CHAPITRE 2VILLE LASALLEJ'ai vécu à Ville Lasalle de 11 ans à 17 ans, les plus belles années de ma vie. C'était à l'époque où tout semblait possible. Je m'en rappelle bien car plusieurs événements heureux ont marqué cette époque. Ce fut la période de l'ouverture au monde extérieur, de l'initiation à la connaissance des lettres et des sciences, d'une vie sociale active, de mes premiers amours de jeunesse et de mes premiers succès en sports. Verdun n'était que la tige de la vigne et ses bourgeons. Ville Lasalle en serait les fleurs et les fruits mûris au chaud soleil de l'été avec ses quelques orages. Pour bien situer cette époque, je poursuis la métaphore en disant que les raisins seront vendangés le 12 janvier 1973 et ils seront pressés à la masse par une partie de la famille de Maurice D. Campagna, le beau-frère de mon père et ses trois fils, Jean, André et Daniel. Pour un jeune garçon doué venu d'un quartier où la loi du plus fort est la meilleure, Ville Lasalle était un cadeau du ciel. C'était un ville en pleine expansion où les jeunes bien éduqués abondaient et il était facile de se faire des amis. Les rivalités existaient, mais il y avait souvent moyen de trouver des terrains d'entente. Les ruelles de Verdun entretenaient les querelles et elles m'obligeaient à me replier dans un clan avec ses meneurs et ses marques de reconnaissance. Ville Lasalle avait quelques terrains où un groupe montrait du mépris sans plus. Même la difficile question linguistique n'avait pas de racines suffisamment anciennes pour nuire aux bonnes relations entre les deux principales communautés officielles et l'importante communauté italienne. La mauvaise expérience ou le noyau des querelles était l'école bilingue Laurier-MacDonald où je ne mettais jamais les pieds. Les clubs sportifs de chaque paroisse servaient de ralliement ou d'exutoire au patriotisme des plus nerveux et aux parents. C'était les français de Saint-Nazaire et de Sainte-Catherine-Labouret contre les anglais de Lasalle Height et les italiens de Lasalle Nord, des rivalités inoffensives. La ville organisait toujours une soirée d'hommages et Jacques Lemaire, joueur du Canadien de Montréal et citoyen de Ville Lasalle, acceptait la présentation des trophés de la ligue de hockey aux équipes gagnantes et aux joueurs les plus méritants comme un devoir légitime. Les parents valorisaient l'éducation. Les bons résultats scolaires avaient une signification positive dans l'esprit des gens de la ville et je bénéficiais d'une réputation que je n'avais jamais connu à Verdun. Mon père avait acheté à bon prix une grande maison avec une grande cour mal entretenue dans la paroisse à prédominance française de Saint-Nazaire. C'était le vieux quartier de la ville, coupé par les voies d'accès du pont Mercier. Les rues avaient de grands arbres, les parterres de verdure étaient grands et le plus beau terrain de jeux de la ville, le parc Hayward, se situait à quelques pas de la maison. Celle-ci était une structure de bois avec un revêtement en papier brique et des divisions de panneaux en papier pressé. Elle avait quatre chambres à l'étage en plus d'une chambre de bain; le salon, la salle à manger et la cuisine étaient regroupés au rez-de-chaussée; le sous-sol était entièrement en béton et une partie seulement était aménagée avec des panneaux de | ||
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préfini et servait de salle de jeux et il y avait une deuxième salle de bain. Nous étions deux par chambre et je partageais ma chambre avec Roland. C'était une bonne amélioration par rapport à nos conditions de vie à Verdun. Mon père savait que cette maison représentait une bonne affaire. L'entretien n'était pas effectué correctement et une grosse clôture de planches de bois cachait toute la valeur architecturale de la maison que des rénovations à peu de frais et de beaucoup de travail rendraient plus attirante à la vue des gens du quartier. La maison était située à un carrefour entre deux rues principales, la rue Centrale et la rue Lafleur. Mon père avait tout planifié pour bricoler les aménagements intérieurs, refaire le terrassement, refaire la peinture et reconstruire le garage. Fils de cultivateur, il comptait sur moi, son fils aîné, pour mettre la main à la pâte. Je l'ai aidé plus à la manière d'un adolescent de la ville qu'à celle du fils d'un cultivateur. Les études prenaient la première place, ce qui le rassurait, et les sports prenaient la deuxième, ce qui ne rentrait pas toujours dans ses objectifs. Ses plans s'échelonnaient sur plusieurs années et j'avais l'habitude de réaliser les objectifs demandés. Nous avions emménagé quelques jours avant la rentrée scolaire de l'automne 1966. Je commençais ma première année du cours secondaire dans une polyvalente neuve. Si j'étais demeuré à Verdun, j'aurais, de toute façon, changé d'école. Nous étions deux mille élèves en milieu inconnu où quelques uns se connaissaient déjà. J'avais bien assimilé le programme accéléré des dernières années du primaire et j'avais retrouvé ma position de premier de classe. L'intégration s'était merveilleusement bien faite. La polyvalente Cavelier de Lasalle offrait des services que ma petite école Notre-Dame-de-Lourdes n'avait pas. Nous avions de grands gymnases, une bibliothèque, des laboratoires et deux grandes cafétérias. Les salles de classe étaient regroupées en quatre ailes : les deux premières années garçons, les deux premières années filles, les deux dernières années garçons et les deux dernières années filles. Personne ne connaissait mon origine et aucun de mes camarades de classe pouvait dire que j'avais deux ans de moins que l'âge normal du groupe. Je m'étais choisi de bons équipiers et de bons amis. A 11 ans, la différence de développement physique était importante par rapport à des copains de 13 ans, mais j'étais déjà grand et la différence allait s'amenuiser avec le temps. Je pouvais toujours marchander un peu de support pour quelques privilèges académiques. En sports, j'étais classé selon mon âge, ce qui me donnait un autre noyau d'amis. L'organisation sportive de la paroisse offrait beaucoup plus de diversité qu'à Verdun. J'y ai pratiqué le hockey et le judo. Je n'avais pas le talent pour jouer au baseball, le club de Saint-Nazaire étant l'un des meilleurs de la province. J'avais rejoint le club de soccer de la ville, l'Olympique de Ville Lasalle, un sport boudé par les québécois où j'allais exceller. Je m'étais fait des amis parmi les copains de mon frère Roland. J'avais tout un réseau de relations amicales que je n'avais jamais eu à Verdun. Un voisin m'avait même amené un peu malgré moi, à l'inauguration du métro de Montréal en avril 1967, la seule journée de classe que j'ai manquée sans justification. Ce printemps 1967 avait quelque chose de magique. C'était l'ouverture de l'Exposition universelle de Montréal baptisée Terre des hommes. Mon père n'avait pas exécuté de travaux de réno | ||
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vation durant toute cette période et chaque moment libre était une occasion pour visiter l'Expo. Le thème était l'homme et les sciences. Je découvrais une grande porte ouverte de la connaissance humaine présentée avec des instruments grandeur nature, des maquettes lumineuses, des films, des présentations théâtrales et des costumes variés des 70 pays représentés. Je voyais le monde à portée de la main et la science avec toute sa splendeur à travers mes yeux d'adolescents de 12 ans que mes premiers cours d'initiation à la polyvalente m'avait fait découvrir. J'avais l'habitude de me déplacer sur le site de l'Expo avec Roland et ma mère suivait derrière avec les trois plus jeunes dont le benjamin Charles qui avait 4 ans. J'avais eu 12 ans en juin et j'utilisais des trucs d'adolescents pour éviter les longues files d'attente. Il y avait une centaine de pavillons et je les ai tous visité au moins une fois. L'aménagement général était remarquablement bien planifié avec ses voies d'accès larges, ses bancs pour se reposer, ses terrasses de verdure, ses arbres et ses fleurs, ses tables pour manger et ses nombreux kiosques où l'on vendait une gamme de produits du sandwich au bidule venu d'Afrique. C'était vraiment la Terre des hommes. Il y circulait des personnes de toutes races et de toutes cultures. Les pavillons étaient construits sur un remblai excavé à même les matériaux du fond du fleuve Saint-Laurent que des ouvriers du chantier avaient étendu. Tout le terrain de l'exposition était adjacent à la petite île Sainte-Hélène, un parc public de Montréal, constituée par une brèche volcanique au milieu du fleuve sur laquelle pousse des arbres magnifiques et une place historique où les français avaient jadis aménagé un fort pour défendre la colonie. Les ingénieurs avaient conçu des plans et réalisé une ville en miniature dans une zone où coulait le fleuve. Les architectes avaient imaginé des structures comme des uvres d'art. La sphère du pavillon des Etats-Unis était construite dans le flanc de l'île Sainte-Hélène face à la structure de verre et de poutres obliques du pavillon de l'URSS. Les deux pavillons étaient réunis par le pont de la Concorde en pleine période de guerre froide. Des transports adaptés et variés permettaient de se déplacer sur tout le site : un train rapide pour les déplacements longs, un mono-rail pour un survol du site, des véhicules utilitaires électriques et de petites embarcations nautiques pour circuler entre les canaux. Il y avait souvent 300,000 visiteurs les week-end et les îles n'étaient pas encombrées. Tout le monde y circulait facilement. J'ai vu le magnifique film du pavillon de Bell Canada au moins quatre fois et souvent en évitant la file d'attente. J'ai appris les principes généraux du fonctionnement d'un réacteur nucléaire au pavillon de la France. J'ai admiré la magnifique représentation d'un village travaillée par les artisans tchécoslovaques. Tout avait été pensé pour plaire au plus grand nombre de gens. J'ai conservé mon passeport de cette exposition universelle de Montréal rempli d'étampes sur toutes les pages, même sur le carton de couverture. Ma mère avait généralement la garde des trois plus jeunes et mon père se libérait quelquefois pour suivre ses deux garçons ou sa fille. Mon père était moqueur et il aimait bien faire des remarques aux hôtesses dont la plus commune était de dire qu'il n'avait que 25 ans. Je me souviens qu'il avait instruit tout les curieux au pavillon de la technologie sur les automates programmables fonctionnant par bandes de papier trouées car la Crane possédait ce genre d'équipement à l'usine de la rue Saint-Patrick. | ||
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Nous avions eu droit à une journée de manèges, ce qui était convenu avec ma mère qui tenait la bourse assez bien serrée. Cet été 1967 avait été le début de ma mémoire d'adolescent, les premiers moments d'une liberté sans surveillance de mes parents et d'une complicité avec mon frère Roland. Je suis retourné souvent sur le site de Terre des hommes après la perte de mes parents. En septembre 1967, je reprenais le chemin de la polyvalente. La direction avait décidé de regrouper les classes selon les résultats académiques. Il y avait donc les classes de programme enrichi, de programme régulier et de programme allégé. J'étais de la classe de neuvième du programme enrichi et ma sur Anne était de la classe de neuvième du programme régulier. A l'exception du qualificatif de bollé, ma sur m'avait pas une très bonne opinion de moi. Pour mon père, les événements n'ont pas été très faciles. Les rumeurs de fermeture de la Crane Ltd se sont révélées fondées. Crane a fermé son usine de la rue Saint-Patrick et elle a déménagé les équipements en Ontario. Elle avait mis 500 ouvriers de la sidérurgie à pied avec pour seule compensation, une pension de huit dollars par mois à la retraite. La compagnie avait bien offert 140.$ de prime par employé, mais les ouvriers l'avaient refusé. Il n'y a jamais eu de plan de relocalisation et encore moins de plan de recyclage. Après 23 ans de loyaux services, une seule grève de 15 jours durant toutes ces années, mon père se retrouvait sans emploi comme la majorité de ses compagnons de travail. Je ne me souviens pas de la période précise de la fermeture car Montréal vivait sous l'effervescence de l'Expo. Mon père était devenu principalement un chauffeur de taxi. Son emploi à la Crane lui avait permis un bon régime de vie et de posséder deux maisons, celle de Ville Lasalle et celle de Verdun qui rapportait des revenus de location. Le premier effet visible de sa diminution de revenus a été la mise au rebut de la vieille Ford sans son remplacement. La voiture de taxi suppléait au besoin de temps en temps et selon la bonne volonté du propriétaire. L'argent aide à rendre le malheur supportable et le manque d'argent vous ramène les deux pieds sur terre en très peu de temps. Mon père n'avait pas une situation financière catastrophique, mais il ne fallait pas s'asseoir sur le pécule gagné. La maison de Verdun n'assurait pas des revenus suffisants pour nourrir, loger et habiller huit personnes. De plus, nous n'avions pas les moyens de remplacer la vieille Ford. Il y avait néanmoins quelques options que ma mère avait proposé et mon père avait préféré s'en tenir au choix qui lui semblait le plus sûr. Ma mère proposait de retourner sur le marché du travail. Charles, le benjamin, avait 5 ans et il commençait la maternelle à la même école que les plus jeunes. Ma mère était donc plus libre. Elle avait aussi proposé de vendre la maison de Verdun et d'acheter un petit commerce, un dépanneur ou un restaurant. Le secteur des services était en croissance au Québec à la fin des années 60 et ma mère avait toutes les chances de bien tirer ses marrons du feu. Son habilité intellectuel favorisait une participation accrue de ma mère aux revenus du ménage. Je ne crois pas que la solution retenue par mon père était la meilleure. Le manque d'argent a des effets pervers. Il ramène bien à l'essentiel, mais il réduit sensiblement l'assurance, la part normale au risque, il rend les personnes plus vulnérables et beaucoup plus prudentes. A ce moment, mon père a dû penser que c'était sa sécurité personnelle et celle de sa famille qui était mise en jeu. J'en | ||
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tire aujourd'hui cette analyse, à 43 ans avec un baccalauréat et une maîtrise en administration. Ce n'est pas un reproche à mon père ou à ma mère. Mon père avait néanmoins déniché un emploi dans une fonderie artisanale au nord de la ville de Montréal. Il retrouvait son métier de mouleur comme il existait à la Crane avant la mécanisation des opérations. Il se levait à 5h00 le matin pour prendre le premier autobus du matin et arriver au travail à 7h00. Il revenait du travail à 19h30 les jours de semaine et il allait conduire le taxi les deux nuits du week-end. La vie de famille avait changé. Mon père était le plus souvent absent de la maison et ma mère y prenait toute la place. Ma sur Anne s'y plaisait, moi, pas du tout. J'avais plutôt appris à connaître les parents de mes amis. J'étais apprécié de mes copains et de leurs parents. J'étais le bollé de la classe, celui qui aidait mes copains à comprendre les problèmes plus difficiles et j'étais pour ces parents, le professeur auxiliaire du fils de maman. J'avais souvent des dîners en prime. J'étais un peu moqueur comme mon père et cela dérangeait plus ma propre mère que la mère de mes copains. J'allais me donner inconsciemment une règle de vie simple : exécuter les petits travaux à la maison que mon père me demandait et passer une bonne partie de mon temps de loisir chez mes amis. Mon père avait cherché à se reclasser à Ville Lasalle. Il travaillait pour un entrepreneur en construction comme journalier et il débuta comme occasionnel, au déchargement de bateaux de minerai de charbon pour la compagnie Lasalle Coke que les écluses du canal Lachine encore en fonction permettaient aux minéraliers de naviguer jusqu'à l'usine. J'avais très bien réussi ma neuvième année scolaire et mon père avait préparé rapidement un programme pour les rénovations de la maison. Les travaux extérieurs avaient été négligés depuis plusieurs années et mon père voulait bien redonner du lustre à la finition et au terrassement. L'été 1967 avait été celui de l'Expo, l'été 1968 fut celui des travaux de rénovation. Je partageais mon temps entre les sports et les rénovations de la maison. Nous avions mis à terre la grosse clôture en premier lieu. Nous avions récupéré les bonnes planches, nous les avions entreposé dans le garage et nous avions jeté le bois pourri aux vidanges. Nous avions tondu le gazon et la mauvaise herbe que la maison avait déjà meilleure allure. Mon père s'occupait des travaux les plus difficiles et j'avais pris le pinceau une bonne partie de l'été. Il avait brûlé à la torche ce qui restait de peinture sur le bois. Il n'y avait pas de meilleure solution tellement la vieille peinture était écaillée. J'avais appliqué deux couches de peinture sur tout le bois découvert de la maison. J'avais dû gratter plus de deux cents carreaux à la lame de rasoir car chaque fenêtre était constituée de plusieurs carreaux, ce qui donnait un beau style à la maison, mais qui exigeait un long et minutieux travail de finition. Un compagnon de travail avait défriché le sol et ses mauvaises herbes du terrain avec une machine à labourer, ce qui m'avait évité le pénible travail de tout retourner la terre à la pelle. Nous avions replacé et nivelé le terrain, nous avions replacé les pierres de l'accès à l'entrée principale et nous avions ensemencé le terrain labouré. Je devais arroser la pelouse tous les jours pendant un mois avant de voir les premières pousses de gazon sortir de terre. Nous avions planté une haie | ||
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de chèvrefeuille entre les trois gros érables qui bordaient le terrain ainsi que devant la rue Lafleur jusqu'à la limite de la propriété familiale. Nous avions également changé les bardeaux d'asphalte qui recouvrent le toit car ceux en place étaient usés. Nous avions repeint l'extérieur de la maison de Verdun, les galeries, les clôtures et les cadres de fenêtres. J'avais eu presque l'emploi d'été de mes deux mois de congé. Un voisin et ami de mon père se moquait bien de lui et de ses trois emplois, Lasalle Coke, le taxi et les rénovations de la maison. A l'automne 1968, la maison avait bien meilleure allure. L'année scolaire 68-69 avait été pour moi sans histoire. J'avais une réputation bien établie avec mes amis de 10e année de la classe du programme enrichi. J'avais formé avec un des seuls immigrants italiens de l'école, une coopération scolaire que les initiés appelaient la coopérative Bois-Max. Nous avions les meilleures notes de la classe dans des matières différentes. C'était le début d'une amitié qui dure toujours. Mon père avait trouvé une certaine stabilité en devenant permanent à la fonderie de Lasalle Coke. C'était le Québec qui bougeait avec l'élection de Pierre E. Trudeau et de ses libéraux à la tête du gouvernement fédéral canadien. Porté par une vague de jeunesse et le slogan " fini les folies ", Pierre Trudeau prenait le pouvoir pour y imposer sa vision du Canada et remettre le Québec à sa place, ce qu'il fera en 1981, à la manière d'un professeur de droit constitutionnel. René Lévesque, l'autre vision du Québec, quittait le Parti libéral du Québec pour fonder un parti indépendantiste, le Parti québécois. Après les événements de la Crane, ma mère, plus politisée que mon père, disait ouvertement qu'elle ne voterait plus jamais pour les libéraux. Elle disait à qui voulait l'entendre que jamais un politicien n'avait prononcé un seul mot en faveur des ouvriers de la Crane. Ma mère avait l'habitude d'apprendre sa leçon rapidement. Mon père restera toujours jusqu'à sa mort un admirateur du général De Gaulle et le " Vive le Québec libre " du général dit du balcon de la mairie de Montréal était suffisant pour décider du vote de mon père. J'avais des racines profondes avec mes camarades de classe et quelques uns sont restés mes meilleurs amis après 30 ans. La 10eB allait préparer la 11eB. Nous étions les étudiants les plus performants de l'école. La 10eA et la 11eA étaient la classe des filles du programme enrichi. Nous n'étions pas seulement les meilleurs en résultats académiques, mais nous avions les meilleurs sportifs, les organisateurs de pop music et des activistes redoutables. A 14 ans, je mesurais déjà 1.80 mètre et la différence de capacité physique avec mes camarades de classe s'amenuisait par rapport à ce qu'elle était un an auparavant. Compte tenu des sauts que j'avais fait à l'école primaire, j'étais plus jeune que les autres élèves, mais ma capacité d'apprendre me servait bien. J'aidais mes camarades de classe les week-end, je leur fournissais les solutions des devoirs et je les aidais aux examens. En échange, je participais activement aux activités sportives du groupe, au hockey, au baseball et au football même si j'étais un joueur bien ordinaire. La classe comptait trois blocs principaux : les bollés, les sportifs et les pop music. Les bollés et les pop music n'avaient pas d'affinité commune et le clan des sportifs assurait la cohésion de toute la classe. Max et moi étions privilégiés car nous étions autant identifiés au clan des bollés qu'à celui des sportifs. La classe du programme enrichi comptait le meilleur joueur de hockey du | ||
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club junior de Ville Lasalle, le quart-arrière du club de football, le meilleur lanceur du club de baseball, l'ailier espacé du club de football et le meilleur coureur de 100 mètres de l'école, l'organisateur des soirées de danse et j'étais l'un des bons joueurs du club de soccer de Ville Lasalle. J'avais autant de plaisir à l'école que j'en avais durant la saison estivale. Je ne me souviens pas d'une journée ou une période de morosité à l'époque où j'ai vécu à Ville Lasalle. J'avais bien quelques détracteurs, mais il était très simple de les éviter. A l'été 1969, mon père poursuivait les travaux de rénovation de la propriété. Je devenais un apprenti plus fiable. Mon père avait le projet de démolir le vieux garage et d'en reconstruire un neuf. Il a dirigé tous les travaux et j'en ai exécuté une bonne partie. J'avais pris plaisir à bâtir. La démolition du vieux garage fut l'affaire de quelques jours. Nous avions défait chaque pièce de bois. Les planches des murs étaient en bon état et les pièces de bois du toit étaient pourries. J'avais jeté aux ordures le mauvais bois et j'avais arraché les clous et mis en piles le bois sec. Nous avions préparé la fondation et nous avions bétonné le plancher. Nous avions monté une ossature de bois avec les madriers récupérés et des madriers achetés. Pour le reste, mon père avait réussi à se procurer des planches en quantité suffisantes sur lesquelles j'avais arraché un grand nombre de clous. Je récupérais le bois, je récupérais les clous et je redressais les clous. C'était une opération de recyclage bien avant la popularité de l'écologie. J'ai planté environ quatre clous sur cinq de ce garage. J'ai appliqué la première peinture sur le revêtement de bois pressé et le garage a toujours le même aspect aujourd'hui qu'au jour où j'ai quitté Ville Lasalle. Il y avait beaucoup moins de gens pour se moquer de la vieille maison de la rue Lafleur. Mon père n'avait probablement pas beaucoup d'argent, mais il ne nous en parlait pas. Nous n'avions pas de voiture, un indice sûr que le compte de banque n'était pas élevé. Le système de transport en commun suffisait à nos déplacements et mon père réussissait habituellement à obtenir une voiture taxi pour les occasions spéciales. Les rénovations demandaient plus de mon labeur que l'argent de mon père. Il trouvait les aubaines qui m'obligeaient à plus de bricolage et de travail. Un ami menuisier le conseillait et il acceptait les bonnes idées. Ses quelques erreurs m'ont enseigné des pièges à éviter et j'ai appris de bons trucs à la construction du garage. Mon père ne manquait jamais de montrer son appréciation pour mon bon travail et les bonnes idées que j'avais. Il se disait même fier de certains de mes bons coups. Il n'y a jamais eu personne pour en faire autant après la mort des membres de ma famille. A l'automne 1969, je retrouvais mes copains de classe en 11eB, une classe trop forte pour les professeurs de la polyvalente Cavelier de Lasalle. Nous nous retrouvions à peu près le même groupe de garçons et les mêmes clans que nous avions laissé au printemps précédent. Nous avions appris à nous allier ensemble contre les professeurs et la classe comptait un nouvel élève qui avait pour premier objectif, d'être le plus dérangeant de l'école. En 10e année, nous avions un groupe de professeurs exceptionnels qui avaient plaisir à nous stimuler et à garder la compétition entre élèves sur un plan académique. Je me souviens particulièrement du professeur de mathématiques Rock Dextradeur. Il n'était pas le seul. En 11e année, les professeurs n'avaient pas compris le dynamisme de cette classe et ils allaient en payer le prix. Nous étions un groupe d'adolescents capable du meilleur et du pire en coups de collégien dans une école où la discipline avait toujours été respectée, du moins par la classe des plus doués. | ||
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Le professeur de français nous souhaita la bienvenue en disant qu'il en était à sa 21e année d'enseignement et qu'il avait déjà connu d'autres classes comme la notre. Trois mois plus tard, il était remplacé par un autre professeur, victime d'épuisement et de dépression. C'était notre deuxième, sinon notre troisième victime. Nous avions envoyé à la casse six professeurs d'anglais cette année-là. Je ne crois pas que notre record n'ait jamais été battu. Tous les aléas de notre discipline relâchée ne nous empêchaient pas de réussir au niveau académique car il y avait toujours les copains de classe pour nous replacer. Nous formions une redoutable équipe en sports, la 11eB n'avait pas d'équivalent dans la polyvalente. Notre collègue champion des idioties avait même fait évacuer la section des laboratoires pour une expérience de Drano mêlé à de l'acide chloridrique et une barre de plomb. Le cocktail produisit une épaisse fumée de gaz de chlore. La direction restait béat à imposer une ligne disciplinaire et elle nous avait ajouté un élève polonais de 43 ans avec qui nous avions admis comme un des nôtres et une fille qui devait rester indifférente à nos fourberies et que nous avions surnommé du nom peu flatteur de la pioche. J'avais passé quatre mois à l'extérieur du cours de géométrie en raison d'un jeu de disparition de livres et j'avais eu la meilleure note de la polyvalente aux examens de juin du Ministère. J'en étais mort de rire. Je devenais plus costaud et j'étais plus en mesure de rivaliser avec mes copains de classe. Le groupe des bollés avait l'habitude de jouer au volleyball tous les vendredis à l'école Laurendeau-Dunton. Nous avions prolongé nos rencontres sportives jusqu'à l'époque du Cegep. Je jouais au football avec un groupe des sportifs, ainsi qu'au baseball et une version modifiée du roller derby qui consistait à courir dans un gymnase sans patins à roulettes et à appliquer les règles des attaquants contre les défenseurs pour marquer des points. Nous avions l'habitude de jouer au football les jours de grandes pluies ou après une tempête de neige. Le terrain argileux de l'école Notre-Dame-des-rapides se changeait en mare de boue, ce qui nous permettait de plaquer le porteur de ballon au sol sans trop de douleur et de faire goûter la bonne saveur d'argile à celui qui se retrouvait sous le plaqué. Ma mère m'obligeait à enlever mes vêtements dans l'entrée arrière de la maison et je ne l'ai jamais entendu critiquer nos pratiques sportives. Je ne l'avais pas toujours sur le dos. Toute bonne chose a une fin et la fin de l'année scolaire voulait dire la rupture de ce noyau d'amis car la polyvalente Cavelier de Lasalle n'offrait pas la 12e année et nous avions à choisir entre Verdun et Lachine. Je m'étais inscrit à l'école secondaire Richard de Verdun. J'avais obtenu des notes nettement supérieures à la moyenne aux examens du Ministère et je n'avais éprouvé aucune difficulté à l'admission en 12e année. L'été 1970 n'apporta pas de nouvelles habitudes ou un nouveau mode de vie. Je n'étais responsable que de quelques travaux d'amélioration et d'entretien. Mon père avait adopté une routine de travail régulière de cinq jours par semaine à Lasalle Coke et deux nuits de taxi. Ma mère avait développé une passion pour la lecture, particulièrement la littérature, et elle s'était refermée dans ce monde. | ||
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Ma grande sur Anne était également inscrite en 12e année à l'école secondaire Richard, mais elle ne faisait pas partie de mon monde. Elle s'intéressait plus aux garçons mûrs pour la vie de couple. Mon frère Roland était mon compagnon de chambre et un copain d'occasion. Quelques uns de ses amis étaient mes amis. Mon frère Paul était toujours le préféré de ma mère et il réussissait parfois à m'embarquer dans une de ses histoires ou de ses disputes, ce qui avait pour seul résultat de faire de moi, le bouc émissaire bienveillant de ma mère. Ma petite sur Hélène était devenue une belle grande jeune fille, très bonne en athlétisme. Nous partagions la même passion pour le sport. Mon petit frère Charles avait ses amis de 7 ans que je saluais à l'occasion. Ville Lasalle était un ville d'enfants et d'adolescents, avec des rues larges et peu encombrées où il était facile de se déplacer à vélo. Tous les adolescents de mon âge avaient leur vélo et nous connaissions mieux les noms de rue que la plupart des adultes. Ma ville, c'était le pont Mercier, la Seagram et ses odeurs de scotch, la brasserie Labatt et ses odeurs de malt, la Standard Brand et ses horribles odeurs de mélasse, le parc Hayward, la route du bord du fleuve et beaucoup de duplex semblables. Pour moi, cette vie de quartier tirait à sa fin car se serait Verdun pour 10 mois et le Cegep encore plus loin. Je ne me souviens pas d'événements spéciaux en cette fin d'étape. J'avais dû jouer pour l'Olympique de Lasalle et au tennis au parc Hayward. En septembre 1970, je reprenais le chemin de l'école par un parcours d'une heure d'autobus à chaque matin et à chaque soir alors qu'il ne fallait que 15 minutes à pieds pour se rendre à la polyvalente Cavelier de Lasalle. Les groupes étaient complètement éclatés car nous avions chacun un horaire de cours personnalisé. Je pouvais retrouver un ou deux amis dans une classe avec quelques périodes libres que nous passions généralement au sous-sol. L'école secondaire Richard existait depuis de nombreuses années et les espaces de récréation étaient beaucoup plus petits que ceux de Cavelier de Lasalle. L'école n'avait pas de gymnase, des laboratoires moins grands, une cour en asphalte et peu d'équipements en comparaison avec ceux de Cavelier de Lasalle. On jouait au football et au soccer sur l'asphalte de la cour, ce qui change les techniques de jeux. Les professeurs avaient une compétence égale et parfois meilleur et c'est ce qui comptait le plus. L'année scolaire avait été marquée par d'importantes turbulences, une agitation sociale sans précédent avec les enlèvements du diplomate James Richard Cross et du ministre Pierre Laporte. Les terroristes du Front de libération du Québec avaient déjà manifesté leur existence par quelques bombes dans des boîtes postales, mais jamais ils n'avaient orchestré un choc social de la forme de celui d'octobre 1970. L'état d'urgence fut décrété, la loi des mesures de guerre fut adoptée et l'armée fut mobilisée à Montréal. Le centre ville était sous occupation et mon père y travaillait deux nuits par semaine avec sa voiture taxi. Il nous racontait que le siège social de Hydro-Québec était entouré de soldats espacés à tous les trente mètres. Ma sur Anne avait été inquiétée par un soldat sans insistance et je m'en avais vu aucun. Cette crise occupait les journalistes et les politiciens et elle servait bien l'intérêt de quelques politiciens municipaux. Cette crise fut pour moi un éveil à la politique et je trouvais amusant les journalistes qui se plaisaient à parler des trois colombes du | ||
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gouvernement du Canada, Pierre E. Trudeau, Gérard Pelletier et Jean Marchand. Je pense que le remarquable sang-froid de René Lévesque, chef du Parti québécois, avait su calmer le jeu. J'en ai conclu que les politiciens n'étaient jamais des colombes, que les colombes n'avaient rien à faire en politique et qu'une telle appellation était nécessairement une tromperie. Je n'avais jamais pensé que des gens pouvaient sérieusement revendiquer un statut particulier au nom du peuple en tuant un ministre démocratiquement élu. J'en reste encore aujourd'hui en silence devant cette action. Je pense qu'une des seules bonnes décisions de Pierre Trudeau était de refuser la lecture du manifeste du FLQ pour lequel ses ministres ne voyaient pas d'objections à sa publication. Je ne suis pas un bon canadien de ce point de vue. Si la loi des mesures de guerre m'avait permis de fusiller les responsables de l'enlèvement de Pierre Laporte, j'aurais maintenu la loi des mesures de guerre jusqu'à la fin du procès et espérer fusiller les auteurs de cette crise. Les auteurs de l'enlèvement de James Richard Cross ont eu encore mieux : une passe gratuite pour Cuba. Tel fut l'histoire de cette année bien ordinaire à l'école secondaire Richard. Il y avait eu des gens pour se plaindre toute l'année, des journalistes, des politiciens, des artistes et des sympathisants du FLQ. Pour ma part, je n'espère jamais connaître un seul terroriste et les sympathisants de terroristes n'ont pas ma sympathie. Quand des événements comme ceux de octobre 1970 au Québec ont lieu, les sympathisants n'ont qu'à entrer dans le panier à salade et fermer leur gueule. C'est ma réponse aux auteurs du film Les ordres. L'onde de choc avait bien fini par passer et l'année 1971 apportait des préoccupations beaucoup plus terre à terre, choisir le Cegep pour y poursuivre les études jusqu'à l'université. J'avais suivi les conseils de Max et d'une partie du clan des bollés de la 11eB. Je m'étais inscrit au Cegep de Bois-de-Boulogne seulement. Je n'avais pas pris l'assurance de m'inscrire à un deuxième Cegep et j'avais appris que ce Cegep effectuait la plus forte sélection de tous les Cegep de Montréal. J'étais bien heureux le jour où j'avais reçu la confirmation de mon inscription. J'avais aussi bien réussi mes examens du Ministère, complétant ainsi mon cours secondaire. J'avais appliqué à Lasalle Coke pour un emploi d'été et j'avais été retenu grâce à une politique d'emploi favorable aux fils des employés de l'usine. Le 29 juin 1971, le jour de mes 16 ans, j'avais enregistré ma première carte de temps à l'usine et mon entrée sur le marché du travail. J'étais un peu plus à l'image de mon père, un jeune col bleu assez fort et doué pour apprendre facilement ce qu'on lui demandait. L'usine transforme les minerais de charbon en coke pour les fonderies. C'était une place sale car la poussière de charbon pénétrait les plus petits trous sur tout le terrain jusque dans les pores de la peau. Nous prenions une douche après chaque quart de travail, mais un seul lavage au savon laissait toujours les ongles noirs, un trait autour des yeux qui ressemblait aux produits de maquillage pour dames, le fond du nez noir, les oreilles noires et la bouche noire. Les mineurs de charbon se font souvent appeler les gueules noires et ce n'est pas une métaphore. Il n'y a que plusieurs lavages au savon pour enlever complètement la poussière de charbon. Le minerai n'arrivait plus par bateaux, mais des camions le chargeaient au Port de Montréal. Le minerai était de quatre types que le maître de la fonderie mélangeait pour obtenir des morceaux | ||
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de coke de grosseur et de consistance différentes. Chaque type de minerai était mis en pile que deux ponts roulants ramassaient avec un godet. Ce minerai était acheminé par des chariots jusqu'au convoyeur. Le minerai passait sur un deuxième convoyeur et se mélangeait avec la breeze, un produit semblable à du sable. Le mélange était accumulé dans un réservoir où les ouvriers travaillant aux hauts fourneaux effectuaient périodiquement le vidage et le remplissage de chaque section des hauts fourneaux. Le coke produit était refroidit et mis en pile pour son expédition. Il y avait un bureau administratif, un atelier de mécanique et des chambres de récupération des gaz. Les installations étaient vieilles, peu performantes et elles avaient une très mauvaise note pour la pollution de l'environnement. J'étais affecté au pelletage de la breeze, la tâche la plus facile à apprendre et une des plus dures physiquement. Pendant deux mois, j'allais partir de la maison tous les matins à 7h00, prendre l'autobus et pointer ma carte à 7h40 pour être en place au trou à 8h00. J'allais pelleter un camion de breeze par heure environ de manière à m'assurer que le convoyeur à godets ait une quantité suffisante de breeze pour mélanger au minerai de charbon. Je pelletais de cinq à six camions de six tonnes par jour. Je devais assurer l'entretien du convoyeur en plus de pelleter et ce convoyeur répandait quelques centimètres de poussière à tous les jours. J'étais un de ceux qui avaient la gueule la plus noire à la fin du quart de travail. Le contremaître m'avait prévenu de quelques manuvres à éviter pour me protéger des accidents et j'avais suivi les consignes. J'avais acquis une forme physique inégalée. Je pelletais durant mes huit heures de travail et je jouais au tennis trois à quatre heures le soir. J'étais un négligé au tennis qui ne rivalisait pas avec le bon joueur du club de tennis de Verdun, mais j'en surprenais plus d'un et j'avais mes victimes favorites. Je courrais souvent de chez moi à l'école Notre-Dame-des-rapides pour la pratique ou le match de soccer et je revenais chez moi en courant. Ma sur Anne avait également complété le cours secondaire avec succès et elle était devenue caissière à la caisse populaire Saint-Nazaire située à deux pas de la maison. Mes jeunes frères et surs profitaient de leur été et poursuivaient leurs études normalement. Les vieux clans s'étaient démembrés et je ne revoyais plus que le clan des bollés de la 11eB le vendredi soir au volleyball. J'avais bien du plaisir à ces joutes car nous avions tous développé une bonne habilité au jeu. J'étais bon sutout pour les reprises de balles et les smach. En sports, j'ai toujours mes points forts à la même place : défenseur costaud au hockey, je plaquais dur et j'avais un bon lancer frappé, défenseur au football pour les Colt de Ville Lasalle, j'étais bon pour les plaqués en arrière de la ligne de mêlée, et au soccer, j'avais une frappe très forte et un tack redoutable. En septembre 1971, je prenais l'autobus pour me rendre au collège Bois-de-Boulogne, ce qui durait une heure 30 minutes chaque matin et chaque soir. Le collège était divisé en deux pavillons et il n'y avait plus que Max en science de la santé au pavillon des sciences alors que mon intérêt se portait sur les sciences physiques et les mathématiques. Nous partagions le même intérêt pour le soccer et nous avions joué pour le club intercollégial de Bois-de-Boulogne. La compétition pour les meilleures places était plus forte au collège et j'avais perdu ma place de | ||
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premier de classe. Mes résultats académiques étaient bien moyens et surtout, j'avais trop d'activités parascolaires : le billard, le tir à l'arc et le jeu d'échec. J'ai complété une première année de Cegep sans panache. J'étais loin des préoccupations de la famille. Je quittais la maison à 7h00 et j'y revenais souvent à 10h00 pour me coucher. Mon milieu de vie était le collège et mon père me l'avait reproché sans insistance. J'avais déjà le projet de réussir l'université et mon père en était fier. Nous avions eu de belles occasions de nous rencontrer à l'été 1972, après la période scolaire, alors que je revenais à Ville Lasalle. Nous avions travaillé tous les deux à Lasalle Coke, alors qu'il cumulait toujours cet emploi avec les deux nuits de taxi. La situation familiale s'améliorait et mon père avait acheté une nouvelle voiture, une Pontiac 1969. J'avais eu mes succès et mes échecs à cet été-là. Mon meilleur succès avait été de gagner le championnat junior de soccer du Québec avec le club de Verdun car Ville Lasalle n'avait pas de club junior. Mon pire échec avait été de faire la paresse à l'usine de Lasalle Coke et d'avoir produit un gâchis en oubliant d'activer un convoyeur à la sortie du coke des hauts fourneaux. Le contremaître avait déposé une plainte au comité de discipline, mon père avait été demandé et j'avais été dégradé au pelletage de la breeze car le contremaître de la section avait apprécié mes services l'année précédente. On avait fait quelques reproches à mon père, mais je lui avais dit que la direction de la compagnie mêlait deux employés et qu'il n'avait rien à voir à cette histoire. Je travaillais plus dur, mais j'en étais capable et j'avais décidé qu'on ne me trouverait plus de reproche pour le reste de l'été. Je m'étais ressaisi et je m'étais affirmé. Mon père n'avait pas eu à subir de préjudice pour la nonchalance de son fils, celui dont il se montrait le plus fier. J'avais appris que ses collègues de travail l'appelaient De Gaulle, ce qui m'avait fait sourire. Mon père montrait son admiration pour De Gaulle même au travail. Je reconnaissais mon père. Il avait peu d'estime pour les milieux financiers qu'il côtoyait alors qu'il était chauffeur de taxi. Je me souviens qu'il avait eu pour client, Jean-Louis Lévesque, un important industriel québécois qui lui avait conté le plaisir qu'il avait eu à fermer une de ses usines dans les Cantons de l'Est. Il avait remis à mon père cinq sous de pourboire et mon père lui avait relancé ses cinq sous en lui disait qu'il avait bien mieux à faire que de rire des pères de famille qu'il avait mis en difficulté. Comme quoi mon père se savait de la petite classe, mais qu'il n'était pas le type de personne à se laisser narguer par un vaurien. En août 1972, nous avions effectué le plus long voyage de famille par le tour de la Gaspésie. Au matin du départ, la radio annonçait que nous avions le numéro gagnant de la mini-loto soit 5000 dollars en prime. Ça avait été un bon moment. Ni mon père, ni ma mère ne nous avait parlé de compresser nos dépenses. Nous arrêtions au restaurant pour manger et nous restions au motel plutôt que de camper les jours de pluie. Les paysages étaient magnifiques et j'avais pris plusieurs photos avec l'appareil photos que je venais de m'acheter. Comme tous les adolescents de 17 ans, je m'étais rendu jusqu'à l'arche du rocher percé malgré la marée montante. On s'était bien mouillé et l'eau est froide à souhait. L'atmosphère était à la bonne humeur sur tout le parcours du voyage. A notre retour, ma mère avait encaissé ses 5000 dollars. Elle avait choisi de dépenser cet argent à la décoration de la | ||
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maison. Mon père avait bricolé l'amélioration de l'entrée de l'escalier du sous-sol. Je lui avais fourni quelques bons conseils et il ne manquait pas de reconnaître que j'avais de bonnes idées. J'avais repris les cours au Cegep et j'avais également gagné le championnat intercollégial de soccer à l'automne. J'avais eu mes meilleurs succès en soccer cette année-là. J'avais réussi mes cours, mais le jeu de billard nuisait à la performance. La santé de mon père était moins bonne et le médecin avait diagnostiqué des irritations des voies respiratoires et des poumons. Lasalle Coke avait un mauvais dossier en pollution de l'environnement, mais il fait aussi ajouter que mon père fumait la cigarette de façon quotidienne. Ma mère avait des absences sur lesquelles on se glissait quelques mots entre frères et surs. Elle s'était mise à nous accuser de l'espionner. Il y avait là, une déviation mentale évidente et personne n'avait cru bon de sonner l'alarme. Je ne savais plus vraiment où en était rendu mes frères et mes surs car je vivais douze heures par jour dans le collège. Noël 1972 avait été agréable. Ma mère avait préparé un bon festin et de nombreuses tartes au sucre. Elle avait remeublé son salon et nous avions un téléviseur neuf dernier modèle. Ma mère allait avoir quelques crises durant la période des fêtes. Le 11 janvier 1973, je revenais de l'école Laurendeau-Dunton où nous avions joué au volleyball comme à tous les vendredis soirs. J'étais rentré à 23h00 alors que ma mère était à la cuisine et j'étais monté me coucher. J'étais encore éveillé que j'avais subitement senti une forte odeur d'huile. J'avais entendu un violent sifflement d'air, je m'étais levé et j'avais vu la lueur du feu dans l'escalier. Je me précipitai à la fenêtre de ma chambre, je l'ouvris et j'avais sauté pieds nus sur le sol gelé par moins 20oC. J'avais couru chez le voisin et je lui avais demandé d'appeler les pompiers. J'avais attendu patiemment qu'on vienne me chercher en regardant la maison brûler. J'avais quelques brûlures et un violent choc nerveux. On m'avait transporté à l'hôpital et je n'avais pas dormi de toute la nuit. Au matin du 12 janvier, mon oncle Georges m'avait appris que tous les autres membres de ma famille étaient morts dans l'incendie. J'avais eu très peu de réaction à un point tel que l'infirmière m'avait dit de pleurer. Je ne me souviens pas de ce qui s'est passé par la suite. Mon oncle Georges et mon cousin Roger avaient fait le nécessaire pour l'identification des cadavres et la préparation des obsèques. Ma vie venait de changer radicalement. Je quittais Ville Lasalle pour laquelle je garde un très bon souvenir. | ||