problème. J'avais développé une haine des Campagna et un mépris des Boisjoli. J'avais beaucoup plus de plaisir au droit et à partager mes soirées avec Claire.

J'ai vécu une relation de couple très agréable car nous nous ressemblions sur plus d'un aspect. Elle aimait les moqueries et je retrouvais mes vieux airs de famille avec le sourire du meilleur moqueur que j'avais connu, c'est-à-dire mon père. Claire avait pris en change d'arrêter tous les travaux au domaine des Laurentides et nous avions une réserve de fonds suffisante pour passer toute l'année. L'employé qui habitait la maison avait trouvé un logement ailleurs et le tact de Claire avait grandement aidé à ne pas brouiller les bonnes relations.

Un peu à la manière du cours de génie, le droit avait ses cours théoriques et ses cours appliqués. Les cours théorique du génie sont mathématiques, un domaine où j'excelle. Les cours théoriques de droit ont une base imprécise que je n'ai pas comprise. Je connais le droit par segments. Le cours de droit constitutionnel représente le mieux, cette partie obscure du droit où les jugements des tribunaux ont une importance fondamentale desquels découlent une série d'interprétations sur un certain nombre de principes juridiques. Il est assez facile de se rappeler des grands principes juridiques et il l'est beaucoup moins de ce qui en découle.

J'ai été favorisé par le synchronisme des événements dans ma vie. La Cour suprême du Canada avait retenu le temps de diffusion pour présenter son jugement sur la constitutionnalité du rapatriement unilatéral de la Constitution canadienne de Pierre Trudeau à l'heure du cours de droit constitutionnel. Juridiquement acceptable et politiquement inacceptable avec deux juges dissidents. Je n'y comprenais strictement rien et le professeur avec quelques étudiants s'étaient lancés à des analyses durant tout le cours. Je préférais le droit terre à terre de la prescription.

Les études consistaient en beaucoup de lecture et je n'ai jamais été un lecteur rapide. Chaque cours nécessitait la lecture du chapitre du manuel scolaire et des jugements de jurisprudence importants établissant les règles de droit et l'interprétation du texte de loi pour un ensemble de faits présentés à la Cour. J'avais plus d'heures d'étude à effectuer à la faculté de droit qu'à l'époque de mes études à l'École polytechnique. Les raisonnements juridiques me viennent moins naturellement.


J'avais de nouveaux amis à la faculté de droit et Claire avait ses amis à la faculté de biologie. Nous avions un beau salon pour deux étudiants, nous avions nos propres jeux de société et nous avions pris l'habitude d'inviter nos amis plutôt que de sortir. Un vendeur itinérant nous avait vendu un carnet de réduction pour cinquante restaurants et nos sorties étaient généralement les festins gastronomiques du petit carnet gris. Nous avions connu de très bons restaurants.

Le 1er décembre 1981, Daniel Campagna et son procureur déposait une action en dommage à sa réputation pour une somme de 2000 dollars. Nous avions dû expliquer mes démêlés à un avocat juste avant la période d'examens et je me souvenais que Daniel m'avait remis 300 dollars qui ramenait la prescription au premier jour. Mon avocat avait donc demandé à la banque de fournir le chèque de Daniel Campagna.

Les examens comptaient pour 100% de la note et mes résultats étaient justes au-dessus de la note de passage. La faculté évaluait les résultats de l'année scolaire et je devais réussir un peu mieux si je voulais poursuivre le programme de droit sans me faire harceler à chaque semestre.

Nous avions passé Noël et le Nouvel An chez les parents de Claire. Elle m'avait bien montré quelques accords de piano, mais je n'étais pas très doué. Jouer de la main droite allait assez bien, jouer de la main gauche était un peu plus difficile et jouer des deux mains demande une coordination dont je n'ai pas la maîtrise. Je réussissais à chanter sans faire grimacer Claire après quelques préliminaires à placer ma voix. Elle avait l'oreille absolue, une qualité que les grands musiciens possèdent, et elle avait le doigté pour diriger une chorale ou un orchestre. Son grand frère chantait très bien et un deuxième connaissait bien la musique, mais Claire disait qu'il avait toujours la même touche sur le piano et qu'il était un technicien du piano.

Les classes reprenaient en janvier avec cinq nouveaux cours. Le semestre était moins chargé, mais le chèque de Daniel avait été fait le 25 décembre 1975, il y a presque six ans et notre avocat croyait à la prescription de cinq ans. Nous avions trouvé un avocat de l'Aide juridique pour défendre la prescription de trente ans et nous lui avions remis les documents au dossier. Cette action en justice avait sur moi un effet semblable aux conflits vécus au Palais des congrès de Montréal. Elle minait mes réserves d'énergie.

Mes cours n'avaient pas le même intérêt. J'avais déjà une longue formation en génie et le droit civiliste représentait un complément très utile alors que le droit criminel avait une valeur uniquement pour ceux qui anticipaient exercer la profession d'avocat. Le droit des biens et le droit des compagnies captaient mon attention et je ne retenais que les principes généraux du droit pénal. J'avais des égarements en raison de la lutte contre les Campagna principalement.

J'allais entreprendre mes examens avec une bien mauvaise attitude. Sur cinq cours, j'en avais réussi quatre juste au-dessus de la ligne de passage et j'avais échoué le cours de droit pénal général avec une note aussi basse que 35%. J'étais exclu du programme.

Je tire un bilan positif de mon année de droit. J'avais appris des notions importantes comme le mens rea ou l'intention coupable du droit pénal, le stare decisis ou la règle qu'une cause s'interprète selon la jurisprudence établie, la règle Audi alteram partem ou que l'on ne doit pas juger sans avoir entendu toutes les parties, la règle Nemo judex in causa sua ou que l'on


ne peut pas être juge dans sa propre cause et l'importance de la prescription évidemment. J'avais appris à rédiger une obligation ou un contrat selon une forme juridique correcte qui n'ouvrait pas la porte à de nombreuses interprétations. J'avais appris à aimer la lecture.

Claire avait complété avec succès sa deuxième année en biologie et un professeur de la faculté l'avait embauché à l'été 1982 pour composer les croquis de manuel scolaire qu'il préparait. Je cherchais à me replacer comme ingénieur, mais le Québec était en pleine récession. Le taux d'intérêt des banques canadiennes avait dépassé la barre des 20% et les entrepreneurs prenaient des vacances. Le taux de chômage allait progresser significativement et j'allais devenir un vendeur de matériaux d'isolation grâce au programme d'économie d'énergie du gouvernement fédéral.

Nous avions une bonne autonomie, la voiture, le chalet du domaine et nous visitions ses parents et ses frères. Nous avions aidé son grand frère à monter la structure de sa maison faite de troncs de pin montés pièce sur pièce. Je n'avais entrepris aucune dépense sur le domaine comme bien d'autres propriétaires. Le temps était à l'épargne. Ma réserve d'argent était bien mince et le premier avocat nous avait coûté cher. La vente d'isolation pouvait me rapporter beaucoup ou très peu selon les semaines. Je n'ai jamais été un vendeur de grand talent et je n'avais jamais remarqué de comportements différents des acheteurs ou de ma part entre les bonnes et les mauvaises semaines. J'avais un bon gérant et il trouvait souvent les bons mots pour m'encourager. Je gagnais suffisamment d'argent pour bien vivre.

Claire aimait son travail du composition et j'allais voir ses schémas au bureau du professeur. Son patron s'intéressait également à la crise économique de l'été et il m'avait montré un graphique de l'activité économique depuis 200 ans. Le tracé de la courbe mettait en évidence les périodes de croissance et les récessions. Le graphique indiquait aussi les périodes de guerre. Un détail m'avait frappé. La forme des courbes était identique à celle d'un graphique du comportement d'une roche soumise à une compression simple.

Les cours de Claire reprenaient en septembre et j'allais poursuivre la vente de matériaux d'isolation jusqu'à Noël. J'avais mes amis à la faculté de droit et aucun n'avait su que j'avais échoué. Ils savaient que je travaillais l'après-midi et le soir et je suivais quelques cours de droit le matin. Ces cours m'intéressaient et je n'avais pas été interpellé par la direction.

Mes relations avec Claire étaient moins bonnes. Claire était jalouse et elle m'accusait de la tromper, ce que je n'ai jamais fait. J'aurais eu des occasions si je l'avais décidé car la faculté de droit se composait à moitié de garçons et à moitié de filles dont certaines étaient très jolies. La culture des étudiants de la faculté favorisait les belles tenues vestimentaires que j'appréciais et je le disais. J'avais du succès auprès de quelques filles de la faculté.

J'aurais bien voulu que Claire arrête de fumer la cigarette, mais elle était droguée à la nicotine. Si elle me reprochait mes regards un peu invitant, je lui reprochais sa mauvaise haleine. Je la laissais fréquenter tous ses amis de la faculté et je n'acceptais pas d'être accusé sans fondement de la tromper avec mes amies de la faculté de droit.


J'avais été mis au chômage à la fin de l'année et je n'avais rien projeter pour l'hiver 1983. J'avais réussi à m'inscrire au certificat en droit, au cours de droit du travail. Les revenus du chômage étaient assez bons pour me permettre de payer les dépenses et j'avais encore espoir de me replacer en génie. J'occupais mes temps de loisir à assister aux cours de droit

complémentaires au domaine du génie civil. Claire entreprenait le dernier semestre de son baccalauréat et j'avais réussi à l'inscrire en microbiologie à l'Institut Armand Frappier par l'intermédiaire de Max.

Mon nouvel avocat avait préparé une demande reconventionnelle pour réclamer l'argent dû par Daniel Campagna en invoquant la prescription de trente ans. L'audition de la cause avait été fixée au 4 mars 1983. Je n'avais pas l'intention d'abdiquer et j'allais payer s'il le faut. J'allais à la Cour pour dire au juge que les Campagna avaient bafoué la mémoire de mon père peu importe qu'il y avait prescription ou pas. J'étais ingénieur et j'étais capable d'assumer une perte financière de plus.

Trois jours avant l'audition, le procureur de Daniel Campagna proposa un règlement hors cour où j'acceptais une remise de dette en faveur de Daniel en échange du retrait de la poursuite en diffamation. Si j'acceptais, l'entente allait être enregistrée et chacun payait ses frais. J'avais refusé.

Mon avocat savait que j'étais étudiant en droit et il m'avait dit qu'il devait peut-être reporter la cause car mon premier avocat avait présenté une admission en faveur de la prescription de cinq ans. Il m'avait proposé de présenter une offre au procureur de Daniel de retirer son action en échange de quoi nous retirions notre action et il n'y avait pas chose jugée. Je comprenais très bien la différence entre les deux propositions et j'avais accepté la proposition de mon avocat. Celle-ci fut présentée au procureur de Daniel et j'ai reçu une réponse positive le lendemain. Ma contre-proposition était acceptée. Les deux actions étaient retirées la veille de l'audition.

J'avais sauvé mon honneur et ce conflit d'une durée d'un an et demi avait changé la relation avec toute ma parenté. J'établirais dorénavant une distinction entre ma famille et la parenté et personne au monde ne déciderait de mon opinion sur ma relation avec mes liens familiaux.

En ce printemps, je sentais un irrésistible besoin de me rapprocher des souvenirs de ma famille et j'allais souvent seul au cimetière Côte-des-neiges et à l'Oratoire Saint-Joseph situé à proximité. Mon père nous amenait souvent à l'Oratoire. Claire notait mes heures de cours et mes sorties de prière. Elle pensait encore que je la trompais. J'avais demandé l'aide de la clinique médicale de l'Université de Montréal et le médecin traitant m'avait référé à une psychiatre. Claire ne comprenait pas mon besoin de trouver un refuge et elle avait touché à l'histoire de ma mère en disant que j'inventais toute l'histoire. Cette réflexion m'avait tellement blessé que j'étais parti prier toute le journée et j'étais rentré le soir en lui proposant de nous séparer. Les cours étaient terminés et elle était bachelière en biologie. Elle était de plus, inscrite en maîtrise à l'Institut Armand Frappier. J'avais besoin d'être seul.


J'avais rencontré la Dr Cousineau qui avait rapidement diagnostiqué une sévère dépression. Je lui avais parlé sommairement de mon histoire et elle avait dit que ma thérapie ne serait pas facile. Je n'avais jamais fait le deuil de ma famille et elle disait qu'un deuil prenait environ deux ans. Elle allait me voir toutes les semaines jusqu'à mon rétablissement.

Claire avait tenté de s'attacher au Dr Cousineau par la même occasion et elle avait refusé. Un psychiatre ne peut pas aider deux personnes liées sans prendre partie en faveur d'une seule. Claire était retournée à son logement en peine. Le destin était à ce prix. Claire a toujours subi

le conflit des Campagna depuis les reproches contre le compositeur et pianiste Claude Léveillée jusqu'aux bottes sales à Mathieu que Jean Campagna avait jeté sur ses notes de cours. La Dr Cousineau était bien heureuse de son départ.

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