CHAPITRE 5

LA DÉBÂCLE

Un mauvais génie allait me rendre la vie difficile. J'avais complété avec succès la première étape de ma vie. J'avais complété mon baccalauréat en génie et j'étais inscrit à la maîtrise. J'étais bon et je n'étais pas parfait. Je me considérais parmi les gens promis à un avenir brillant. J'avais prouvé ma valeur de nombreuses fois et dans des circonstances variées. Très peu de monde savait que j'étais orphelin et je ne parlais pas de ma famille même si certaines personnes pouvaient y trouver un mystère et une attitude bizarre de ma part. J'étais un catholique pratiquant et la messe du dimanche servait à panser un deuil que je n'avais jamais fait.

Josée était près de moi et elle m'aimait sincèrement. Je l'avais amené au moins une fois dans la famille Campagna, mais cette famille n'était pas la mienne. Josée était aussi fortement anticléricale et je liais la messe à un rapprochement avec ma famille. Je vivais également avec Josée, la relation la plus intime de ma vie et je me sentais perdu. Il n'y avait pas les performances des copains, la vantardise de quelques gars qui en mettent un peu trop et d'une communication sur ce que l'on fait ensemble sans s'interroger sur notre relation commune. Avec Josée, tout était différent.

Josée était une fille très agréable et j'étais incapable de corriger seul ce qui me manquait à l'âge de 23 ans. Je n'avais rien d'anormal au premier contact, mais il y avait un vide en moi entre le garçon de 17 ans sans famille qui réussissait à merveille et l'homme de 23 ans mûr pour la vie adulte. Je ne l'avais jamais compris et aborder le sujet me donnait le vertige.

J'avais fait un rêve une nuit que j'avais conté à Josée. Je voyais une belle pomme et, lorsque je l'avais croqué, il en était sorti de nombreux insectes volants. Josée m'avait dit que c'était ce que j'avais dans la tête. Je fuyais ce type de conversations en adoptant un comportement emprunté aux scènes de théâtre. Je faisais mal à Josée car elle m'aimait et je ne savais pas trouver les bons mots pour lui faire comprendre ce que je ressentais.

J'étais à ma cinquième année en résidence et j'entreprenais ma première année de maîtrise. Les cours de maîtrise sont nettement plus exigeants car une bonne préparation au cours nécessite plusieurs heures de lecture, les textes sont souvent trop récents pour être regroupés dans un volume didactique et le professeur vous fournit des polycopiés d'articles des revues scientifiques. Malgré ma force en mathématiques, mes carences en la matière étaient visibles, la mécanique des sols étant une science aux équations mathématiques complexes et le développement des ordinateurs à la fin des années 70 changeait les règles admises à tous les ans et il apportait son lot de connaissances nouvelles que même les professeurs avaient de la difficulté à assimiler.

J'avais accepté un poste de président de l'exécutif sans savoir dans quelle galère je m'embarquais. Personne ne peut cumuler deux tâches aussi exigeantes sans y laisser quelque chose. J'avais atteint un sommet et j'allais descendre.


L'administration d'une grande université comme celle de l'Université de Montréal est une structure complexe où les trouble-fête peuvent forcer longtemps avec d'obtenir un gain. Les administrateurs ont de longues années d'expérience avec les mouvements étudiants, ils sont d'une grande érudition et ils ont des trucs politiques efficaces pour contrer les contestataires. Ils font la loi et ils n'aiment pas se faire imposer les règles. Un rapport gouvernemental recommandait le dégel des frais de scolarité et la révision des programmes de prêts et bourses.

Dans une grande université, les mouvements étudiants sont nombreux, diversifiés et de deux types : ceux qui se rangent du côté de l'administration et s'occupent des services accessoires aux membres et ceux qui contestent le pouvoir établi de l'administration et revendiquent au nom des étudiants. Il est difficile de se situer entre ces deux pôles dans un milieu universitaire semblable lorsqu'il est question de la relation entre les administrations et les étudiants d'association.

Les associations étudiantes oscillent entre des périodes calmes et des périodes de revendications selon les leaders en place. Aux résidences universitaires, je remplaçais un président, étudiant en sciences économiques qui était déjà avocat de profession, et il avait mis en évidence que les étudiants avaient perdu des avantages au cours des dernières années, ce qui ne plaisait pas à quelques directeurs de l'université.

Le nouveau secrétaire général de la plus importante association des étudiants de l'université était une personne très bien informée, contestataire et politiquement habile face aux querelles de palais. Il n'avait pas de rival pour la réputation de bon négociateur et de défenseur du militantisme étudiant et il n'a pourtant jamais pénétré le milieu de la politique active. J'entrais dans une bagarre déjà amorcée.

Les résidents avaient la plus importante hausse des frais universitaires avec 28% d'augmentation du loyer. Un des directeurs voulait bien récupérer l'organisation de la discothèque, la principale source de fonds de l'association. Un rapport gouvernemental recommandait le dégel des frais de scolarité et la révision des programmes de prêts et bourses. Le même directeur voulait fermer les coopératives de vente de volumes scolaires et il s'était vanté d'avoir eu l'idée des fiers-à-bras lors de la contestation des étudiants de l'École polytechnique pour leur stationnement. Il était directeur des services auxiliaires dont les résidences, les cafétérias, les librairies et les stationnements constituaient ses principaux champs de responsabilité.

Le directeur des services devait répartir les budgets pour l'ensemble des services et ce dernier préparait les politiques des divers services où les opinions des directeurs subalternes divergeaient sensiblement. Le directeur des services communautaires était généralement favorable aux propos des étudiants. Nous avions à défendre les intérêts étudiants sur bien des fronts à la fois.

J'ai connu les dures luttes de pouvoir entre ces types de clans où les alliances sont parfois solides et parfois éphémères. J'ai appris à préparer une rencontre de confrontation. J'avais pris la direction de la contestation de l'augmentation du loyer en organisant un recours collectif à la Régie du logement. J'avais eu une publicité qui avait attiré les trois groupes marxistes de la fin des années 70. J'avais refusé leur accès à la résidence et j'étais traité de réactionnaire. J'avais toujours vu les résidences à part dans l'université, mais la hausse de 28% des frais de loyer était la plus sévère contre des étudiants à l'université et nous avions réussi à réduire la hausse à 20%, un gain bien moyen pour les efforts exigés.


Je voulais également assurer la survie du café étudiant et je devais superviser mon équipe d'assistants. J'avais réussi à convaincre le directeur des résidences d'accepter un projet de décoration qui ne se limitait pas aux chambres, mais qui comprenait la décoration des murs gris des salons devant les ascenseurs. J'avais eu beaucoup de succès par ces initiatives et les résidences avaient un air de printemps que même le directeur appréciait.

Je n'avais aucun contrôle sur les employés de la discothèque et la place était un nid de favoritisme. J'allais être désavoué par un groupe d'employés mécontents et j'allais donner ma démission. C'était la meilleure chose qui pouvait m'arriver. Le poste de président exigeait un temps fou qu'un étudiant peu occupé peut bien assumer, mais j'avais un semestre difficile et la tâche de président passait avant celle d'étudiant en maîtrise. Celui que j'avais battu à l'élection avait repris le poste de président et je m'étais effacé pour le reste de l'année académique.

J'étais vu comme un perdant parmi les faiseurs d'opinions. Il n'y avait plus personne pour me rappeler mes bons coups. Je retrouvais quelques alliés sûrs en mes voisins de chambre. J'avais fait la grave bêtise d'avoir une aventure amoureuse d'un soir avec une fille qui ne valait pas Josée et qui m'avait laissé des champignons en prime. Ça avait été le début de la fin avec Josée. Je m'en suis voulu à moi-même, mais il n'y avait rien à changer. La vie continuait et j'allais recentrer mes activités sur mes cours. Comme le dit le vieux proverbe chinois, on ne remet jamais les pieds dans la même eau.

Les pertes étaient plus importantes que les gains. Ma démission était mon meilleur gain et elle m'avait permis de sauver les meubles de ma situation en maîtrise. Je m'étais remis aux études et j'avais obtenu des résultats bien moyens. J'avais même échoué un cours. Les professeurs étaient partagés sur mes capacités et j'avais perdu la confiance de deux d'entre eux.

Je m'étais ouvert aux réalités des relations de pouvoir. Je m'intéressais aussi à l'actualité politique. L'École polytechnique a une réputation internationale et elle accueille de nombreux étudiants étrangers. Je comprenais que les étudiants libanais en arrivaient parfois aux coups entre eux car les deux clans se faisaient la guerre au Liban depuis longtemps. Je m'intéressais à la crise iranienne et j'avais donné mon opinion dans le journal étudiant. J'avais même compris que le monde se dirigeait vers une deuxième crise du pétrole.

J'étais courtisé par le groupe marxiste maoïste et j'avais été à une de leur réunion. Je n'avais rien retenu de leur discours et je ne voulais pas me lever à 5h00 le matin pour distribuer des journaux En lutte. J'avais refusé les invitations suivantes. C'est par un recul du temps que j'avais su apprécier mon expérience de président d'une association. J'ai connu l'école de bien des politiciens de profession : les associations étudiantes universitaires.

J'avais dû passer Noël et le Nouvel An à Arthabaska comme à toutes les années. J'achetais des cadeaux et tout le monde me saluait. Les Campagna s'intéressaient à des activités qui ne me passionnaient pas du tout. Mes cousins avaient des positions bien arrêtées et la mécanique automobile avait une place importante alors qu'elle ne représentait pour moi que des dépenses. J'apportais des livres et je lisais pendant leurs discussions.


J'avais de l'estime pour mes professeurs et ma place était à l'École polytechnique. J'avais repris les cours avec assiduité. Nous avions moins de cours et une plus grande charge de travail. Certains cours étaient plus analytiques et d'autres plus techniques. Le plus difficile était le cours sur les modèles mathématiques de comportement des sols. Nous étions un dizaine d'étudiants de maîtrise et un étudiant de l'extérieur.

Un incident amusant avait marqué le début du cours. Le professeur avait présenté en introduction les principaux modèles à développer durant le cours et l'étudiant de l'extérieur s'était levé sans dire un mot et il avait quitté la salle de cours. Le professeur l'avait rattrapé et lui avait demandé ce qui n'allait pas. Le professeur était revenu en riant en disant que cet homme était un agronome qui s'était enregistré parce que le cours avait le titre de mécanique des sols et qu'il espérait acquérir une formation complémentaire à sa profession. Il avait choisi le cours de spécialité le plus mathématique de tout le programme de maîtrise et les agronomes ont principalement une connaissance des micro-organismes et de la chimie. Les mécaniciens de sols s'intéressent au comportement physique des sols et ils enlèvent généralement les premiers centimètres de sol organique.

Il n'y avait pas plus mathématiques que ce cours-là. Le cours était structuré du plus simple vers le plus complexe. Le modèle le plus simple est le modèle élastique, le comportement d'un acier doux. Viens ensuite le modèle plastique, le comportement d'un acier dans sa zone d'étirement, d'un béton ou d'un plastique. On en compose un modèle élasto-plastique, le comportement d'un sable. On en arrive au modèle visco-élasto-plastique, le comportement d'un pergélisol, et on termine par un modèle visco-élasto-plastique avec un point de résistance plus grand sans déplacement que la résistance résiduelle, le comportement d'une argile. Nous nous étions arrêtés à ce point, mais en bon scientifique, il est important de préciser que les modèles s'appliquent à des milieux sans anisotropie et que les argiles sont souvent stratifiées. J'avais encore des faiblesses en mathématiques et je n'étais pas le seul car quelques étudiants ne comprenaient même pas les questions que j'adressais au professeur.

Nous avions aussi des cours moins difficiles. J'avais réussi à me reprendre et à rétablir une moyenne générale suffisamment bonne pour ne pas être ennuyé par la direction ou un comité de contrôle et d'admission sous conditions.

A la résidence universitaire, j'allais à ma chambre, j'avais mon groupe d'amis à la cafétéria et je m'amusais à imaginer des coups de collégiens avec mes voisins de chambre ou quelques batailles d'eau devenues inégales car notre chimiste s'était assuré d'un avantage en utilisant

des poires à pipettes. Je n'avais plus d'obligations extérieures à mes cours. J'avais aussi décidé de risquer mes économies sur quatre ou cinq titres pétroliers à la bourse de Montréal car j'anticipais une deuxième crise du pétrole.

A la fin des classes, un professeur voulait me faire débuter des expériences sur les argiles surconsolidées de la région de Saint-Eustache dans le but de préparer mon mémoire de maîtrise, mais je m'étais inscrit à un deuxième programme d'anglais du gouvernement fédéral et j'avais décidé de partir pour Regina.


Le programme de Regina ne m'avait pas permis une amélioration aussi significative de l'anglais que le programme de Vancoucer car le groupe était constitué de plusieurs vacanciers turbulents que la direction du programme n'a jamais réussi à réprimer malgré quelques expulsions. J'avais plus de sérieux que cette bande de joyeux fêtards et je participais discrètement aux soirées. Je n'avais pas d'autre objectif que de me reposer. Après les sept semaines de cours, j'étais parti en voyage dans le Mid-West américain avec un guide des particularités géologiques observables sur les routes. Elles sont remarquables et toute la zone entre les Grands-lacs et les Rocheuses recèle des trésors naturels que les dernières centaines de millions d'années ont façonnés pour le plus grand plaisir des touristes et d'un diplômé en géologie. J'avais pris la bonne habitude de me déplacer quand je voulais et où je voulais. J'avais promis de rentrer à la fin d'août et c'était ma seule contrainte.

J'étais rentré comme prévu et j'avais quitté les résidences universitaires pour louer un logement près du parc Jeanne Mance que je partageais avec un voisin de chambre à la résidence. Nous avions un salon, une cuisine et chacun notre chambre.

La crise iranienne s'était produite à peu près comme j'avais prévu et les valeurs des titres pétroliers avaient tous monté comme je l'avais prédit. Les titres avaient presque doublé et j'avais réalisé un bénéfice de 30,000 dollars en quelques mois en vendant ces titres. Je n'en revenais pas, j'en parlais beaucoup et j'allais faire des envieux.

Je n'avais pas entrepris de recherche sur les argiles surconsolidées car mes relations avec mon directeur de mémoire étaient mauvaises. J'avais décidé de m'inscrire à des cours de maîtrise disponibles. J'allais compléter tous les cours de mécanique des sols, quelques cours de mécanique des roches, le cours de calcul tensoriel et le cours d'éléments finis dont le contenu est spécifique au tenseur de spatialité.

Les éléments finis étaient l'innovation de la fin des années 70 car ils permettaient de calculer aussi bien une aile d'avion, qu'un barrage hydro-électrique, l'érosion et la sédimentation d'un cours d'eau ou la dispersion des gaz d'échappement dans un turbine. Tous les domaines avaient leur programme d'éléments finis. Le principe est simple; on utilise le dessin de la pièce à calculer, on divise l'ensemble en plusieurs petits polygones, des triangles, des trapèzes et des rectangles, et on calcule les forces et les déplacements à chaque nœud. La mosaïque peut avoir une centaine de nœuds ou des milliers, la différence est d'obtenir une matrice de quelques centaines de rangées et de colonnes ou de plusieurs milliers de rangées et de colonnes. La difficulté commence là. Il faut calculer les matrices inverses de toutes les matrices et il faut les multiplier entre elles avec un tenseur de rigidité qu'il faut calculer. Le tenseur est une matrice en bande, c'est-à-dire que la matrice comporte un grand nombre de zéro et des valeurs non nulles autour de la diagonale. Effectuer les opérations sans astuces de calcul peut nécessiter une journée de calcul à un ordinateur IBM 360, le seul ordinateur de

l'École polytechnique à l'époque. Les opérations étaient programmées en langage Fortran, le compilateur scientifique le plus commun du temps. Nous avions eu l'exercice de préparer notre propre programme et mon partenaire était nettement meilleur que moi à la programmation. Il y était plus productif et j'avais contribué pour peu à la réussite du projet. J'allais réussir tous mes cours sauf le cours de calcul tensoriel parce que je m'était absenté à l'examen.


J'avais complété tous les cours de maîtrise disponibles. J'étais le produit de trois petits départements : le génie géologique des travaux publics, la mécanique des sols et la mécanique des roches. J'étais connu de tous ces professeurs au nombre de sept. Ils avaient tous reconnus ma facilité à apprendre et à comprendre et ils connaissaient tous ma réputation de contestataire. Autour de ces sept professeurs, il y avait probablement un groupe du personnel qui me savait bon en classe, un peu marginal, membre actif des résidences et chroniqueur occasionnel au journal étudiant. A partir de là, les opinions divergeaient : j'étais marxiste, j'avais profité de mon poste de président, j'étais le prochain étudiant de doctorat de Berkeley.

J'avais effectivement de la facilité et je l'avais acquise avec ces quelques professeurs. La géologie est une science d'enquêteurs de police : trouver l'indice qui explique le mode de mise en place, le type de minéralisation, le type de dépôt. La mécanique des sols et la mécanique des roches sont des sciences analytiques faites de modèles mathématiques pour en déduire des propriétés physiques. J'ai connu le premier professeur, M. Branko Ladanyi, alors qu'il m'enseignait le cours de base en mécanique des roches au baccalauréat. C'est un chercheur d'expérience qui a travaillé autant en mécanique de sols qu'en mécanique des roches et il a fondé le groupe de recherche en ingénierie nordique, les pergélisols, un matériaux aux propriétés bien particulières entre les roches et les sols. C'est un perfectionniste un peu distrait, souvent préoccupé et jamais méchant. Il donnait de bonnes notes et il écrivait des commentaires sur tous les travaux remis. Nous étions deux étudiants à mon dernier cours en géotechnique nordique et nous avions suivi ce cours dans son bureau. Il reprenait nos travaux en cours pour les commenter. Il lui arrivait même de corriger des erreurs de développement des polycopiés. Les résultats des problèmes n'étaient pas toujours exacts et M. Ladanyi me demandait régulièrement d'expliquer par écrit mon raisonnement entre chaque pas d'équation mathématique. C'était la bonne façon d'écrire des articles scientifiques et un autre spécialiste pouvait comprendre le cheminement. C'est la meilleure leçon que j'ai tiré du cours de géotechnique nordique.

Je n'ai jamais aimé faire la cuisine et j'allais toujours manger à la cafétéria de l'université où j'avais encore un groupe d'amis. Parmi eux, quelques uns s'intéressaient aux investissements et il y avait le philosophe nietzschéen pour me proposer une alliance sur un projet immobilier. Il avait confié à un ami commun d'avoir relu les livres de Nietzsche trois fois et je ne connaissais rien de Nietzsche à l'époque. Il s'était recyclé dans la vente d'immeubles et il misait sur mon argent pour investir sur un domaine qu'il croyait une bonne affaire. J'avais consenti à lui prêter 49,000 dollars et j'avais écrit nos rapports contractuels sur un billet signé le 17 janvier 1980 dont une des clauses prévoyait l'enregistrement en deuxième hypothèque. Plusieurs clauses m'étaient favorables à la condition que les objectifs estimés par le jeune courtier se réalisent comme prévu. C'était un type ambitieux avec un humour communicatif et bon manipulateur. Il avait le profil d'un bon vendeur. Je lui avais laissé beaucoup de latitude et je n'avais pas été prudent.


J'avais ma propre voiture et j'allais quelquefois à Arthabaska. La parenté savait elle aussi que j'avais réussi de bonnes affaires spéculatives à la bourse. Le pétrole avait eu sa poussée et Jean me donnait aussi ses conseils en faveur de la propriété immobilière et du fond de terre. Mon entente avec le courtier philosophe cadrait bien avec les conseils de mon cousin et cela me rassurait. J'allais acheter un lot boisé à vingt kilomètres d'Arthabaska pour la somme de 28,500 dollars sans plus de prudence. Aujourd'hui, j'ai appris que tout le monde est économiste amateur et qu'il aime bien donner généreusement des conseils en économie qui ne valent rien.

Je marchais souvent dans le quartier. J'habitais loin du centre sportif et j'avais laissé le hockey. J'avais de la difficulté à oublier mes derniers échecs à la résidence universitaire et je ne retrouvais pas mon aplomb à l'École polytechnique. Cette deuxième année de maîtrise aurait normalement dû aboutir par la rédaction du mémoire et je n'avais même pas choisi le sujet d'étude. J'avais acquis une partie de la connaissance de tout le champs de la mécanique des sols avec des résultats moyens. J'étais seul. J'avais eu Josée et je l'avais perdu par ma faute. Je n'avais pas de famille et j'avais pas d'ami pour m'aider à m'orienter, me permettre de retrouver de bons repères et me libérer du mal de vivre et de mes secrets les plus intimes. Josée avait essayé et je n'avais rien révélé. L'activité débordante dont j'étais capable et mes succès suffisaient à masquer les souvenirs douloureux de la tragique histoire de ma famille.

Je déambulais dans les mêmes rues, soir après soir, le boulevard Saint-Laurent, la rue Prince Arthur, le carré Saint-Louis, la rue Saint-Denis, la rue Sainte-Catherine pour revenir par la rue Saint-Laurent. J'arrêtais souvent manger chez Schartz. Je regardais les gens sur les terrasses des cafés, les filles aguichantes qui offraient presque tous leurs charmes sur les trottoirs de la Catherine, les gars adossés sur les cadres de porte, policier ou rapporteur des bandes de souteneurs, et les autres passants.

J'allais souvent à l'École à pieds en passant par le parc du Mont-Royal. C'était mon exercice quotidien et je suis un marcheur.

L'événement politique de l'année était que le Parti québécois et René Lévesque en tête avaient perdu son référendum sur la souveraineté.

En mai, j'avais obtenu un poste d'ingénieur pour un laboratoire spécialisé en sols et j'allais m'initier à la pratique de la mécanique des sols avec un très bon ingénieur qui avait choisi de poursuivre ses études et de compléter un doctorat sur les problèmes de gels dans les routes. J'avais, chaque jour, une responsabilité plus grande car Marc venait de moins en moins souvent au laboratoire.

J'avais quitté le logement près du parc Jeanne Mance et j'avais loué un logement en bordure de la rivière des Prairies. J'habitais seul et j'avais un boulot qui exigeait beaucoup de présence et des recherches personnelles le soir. Je supportais bien la partie technique de l'emploi. J'avais fait quelques erreurs de débutant, mais le foreur ou un autre ingénieur supervisait mon travail et j'apportais l'expertise géotechnique au moment opportun. La source principale de tension nerveuse était le difficile contrat d'inspection des fondations du Palais des congrès de Montréal.

Le gouvernement avait décidé de construire le centre de congrès au-dessus de l'autoroute et les concepteurs avaient prévu supporter l'édifice au moyen de quatre-vingt-six caissons forés


dans le roc situé à seize mètres du niveau du sol. L'entrepreneur responsable de la construction était un ingénieur reconnu pour ses manières arrogantes et son travail peu soigné. L'expert en structure prenait un peu le travail pour acquis. La structure n'était pas la plus élevée et les charges devaient se répartir sur les caissons forés. Tout n'était qu'une analyse mathématique de structures.

Le problème se réduisait à mettre en place les caissons et j'étais responsable de la qualité du travail. IL y avait 86 caissons et chacun présentait son problème de mise en place et d'inspection. L'entrepreneur avait remis en sous-contrat la préparation des caissons et les relations avec ce dernier était bonne car le contremaître et moi étions dans le même bateau. Je n'avais aucune expérience de chantier et je devais inspecter un à un, le roc au fond des 86 caissons avant de les bétonner. Nous avions eu des problèmes d'équipements, de mesures de sécurité, de veines de craie non consolidées dans les shales, de pompage des eaux souterraines, de capacité portante des sols silteux fins et d'affaissement de la rue Saint-Urbain. Le jour de l'affaissement de la rue Saint-Urbain, il y avait au moins quinze ingénieurs sur les lieux. La rue cachait une des principales conduites de câbles de Montréal. Cette conduite contenait plusieurs lignes téléphoniques du milieu financier, les lignes informatiques de la bourse et de la police juste à côté du Palais de justice. La conduite s'était déformée de plus d'un mètre, mais elle n'avait pas cassé. J'étais pressé par plusieurs directeurs et je me sentais incapable de supporter la pression.

J'allais souvent aux îles de Terre des hommes car l'administration municipale avait organisé les floralis 80 et les îles avaient retrouvé une partie de leur attrait. J'allais réfléchir sur mon avenir et espérer retrouver la paix intérieure qui permet d'analyser un problème sans savoir que quelques directeurs tapent du pied et d'apercevoir un entrepreneur sans scrupule réjouit de tous les problèmes tant qu'ils sont de la responsabilité des autres car chaque changement se calculait en dollars.

M. Ladanyi était venu s'informer des problèmes du chantier et il m'avait conseillé de ne rien négliger. Il m'avait souligné que la situation était complexe et les réponses n'avaient aucune vérification. On avait même décidé d'instrumenter trois ou quatre caissons pour mesurer les déformations. J'avais demandé à M. Ladanyi de compléter ma maîtrise par un mémoire sur les caissons forés et il accepta.

J'avais demandé congé. Je n'arrivais plus à me concentrer, à analyser un problème d'une façon cohérente et j'avais quitté. Le philosophe nietzschéen n'avait pas rempli ses promesses et le domaine n'avait attiré aucun acheteur. Il allait jusqu'à me narguer car il n'avait pas d'argent et il aimait me faire comprendre qu'il avait les meilleurs atouts par son poste de courtier en immeubles. J'avais demander le remboursement des dettes à Jean et Daniel Campagna. Jean m'avait remis son emprunt personnel de 3000 dollars et Daniel disait qu'il n'avait pas d'argent. Jean ne reconnaissait plus aucune obligation sur l'argent prêté à son ami James et il me menaçait en me disant qu'il allait me faire perdre les deux seules familles qu'il me restait. C'était une tricherie des plus vil. J'avais prêté de l'argent à ce gars-là simplement pour le dépanner et j'avais des menaces et des faussetés pour seul remerciement.


Il y avait maintenant six ans que je connaissais la famille Campagna. J'avais appris à écouter les demies-vérités de Jean Campagna et je me rappelais de ce soir où nous avions eu un accident sur la route entre Arthabasca et Montréal. Jean avait freiné et la Mustang avait enfoncé l'arrière de la voiture devant la sienne. Le tout s'était passé en une seconde. Deux

semaines plus tard, il contait à ses frères et ses sœurs les détails de l'accident. C'était l'effet du mauvais sort et il n'était responsable de rien. Il contait qu'il freinait et sa voiture gagnait du terrain sur la voiture devant lui, mais cette voiture s'était brusquement arrêtée en frappant la deuxième voiture et qu'il avait tout fait pour arrêter à temps et qu'il avait frappé la voiture devant la sienne, impuissant à manœuvrer l'évitement. Il racontait l'histoire comme si l'événement avait duré une minute. Il aurait pu y ajouter deux trois tête-à-queue ou trois quatre tonneaux. J'allais classer ce gars-là.

Je me retrouvais avec peu d'argent, plus d'emploi, une maîtrise incomplète, une santé défaillante, une parenté peu fiable et pas d'ami. Max s'était marié durant l'été et j'avais connu une de ses amies française durant ses deux mois de vacances au Québec. J'avais entrepris des travaux sylvicoles sur le lot boisé près d'Arthabaska qui occupait mon temps et me rapportait quelques bénéfices.

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