CHAPITRE 3LA PARENTÉSeul. Voilà ce que titrait le Journal de Montréal à l'ouverture des obsèques au salon funéraire et les journalistes n'auraient pas pu choisir meilleur mot. Le destin a fait que je me suis retrouvé seul. L'infirmière de l'hôpital m'avait bandé la main droite près avoir nettoyé la brûlure. J'avais quitté l'hôpital et j'avais couché chez mon cousin Roger. Il avait dû s'écouler deux jours entre l'incendie et l'ouverture du salon. Je n'avais pas dormi; j'avais particulièrement peur de la plainte électrique qui faisait un clic, chaque fois qu'elle se remettait en fonction à tous les 15 minutes. Je m'étais fait couper les cheveux et laver la tête car une bonne partie des poils étaient brûlés. J'avais pris un bain et je m'étais revêtu de quelques vêtements empruntés à mon cousin. Nous avions été à la première mercerie de la rue Mont-Royal et j'avais choisi à la hâte un habit, quelques chemises, des bas, des sous-vêtements et un manteau d'hiver car j'étais sorti sans linge de la maison. Je pense que si j'avais pu éviter les événements qui allaient suivre je l'aurais fait. De toute façon, je ne savais pas à quoi m'attendre. J'étais rentré dans le salon mortuaire sous les flash des photographes, j'étais tombé par hasard sur ma tante Lucille en larmes et j'avais fait de mon mieux pour la réconforter. Tous les frères et les surs de mon père et de ma mère étaient présents, des personnes que je n'avais jamais vu et d'autres que je revoyais après une longue période sans contact. Je recherchais spontanément les personnes qui m'étaient le plus cher. Mes copains s'étaient déplacés en grand nombre, les amis de mes frères et surs aussi. Je saluais et j'acceptais les sympathies de tous les gens qui s'approchaient de moi et qui avaient connu un des membres de ma famille. Les sept cercueils fermés étaient alignés dans la salle centrale et beaucoup de fleurs ornaient les murs et le devant des cercueils. Nous nous recueillions pour dire un Notre père et quelques prières que mon oncle Georges, un Père rédemptoriste, dirigeait. Nombreux furent ses confrères pour assister aux obsèques et aux funérailles. Les deux salles adjacentes à la salle principale servaient d'endroit pour bavarder à voix basse et le sous-sol servait aux fumeurs et aux retrouvailles. Les obsèques durèrent deux jours et elles n'avaient pas été difficiles. Les funérailles en furent tout autrement. A l'entrée de l'église, j'avais senti les événements comme une fin. L'église Saint-Nazaire était bondée à une époque où la messe dominicale n'attirait pas plus de la moitié des paroissiens. J'avais éprouvé toute sorte de sentiments à regarder les cercueils fermés et à voir mon oncle Georges célébrer la messe. J'avais beaucoup pleuré et j'en avais supporté toute la douleur. | ||
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Un tel accident n'est pas un événement courant. Les cercueils avaient été placés dans sept corbillards et conduits au cimetière Côte-des-neiges et les policiers de la ville ouvraient le passage et gardaient le garde-à-vous d'honneur au passage du cortège. On avait mis en terre les cercueils selon la cérémonie traditionnelle du cimetière sous l'il attentif des journalistes et des photographes qui couvraient la nouvelle. On m'avait conseillé de ne pas descendre et c'était un bon conseil. J'avais regardé la cérémonie derrière la vitre de la limousine et j'avais repris mon air sobre. Je ne me rappelle plus des moments suivants. J'avais des moments d'absence durant les semaines qui ont suivi l'accident et j'ai passé trois semaines difficiles chez mon cousin Roger. Il y avait toujours la plainte électrique pour répéter son clic et je dormais très mal. J'avais décidé d'alléger mon semestre à quatre cours et de terminer mon Cegep avec au moins un semestre de retard. J'avais dû en compléter deux car certains cours n'étaient enseignés qu'au semestre d'hiver. J'avais déménagé chez les Pères rédemptoristes qui m'avaient logé trois semaines au presbytère Saint-Alphonse, le même endroit où logeait mon oncle Georges. Les causes de l'incendie n'étaient pas connues et les enquêteurs m'avaient interrogé sur les événements précédant l'incendie. J'étais un suspect potentiel et les deux enquêteurs m'avaient posé les questions d'usage sur mes activités la soirée du 11 janvier. J'étais allé jouer au volleyball avec de vieux copains et le témoignage était facilement vérifiable. L'enquêteur représentant les assureurs avait été plus insistant. J'étais certain d'avoir senti une odeur d'huile juste avant l'incendie. Il m'avait montré des photographies très explicites prises sur le lieu de l'incendie : une clé anglaise laissée à côté du brûleur, un mur en sang, les parties les plus endommagées de la structure. Il me posa des questions sur les déplacements de ma mère et de ses marches nocturnes. J'avais tout compris et j'avais cherché à protéger ma mère malgré ce qu'elle avait fait et malgré mes mauvaises relations avec elle. Ses dérapages mentaux l'avaient conduit à mettre le feu à la maison familiale. Mon oncle Georges m'attendait dans la voiture et je lui avais présenté quelques détails de l'interrogatoire et les conclusions que j'en tirais. Je lui ai dit que ma mère avait mis le feu chez moi. La nuit suivant l'interrogatoire, j'avais eu de mauvais cauchemars en pensant que la maison était en feu. D'un geste automatique, je m'étais levé et j'avais enfourché la fenêtre pour sauter. A chaque fois, l'air froid et sec de février m'avait réveillé et j'avais repris mes sens. Si j'avais sauté, la chute était d'au moins dix mètres. Mon oncle avait pris la chose au sérieux et il avait manuvré avec un copain avocat pour que le coroner en arrive à la conclusion imprécise de mort violente sans responsabilité criminelle. Lors de l'audition, mon oncle me conseilla de ne pas assister aux présentations et j'étais resté dans l'antichambre sauf pour témoigner quelques minutes. On m'avait au moins épargné une manchette de mauvais goût et le harcèlement de quelques journalistes peu scrupuleux. | ||
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Le presbytère était un logement de passage et il fallait me trouver une pension pour terminer mes études au Cegep. Ce qui apparaissait le plus avantageux était de demeurer en pension à la résidence de Jean Campagna à Montréal-Nord. C'était son cousin germain, celui qui avait étudié à l'École polytechnique et qui venait souvent à la maison à l'époque où il étudiait. Ce choix présentait de nombreux avantages. Le déplacement de sa maison au Cegep était plus facile et plus court qu'à partir de Ville Lasalle. Lui et sa femme Ghislaine étaient prêts à m'accueillir, ils avaient une chambre d'ami libre et j'y avais ma chambre. Nous avions fixé une pension très raisonnable de 20 dollars par semaine. J'avais donc aménagé à Montréal-Nord et j'allais m'intégrer progressivement à la famille Campagna et à celle de Ghislaine. Il y avait eu Max pour m'aider et me soutenir en ces temps difficiles et il y avait Ghislaine, une infirmière assez bonne en psychologie, avec qui je pouvais parler de mes difficiles souvenirs. Jean Campagna occupait son garage durant la presque totalité de ses temps libres. Je n'avais pas bien réussi mon semestre même allégé à quatre cours et j'avais échoué deux cours sur quatre. Jean et Ghislaine quittaient les week-end pour Arthabaska ou les Laurentides où les parents de Ghislaine habitaient. Ghislaine était sportive et elle m'avait montré à faire du ski. Ce fut mon principal plaisir de cet hiver 1973. Jean avait ses occupations au garage en mécanique et en électronique pendant que Ghislaine et moi organisions une soirée de ski ou une soirée de tennis au printemps. J'avais perdu la forme pour les activités académiques, mais j'avais toujours une bonne capacité physique. Je bénéficiais de la compassion de toute la famille et d'une bonne dose de sympathie. Je n'avais pas remis en question mes objectifs premiers de compléter l'université. J'avais éprouvé quelques difficultés que je ne considérais que passagères et j'avais l'intention de me reprendre à l'année scolaire 73-74. L'été 1973 fut un temps de recul par rapport aux événements de l'hiver. Nous avions organisé un voyage à trois cousins, André, François et moi, dans l'ouest canadien et américain. J'avais très peu connu ces deux cousins même si André était administrateur au Cegep Bois-de-Boulogne. Nous avions fait un bon voyage, à mon avis, même si nous avions des caractères très différents. Nos intérêts ne se conciliaient pas toujours, mais nous en parlions et nous faisons les compromis nécessaires à la bonne entente et à rendre le voyage agréable. Nous étions trois vieux garçons en vacances malgré mes petits dix-sept ans. André était surtout pressé, il prévoyait beaucoup de millage et il conduisait sa voiture. François et moi devions composer avec cette réalité incontournable. Sa voiture était une coccinelle de Volkswagon et l'espace était restreint. Nous avions une tente sur le toit et une autre dans les bagages que nous montions et démontions tous les jours. Nous étions parti un matin à environ 8h00 et nous avions roulé plus de 1000 kilomètres le premier jour pour atteindre l'Ontario par la route de l'Abitibi. Nous avions traversé l'Ontario pour nous s'arrêter quelques heures au milieu d'une tourbière où André et François avaient couché dans la tente sur le toit et moi, à la belle étoile. Je n'avais pas dormi tant les moustiques étaient nombreux et assoiffés. | ||
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Après quelques heures d'arrêt, nous avions repris la route pour effectuer la première pause à Winnipeg et nous étions arrêtés le soir à Fort Quappel. Le rythme allait diminuer par la suite. Nous avions passé une journée entière aux fêtes de rodéo et à la soirée de danse de Calgary. Il faisait bon de trouver des activités autres que rouler en voiture. Nous avions circulé à travers les montagnes Rocheuses en prenant le temps de s'arrêter et de photographier les beaux paysages. Nous avions marché une journée en montagnes à Banff et un peu au lac Louise. Nous étions passé par la vallée du Fraser et nous avions fait une halte de quatre jours à Vancouver. André préférait s'étendre sur la plage alors que j'aurais préféré faire le tour de la ville à pieds. Nous avions traversé sur l'île de Vancouver, fait le tour du parlement en voiture à Victoria et nous avions pris le traversier pour l'état de Washington. La côte ouest américaine a des paysages remarquablement beaux : la Catédrale drove, le Crater lake, le parc Yosemite sont parmi les plus beaux. Nous étions arrêtés à San Francisco et à Los Angeles quelques jours. Nous avions tiré la ligne la plus droite pour revenir à Montréal. Cette ligne passait par Las Vegas où nous avions fait une halte de deux jours. J'ai perdu 10 dollars et François en a gagné au moins 25 dollars. Mon cousin François avait nettement plus apprécié Las Vegas que moi. De Las Vegas, André, un conducteur difficilement fatigable, nous avait ramené à Montréal en deux jours sans arrêt, soit au moins 2500 kilomètres de route. Ce fut un rallye à travers le Canada et les États-Unis. Je m'étais promis que je ne répéterais plus ce genre de voyage. En revenant de voyage, les enquêteurs de la police avaient libéré la maison et j'avais eu 18 ans, l'âge légal pour hériter de la fortune de mon père. Le notaire de la famille avait préparé les certificats pour le transfert des avoirs. Mon père avait quitté Arthabaska avec 25 dollars en poche et il me léguait environ 80,000 dollars. Nous avions également récupéré de la vaisselle et des effets personnels dans la maison brûlée. Mes deux tantes Lucille et Marie-Ange avaient rapporté les objets à Arthabaska, les avaient lavé au mieux et les avaient entreposé dans le sous-sol du logement de Lucille et dans le garage des Campagna. Mon père avait des outils dont une scie électrique montée sur un banc d'acier qui servait souvent aux travaux des Campagna. J'allais régulièrement à Arthabaska depuis six mois avec Jean et Ghislaine et j'avais partiellement été intégré à la famille de Maurice D. Campagna. C'était des gens très différents de ma propre famille. Ils étaient, tout d'abord, tous plus vieux que moi alors que j'étais l'aîné de ma famille. Ils formaient un clan fermé que seule, ma tante Lucille pénétrait. Ils avaient des caractères très différents de mon milieu habituel sauf ma tante Marie-Ange qui avait gardé ses manières accueillantes de Boisjoli. | ||
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Maurice D. était sérieux et vaniteux. Je ne l'ai jamais vu avec un ami. La vie lui avait été plutôt facile et ce petit menuisier avait réussi à se constituer un riche patrimoine. Ses fils avaient appris qu'il fallait travailler pour réussir. Jean est son fils aîné et il était travaillant et ambitieux. On le considérait un peu comme un prodige car il avait manifesté très jeune, beaucoup d'habilité à bricoler et c'était un bon bricoleur, mais il n'avait pas réussi suffisamment bien à l'École polytechnique pour obtenir un diplôme de génie. Il connaissait bien la mécanique et l'électronique et un ami lui avait ouvert les portes du Cegep de Sainte-Thérèse où il était devenu professeur en technique. Ses frères et surs avaient bien réussi chacun un cours universitaire sauf Daniel, le benjamin, qui n'avait pas complété son cours secondaire et qui s'intéressait passionnément à la course automobile. Ils étaient tous sérieux, ce qui contraste avec la bonne humeur et les moqueries que j'avais jadis, l'habitude de partager avec ma famille. Ma tante Lucille était célibataire à 60 ans, gentille, moraliste, sensible et elle n'avait rien pour attirer un jeune citadin avec ses habitudes de vie plutôt différentes. La famille du frère de mon père ne s'intéressait que discrètement de ma situation. De toute les personnes qui m'entouraient, j'avais une nette préférence pour ma cousine par alliance Ghislaine. Elle aimait le sport, les moqueries, les conversations de table et les soupers au restaurant. A l'automne 1973, je n'étais plus perçu comme l'orphelin fragile, mais comme un adolescent légalement majeur et possédant 80,000 dollars. Jean Campagna m'avait demandé de lui prêter 3000 dollars à un taux avantageux pour acheter une terre agricole. Je lui avais prêté cet argent sur un simple billet mal fait disant je reconnais avoir emprunté la somme de 3000 dollars au taux de 8% l'an et signé par Jean et par moi. Ce premier prêt avait eu un effet d'entraînement. Daniel m'avait demandé de lui prêter 3000 dollars pour lui permettre de participer aux courses de formule Ford l'année suivante. Je lui avais prêté cet argent sur un simple billet mal fait disant je reconnais avoir emprunté la somme de 3000 dollars au taux de 10% l'an et signé par Daniel et par moi. Le chemin était bien tracé et la pratique allait faire un autre petit. Jean m'avait demandé de prêter 5000 dollars à son copain James qui cherchait à trouver de l'argent pour démarrer une entreprise et qui n'arrivait pas à se procurer l'argent nécessaire à la banque. Jean me disait que son copain était un homme fiable et il en était tellement convaincu qu'il me disait qu'il payerait lui-même l'argent que son ami James ne me remettrait pas. J'avais rencontré le notaire de famille pour quelques transferts non complétés et je lui avais parlé des deux prêts effectués et de la nouvelle proposition de mon cousin. Il m'avait fortement déconseillé de prêter de l'argent sur de simples billets et il m'avait dit que les billets n'avaient pas une forme légale appropriée. Il m'avait dit de faire enregistrer les prêts si je tenais à prêter mon argent à une personne que je connaissais. Il m'avait dit que la proposition de Jean était acceptable s'il s'engageait personnellement à garantir le prêt, que cet acte s'appelait une caution et qu'elle était couramment utilisée dans le milieu des affaires. | ||
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J'étais revenu à la maison et j'avais parlé de mes nouvelles exigences pour prêter de l'argent et Ghislaine m'avait fait une crise en me disant que je ne mêlerais pas les affaires de famille avec le notaire. Jean avait réaffirmé sa confiance en son ami James et son offre de payer tous les montants qu'il ne payerait pas. J'avais maintenu ma position un certain temps, puis j'avais fini par céder. J'avais promis de prêter l'argent demandé. Quelques jours avant le prêt, la dispute avait été relancée et Jean m'avait dit qu'il ne garantirait pas le prêt de son ami James. J'aurais dû refuser sans appel le prêt, mais je n'avais que 18 ans et j'étais encore fragile après la mort de ma famille. J'avais également déjà promis de fournir cet argent et mon père m'avait montré à ne pas renier ma parole. J'avais prêté les 5000 dollars sans aucun billet car personne ne s'entendait sur la forme que devait avoir le billet. J'avais bâclé l'affaire, un prêt de 5000 dollars à 11% d'intérêt l'an sans aucun papier de reconnaissance de dette. J'avais repris les études au Cegep de Bois-de-Boulogne et j'avais pris plus de cours que nécessaire. J'avais également repris la compétition avec le club de soccer du collège et je retrouvais des équipiers de l'année précédente. Il n'y a jamais eu rien de mieux qu'une partie de soccer pour me redonner de l'aplomb. Je n'avais plus échoué un seul cours de Cegep. Je partageais ma vie avec celle de Jean et Ghislaine, les visites des deux familles et de quelques amies infirmières à Ghislaine. J'étais généralement bien reçu et les gens de l'entourage connaissaient mon passé récent. J'avais dû subir une épreuve à la fin de l'année 1973. André avait invité sa famille à une soirée et, la nuit venue, il avait préparé les lits et nous avions été couchés chez son voisin. André cachait qu'il avait des tendances homosexuelles et il avait laissé aller ses fantasmes sur ma personne et je n'avais rien dit. Il m'avait baissé les culottes et il avait sucé mon pénis. Je voyais que j'étais encore vulnérable et j'avais pleuré toute la nuit. Les Campagna représentaient une sécurité que j'étais prêt à payer cher. Je n'aurais probablement pas accepté une telle insulte avant la mort de mes parents car je suis un homme qui a une attirance vers les femmes uniquement et j'aurais certainement frappé d'un bon coup de poing, celui qui aurait pris la liberté de tenter de jouer avec mon zizi. J'en ai gardé le secret plusieurs années et mes relations avec André se sont limitées par la suite à des rapports de cousins sans affinité particulière. J'allais faire du ski plusieurs fois au cours de l'hiver et j'avais laissé le hockey. Ma cousine était enceinte de son premier enfant qui allait naître le 16 juin 1974. J'avais préparé mon entrée à l'université de Montréal en science géologique et mon admission aux résidences universitaires. J'avais été accepté par les deux administrations. Les cours se terminaient à la fin mai et Ghislaine était pressée de préparer la chambre pour le bébé. Je m'étais arrangé avec mon oncle Georges pour passer l'été à la commune de la rue Leclaire. Mes relations avec les Campagna allaient être un mélange de bons sentiments, de promesses et de conflits pour plusieurs années en raison des trois prêts et de l'illusion d'un droit acquis sur mon comportement. | ||
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J'avais déménagé fin mai à la commune des Rédemptoristes que mon oncle partageait avec trois autres prêtres. Ma tante Lucille m'avait incité à accepter l'emploi d'un cultivateur, mais ce travail ne me plaisait pas et je l'avais quitté après deux semaines. Je m'étais replacé comme livreur de gâteaux Vachon. J'avais eu un été presque sans histoire, je m'étais cassé le nez en jouant une partie de soccer. Le nez cassé est une blessure un peu douloureuse, mais se faire replacer le nez par un chirurgien plastique est une expérience indésirable. Il vous frappe le nez à coups de marteau et il vous le bouche avec des mèches d'un mètre de long qui vous empêchent de respirer correctement. Un véritable supplice. J'allais aussi me faire une opinion assez juste des qualités et des défauts de mon oncle Georges. C'était un prêtre engagé dans le mouvement social de l'Église catholique et dans la ligne directrice du Concile Vatican II. Parmi les quatre prêtres, il était le plus fidèle à cet engagement et il le restera jusqu'à sa retraite. J'avais acquis une attitude plus conservatrice du milieu où se situait le collège Bois-de-Boulogne. J'allais étudier les sciences à l'université et j'affichais déjà un pragmatisme très éloigné des positions fortement syndicales de la commune. Un des prêtres adoptait des positions de combat contre les autorités que je n'approuvais pas et il favorisait la grève dans les milieux hospitaliers, une opinion syndicale largement répandue en cette période du début des années 70 et que je considérais immorale parmi la petite commune où j'habitais. Je me faisais rappeler à l'ordre par mon oncle Georges en disant que je ne connaissais rien aux relations de travail, une réplique que mon père ne m'avait jamais dite. Depuis les événements d'octobre 1970, j'étais un partisan de la loi et de l'ordre et je n'approuvais pas une action pour défendre un principe douteux. Je me rendais bien compte qu'il n'y aurait plus jamais personne comme mon père et que je n'aurais jamais une faveur comparable à celle que j'avais connu de la part de la parenté. Le 2611 Leclaire était situé à proximité du chantier du stade olympique et le vélodrome était en pleine construction. J'allais régulièrement voir l'avancement des travaux et j'y avais rencontré Gilles en tenue de policier, un vieux copain de la 11eB. Septembre arriva et j'avais ramassé mes effets personnels pour les amener à la chambre 10120 des résidences universitaires où j'allais vivre cinq ans. | ||