CHAPITRE 1MES ORIGINESAujourd'hui, le 11 juillet 1998, il y a un peu plus de 25 ans que j'ai perdu mes parents, mes trois frères et mes deux surs. En effet, le 12 janvier 1973, un incendie les tuait tous et je veux témoigner au monde qui je suis, mon amour et mon admiration à mon père et mes frères et surs. Trois personnes ont formé ma personnalité de façon déterminante. Le reste me vient de l'apprentissage personnel et de la dure réalité de la vie que j'ai vécu après la mort de mes parents. La première personne à qui je dois mon sens des valeurs est mon père, Marcel Boisjoli, et, pour ne rien vous cacher les deux autres personnes sont Branko Ladanyi, professeur émérite de l'École polytechnique de Montréal, et Richard Doré, chargé de projet à Travaux publics Canada de Québec. M. Ladanyi m'a appris la rigueur intellectuelle et M. Doré m'a appris la bonne attitude à adopter pour le travail d'inspecteur de chantier de construction. Ce livre, je l'écris d'abord pour rendre hommage à mon père, un simple ouvrier mouleur de fonte, travaillant et qui ne recherchait pas le pouvoir. Je tiens aussi à ajouter ma mère avec qui je n'ai jamais eu de bonnes relations et, par un concours de circonstances, un dérèglement mental, a incendié la maison familiale à minuit 45 en cette nuit de janvier 1973. Ma mère, je l'ai porté comme une béquille plusieurs années et, aujourd'hui, je ne lui en veux même pas. Je le dis sans faire d'analyse, une réaction qu'un psychiatre pourrait peut-être expliquer. Ne me parler surtout pas du harcèlement du clergé pour le pardon, j'en ai mon quota. Moi, je suis inspecteur de chantier de construction. J'ai appris à être dur et ce n'est pas mon père qui me l'a montré, ni même les personnes de mon entourage. C'est l'abus d'une partie de ma parenté et l'indifférence de l'autre partie après la mort de ma famille. Nietzsche a écrit que les romanciers sont des pauvres gens qui étalent leurs souffrances au grand jour. C'est vrai et ils étalent aussi leurs bons coups. J'ai perdu ma famille à l'âge de 17 ans; j'ai donc aujourd'hui, 43 ans. Ma mère est morte à l'âge de 45 ans et mon père à 50. J'avais une sur un peu plus âgée que moi et j'étais le fils aîné de la famille de Marcel Boisjoli. Je ne donnais pas ma place facilement. A 15 ans, je complétais mon secondaire de la classe enrichie parmi les premiers de classe alors que ma sur aînée complétait ses études la même année dans une classe du programme régulier. J'étais également bon en sports et j'ai gagné de nombreux honneurs en soccer-football. Pour compléter, j'ai de l'habilité en dessin. Je nourrissais la rivalité dans la famille car j'aimais bien afficher mes performances, ce qui aux yeux de ma grande sur Anne n'étaient rien d'autre que de la prétention. J'ai grandi dans une famille d'ouvrier sans histoire, dans la bonne entente et de quelques chicanes de jeunesse avec mes frères, surs que souvent, je provoquais. Roland, mon frère de deux ans plus jeunes que moi, restait indifférent à ma provocation et j'avais de bonnes relations avec lui. Il avait un atout sur moi. A sa mort à l'âge de 15 ans, il mesurait | ||
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plus de 1,90 mètre et je ne mesure que 1,85 mètre. Paul, mon frère suivant, était un enfant impulsif que ma mère protégeait et il profitait de cette protection pour, parfois, me rendre responsable de bien des torts quand l'occasion s'y prêtait. Ma mère aimait bien me servir une bonne correction, surtout lorsque les intérêts de Paul étaient en jeu. Hélène, ma sur cadette, était la grande fille attirante avec beaucoup d'entrain et nous partagions le mérite d'être les deux sportifs de la famille, elle, en sports individuel et moi, en sports d'équipe. Charles, le benjamin, était le boute-en-train de la famille malgré ses petits 10 ans. Il disait ce qu'il pensait sans pudeur et il avait toujours la remarque la plus spirituelle au bout des lèvres. Mes frères, mes surs et moi étions tous trop jeunes à cette époque pour avoir une juste appréciation des dures réalités de la vie. Mon père et ma mère voyait à nous protéger en cas de besoin et mon père travaillait dur sans se plaindre pour que nous manquions de rien. Il trouvait le nécessaire, nous apportait quelques plaisirs de la vie et il aimait bien voir notre apprentissage progressé à la mesure de nos capacités. J'étais son champion et il aimait bien le montrer quand il le pouvait, ce qui ne manquait pas de déplaire à ma mère. Je garde de mon père, le souvenir d'un homme au caractère inébranlable, d'une droiture irréprochable malgré quelques défauts et la force d'un surhomme. Ses qualités dépassaient largement ses défauts. Né en mars 1922, mon père a fait son apprentissage sur une terre agricole rocailleuse du comté d'Arthabaska. Ma grand-mère, Louise Paris, avait été institutrice et elle avait élevé ses enfants selon la rigoureuse morale catholique qui prévalait au début du siècle. Elle avait marié Paul Boisjoli, mort avant ma naissance, du cancer des os. Il était un cultivateur sans instruction, physiquement très fort et à la conduite d'un bon samaritain.. Ma mère est née en janvier 1927 dans une famille de quinze enfants à Ville Saint-Laurent à une époque où cette ville était une campagne à proximité de Montréal. Ma mère limitait ses visites à sa sur Rita, le fils de sa sur, Roger, et sa mère. Une histoire d'argent de famille et de favoritisme avaient rompu les liens de la famille Legault. J'ai bien connu ma grand-mère Boisjoli. Elle inspirait le respect. D'un caractère noble et sans prétention, elle avait beaucoup d'esprit, une grande vitalité et toujours la cuillère de miel pour attirer ses petits enfants. Les Boisjoli aiment le sucre; elle préparait les meilleures tartes et elle nous disait toujours que le sucre donne de l'esprit. Ma grand-mère était imprudente et elle s'est tuée en traversant la rue à la sortie de l'église lorsqu'une voiture l'a frappé. Les voisins en étaient tristes, mais ils se doutaient bien qu'un jour cet accident arriverait. Elle fut enterrée près de l'église, la plus belle du Québec avec ses magnifiques fresques de Suzor Coté, un artiste reconnu mondialement pour ses peintures d'anges. On m'a conté quelques histoires de jeunesse sur mon père. Il n'aimait pas particulièrement la ferme. Il avait horreur de soigner les porcs. Il avait déjà un air fier très jeune. Combatif et très fort, les Boisjoli avaient leur réputation dans le rang. On m'a dit que mon grand-père et mon | ||
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grand-oncle pouvaient sortir une calèche d'un bourbier qu'un cheval n'était plus capable de tirer. Mon oncle Georges m'a dit aussi qu'un jour, le cheval de la famille s'était entêté à ne pas répondre à mon père à un moment où la belle voisine l'observait de sa fenêtre. Mon père avait alors placé de vieux journaux chiffonnés entre les fesses du cheval et il avait mis le feu au papier. Le cheval était parti au galop. Mon oncle se souvient également de sa première visite à Montréal alors que mon père l'avait au parc des manèges. Mon oncle avait bien supporté les pirouettes d'un manège alors que mon père avait été malade. Marcel a réussi neuf années de scolarité à l'école du rang et au collège d'Arthabaska, ce qui était la moyenne des gens de cette époque. Il revenait de l'école pour travailler aux champs de son père à chaque été. Il a dû se rappeler la sévère crise du début des années trente. Lorsqu'il quitta l'école, il travailla aux chantiers d'abattage l'automne et l'hiver. Sa force physique était déjà manifeste et il aimait relever des défis comme marcher un kilomètre avec quatre hommes sur son dos. Il mesurait 1.8 mètre, il ne pesait que 85 kilos, mais il était d'une capacité physique exceptionnelle. En 1940, alors que les allemands envahissaient la France, Marcel tenta sans succès de s'enrôler dans l'armée canadienne. Il n'avait que 18 ans et l'armée exigeait un minimum de 19 ans. Il travaillera encore trois ans à Arthabaska et il ne chercha plus à joindre l'armée. Il a gardé toute sa vie, le général De Gaulle comme modèle. En 1943, mon père partit sans préavis pour la grande ville de Montréal. Ma grand-mère ne lui avait remis que 25 dollars car elle espérait que son fils reviendrait vite à la campagne. Mon père avait trouvé un bon emploi sans difficulté. Le contexte économique lui était favorable. Il était devenu un employé de la Crane Ltée, une fonderie de la rue Saint-Patrick à Montréal. Il y apprit le métier de mouleur de fonte. Cette fonderie de 500 ouvriers environ produisait principalement des valves pour le marché nord-américain. On m'a raconté comment mon père fit connaissance avec ses compagnons de travail. Une fonderie est un bâtiment structurellement très massif avec des dalles de béton épaisses sur lesquelles sont fixées les hauts fourneaux. Chaque cuve servant à transformer le minerai en fonte est faite d'acier massif retenue par un treuil d'une capacité excédant 100 tonnes. Une passerelle d'acier permet au maître fondeur et à l'ingénieur de mesurer la température et de prélever des échantillons pour déterminer les propriétés physiques et chimiques de la fonte. Un gros gaillard procédait à l'initiation des nouveaux et il aimait exécuter une démonstration de sa force. C'était le terrain où mon père excellait. Le groupe d'ouvriers s'étaient réunis autour d'un baril de sel pesant plus de 120 kilos. Le gars prit le baril de sel, le souleva de terre et il demanda à mon père d'en faire autant. Marcel s'était approché du baril de sel, il le souleva, marcha avec le baril de sel jusqu'à l'escalier et il monta les marches jusqu'à la passerelle avec le baril de sel dans les bras, puis il redescendit et replaça le baril de sel à sa place. C'en était fini pour l'initiation. Les ouvriers de la Crane faisaient connaissance avec un petit gars de la campagne et mon père avec ses nouveaux compagnons de travail. Je devais avoir 8 ou 10 ans quand un compagnon de travail me conta l'initiation de mon père à la Crane et, comme petit garçon, j'étais très fier de lui. Il m'a plusieurs fois raconter qu'il pouvait déplacer 35 moules en s'appuyant sur sa machine, mais je ne connais ni le poids d'un moule, ni le | ||
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coefficient de friction entre la dalle et le moule pour apprécier ce que signifie ce tour de force. Néanmoins, ce devait être une charge appréciable et je suis sûr qu'il reconnaîtrait son fils à ce genre de réflexion. J'ai déjà visité une fonderie dans le cadre des visites étudiantes à l'École polytechnique et je suis resté impressionné par la grosseur des équipements, du métal en fusion qui pétille à chaque fois que la coulée entre en contact avec une pièce plus froide. J'ai aussi visité la fonderie de la Crane plusieurs années plus tard. Il ne reste que les carreaux teintés par la suie pour donner l'impression d'une fonderie. Les équipements ont été enlevés. Le bâtiment a été transformé en entrepôt. Mon père était certainement un bon artisan, mouleur de valves de 150 mm. Cette force physique qui en surprenait plus d'un, lui avait été donné gratuitement et il n'en abusait pas. Aussi loin que ma mémoire d'enfant peut se souvenir, le premier mérite de mon père est qu'il a toujours travaillé pour la prospérité de sa famille. Je suis fier de mon père. Je n'ai jamais entendu dire qu'il avait renié sa parole ou tenté d'obtenir de l'argent qu'il ne méritait pas. Il avait horreur du mensonge et il me réprimandait sévèrement lorsque je mentais. J'ai appris à respecter la vérité et je lui en suis reconnaissant. Le mensonge est une arme dont se sert une personne moralement faible. Il a dû mener une vie sans histoire durant ses premières années à Montréal. Il a rencontré ma mère, Juliette Legault, et ils se sont mariés alors qu'il avait 28 ans. La parenté m'a conté peu d'anecdotes de ses premières années à Montréal sauf pour dire qu'il était généreux avec les fils de sa sur et les filles de ses deux frères. Il était relativement prospère et il acheta sa première voiture, une Chevrolet 1950, juste avant de se marier. Il habitait un quartier à proximité de l'autoroute Décarie, aujourd'hui démoli, où je suis né. En 1956, il achèta sa première maison au 56 de la 4e avenue à Verdun, une banlieue ouvrière de Montréal où j'ai passé mon enfance. La vie y était simple, celle d'un ouvrier spécialisé de la classe moyenne qui vivait bien et sans extravagance. Nous occupons le rez-de-chaussée d'une maison en briques à deux étages. L'étage était loué à une petite famille dont la jeune fille avait à peu près mon âge. Les maisons sont alignées sur quelques centaines de mètres et séparés par un mur de blocs coupe-feu. Les terrasses devant la maison sont étroites et elles donnent sur la rue faite d'un trottoir assez large et d'une chaussée plutôt encombrée de véhicules en stationnement. La cour arrière est plus grande et la ruelle peu fréquentée sert de terrain de jeu à tous les jeunes joueurs de balle et de hockey de l'entourage. Les hangars et les garages à l'arrière des immeubles nous servaient de salle de regroupement. Les clans étaient nombreux et diversifiés. Il était commun de se harceler entre clans adverses, ce qui donnait lieu à des bagarres à coups de poing et des guérillas à lancer des roches. Les ruelles étaient le terrain de jeu des garçons et les trottoirs de la rue, celui des filles. Je me souviens du carré de sable où mes petits frères jouaient encore et où j'avais dû moi-même jouer, de la glissade en aluminium et du bouquet de pivoines de ma mère dont les premières fleurs écloses servaient à remercier l'institutrice juste avant la fin des classes. Ma première institutrice fut madame Desroches, à quatre maisons de chez moi qui dirigeait une petite école privée. Je montrais de belles aptitudes pour commencer l'école, mais l'administration | ||
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publique m'avait refusé en raison de mon âge de 5 ans. J'avais néanmoins très bien réussi cette première année et j'étais rentré à l'école publique l'année suivante en deuxième niveau. Mon père n'avait pas d'ambitions démesurées. Son travail et sa famille le rendaient heureux. Il s'intéressait à nos études et il était bien satisfait de nous voir réussir. Il participait activement à la collecte et à la distribution des paniers des pauvres de la Saint-Vincent-de-Paul de notre paroisse. C'était sa façon de pratiquer l'Évangile. L'école publique se situait à environ un kilomètre de la maison à proximité de l'église Notre-Dame-de-Lourdes. J'y ai rapidement fait ma place. J'était un des premiers de classe malgré mon jeune âge. J'avais même appris à être un joueur de ballon chasseur plutôt bon et un joueur de hockey bien moyen. J'étais inscrit aux activités sportives de l'école et j'appréciais mes succès même s'ils étaient peu nombreux. J'ai été confirmé par le cardinal Léger et j'ai fêté ma première communion selon les murs très catholiques du temps, bien avant la rupture des québécois avec leur clergé. Je suis devenu enfant du cur de la paroisse et servant de messe. J'ai été durant toute mon enfance un servant de messe assidu et j'ai gagné mes premiers dollars à 10 cents la messe. Je m'étais payé une belle bicyclette avec mon pécule. Le benjamin Charles est né en 1962. Nous étions parmi les plus grosses familles du quartier avec six enfants. Mon père travaillait à la Crane depuis 18 ans. Le Québec entrait dans une phase de changement que les leaders politiques appelèrent la révolution tranquille. J'ai si bien réussi mes premières années à l'école publique que j'avais été choisi comme élève de la classe d'accélérée dans laquelle les programmes de la cinquième et de la sixième année scolaire étaient comprimés en un an. La classe réunissait les meilleurs élèves de toutes les écoles primaires de Verdun et j'ai réussi le programme avec des résultats autour de la moyenne. Je faisais des jaloux parmi les garçons de mon âge et j'ai dû me défendre à quelques reprises en subissant plus de défaites par rapport aux gains enregistrés. Ma sur aînée, Anne, avait du succès parmi les filles du quartier et elle en regroupait plusieurs pour jouer à la marelle et à la corde à danser. J'y jouais souvent et j'avais une habilité comparable à ses copines. Ça ne faisait pas très garçon dans un milieu où les filles avaient leurs jeux et les garçons les leurs. J'ai grandi dans un milieu où les guerres de clans étaient monnaie courante, où quelques durs forçaient les moins forts à suivre le comportement social du quartier par des insultes et une petite claque sur la gueule. J'étais doué pour l'apprentissage scolaire et je ne le cachais pas. Ça m'a valu plusieurs ennemis, mais aussi, de bons défenseurs comme le plus costaud de la classe. J'acceptais bien les défis à l'école ou en sport, j'en gagnais et j'en perdais. J'y mettais du cur à pratiquer. J'allais souvent au parc Woodland situé près du fleuve Saint-Laurent pour jouer au hockey par les temps les plus froids et au baseball par les jours les plus chauds. Je n'ai jamais excellé dans ces deux sports. J'étais habile sur patins et j'avais un mauvais maniement de rondelle. Au baseball, j'avais des faiblesses autant au bâton qu'en défensive. Je n'étais pas un garçon populaire dans le quartier car la valeur des résultats académiques était | ||
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peu importante dans l'appréciation de l'un par rapport à l'autre. Au milieu des années 60, mon père avait du succès. Il possédait un emploi stable et il cumulait un deuxième emploi dans le but d'améliorer ses revenus personnels. Il conduisait un taxi les week-end. Je revenais souvent avec des engelures aux mains et aux pieds lorsque je jouais au hockey. Mon père montrait un peu de compassion et il ne connaissait que l'eau froide pour combattre les engelures. Cela provoquait des démangeaisons. Il n'en demeure pas moins que je retournais jouer au hockey le week-end suivant et c'était la seule médecine que connaissait mon père. Une année, mon père avait préparé une patinoire dans la cour arrière de la maison. Elle n'avait été entretenue que quelques semaines. J'avais l'habitude d'effectuer des tirs frappés en direction de mon frère Roland qui jouait le gardien de but. J'avais, un jour, tiré trop haut et la rondelle était passée à travers les carreaux et s'était arrêtée dans notre chambre à coucher. C'en était fini de la patinoire dans la cour arrière de la maison. Ma mère comptait les dépenses de manière serrée. Nous ne manquions jamais du nécessaire, mais les loisirs payés étaient rationnés. Pantalon propre et veston étaient de rigueur à l'école. Nous en avions chacun un et chacun son sac d'école et ses accessoires. Le reste était décidé à la pièce. Le mobilier de la maison était sans prétention. Ma mère n'avait pas de goût particulier pour les objets de valeur. Je me souviens avoir suivi des cours de chant et de guitare, mais la musique n'a jamais été une passion pour moi. Je préférais assister à un match de hochey du club junior de Verdun avec mon frère Roland. Mon père était peu présent à la maison. Il quittait la Crane pour se rendre au centre ville y conduire la voiture taxi jusqu'aux petites heures du matin. Il travaillait également la nuit de samedi à dimanche. Mon père parlait peu de sa routine à la Crane, mais il était plus enclin à parler de ses aventures comme chauffeur de taxi. Je pense que le surplus gagné lui apportait beaucoup de satisfaction. Nous avions passé deux ou trois étés à la campagne dans un chalet que mon père avait loué. Cela changeait de l'air de la ville. La vie y était plus calme et la nature avait une place plus importante que la cour de gravier et le petit carré de pivoines de ma mère. Nous visitions souvent la parenté de mon père à Arthabaska alors que les frères et surs de mon père étaient beaucoup plus sédentaires et venaient rarement à Montréal. Il n'y avait que Jean Campagna, étudiant à l'École polytechnique, qui nous rendait visite à l'occasion. Nos visites ont été moins fréquentes après la mort de ma grand-mère. Ma mère partageait avec mon père, le même idéal de justice, mais son caractère était très différent. Mon père était neutre face aux jeux de pouvoir; ma mère ne l'était pas du tout. Ma mère et mon père n'aimaient pas les menteurs et les trompeurs sans scrupule. Mon père les reconnaissait lorsqu'il les avait sous le nez. Ma mère les sentait de très loin. Mon père montrait de la complaisance à leur endroit alors que ma mère montrait à un imbécile qu'il n'était rien d'autre qu'un imbécile. Ma mère s'entendait bien avec la famille de mon père sauf le beau-frère Campagna car la sur de mon père avait marié un homme qui avait une très nette tendance à montrer ce que devait être | ||
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l'éducation d'une famille et de tout comparer à sa propre famille. Elle utilisait généralement une phrase de Jésus-Christ pour qualifier les Campagna : " il est plus facile de voir la paille dans l'il du voisin que la poutre devant son il ". Ma mère n'était pas la religieuse docile et elle choisissait ses passages de la Bible. Elle manifestait à l'occasion de l'anticléricalisme et elle disait du clergé que ce sont des hommes qui font leurs péchés en soutane. Elle était plus instruite que mon père et elle lisait souvent et avec rapidité. A qui voulait se montrer supérieur, elle montrait son érudition en littérature. Si mon père s'occupait de livrer les paniers des pauvres, ma mère participait au comité parents-maîtres de l'école. Son pire défaut était de faire du favoritisme d'une façon arbitraire entre ses enfants et j'étais l'enfant marqué du titre de malicieux sans jamais avoir compris ses critères d'évaluation. Parmi nous, Paul, le plus impulsif, était son protégé et l'initiateur de plusieurs querelles dont je faisais généralement le bouc. Pourtant, ma mère avait le don de découvrir le coupable d'à peu près tous les films policiers avant la fin du drame. Le rôle de Anne était ambigu car ma mère avait une bonne relation de femme à fille avec elle, Roland n'avait aucune malice, Hélène s'occupait de ses affaires et Charles avait un sens de la communication trop subtil pour se placer dans une situation désavantageuse lors de nos querelles de jeunesse. Ma mère me punissait sans chercher à comprendre la faute. Mon père m'a aussi puni sévèrement, mais je savais que je méritais une correction. Mon père avait horreur du mensonge et je me suis fait prendre à inventer des histoires pour éviter de dire la vérité. Je me souviens d'avoir assisté au souper familial dans le coin de la cuisine les bras en croix. Le souper fut très long. L'année 1966 marqua un changement important dans ma vie. La maison de Verdun était petite pour une famille de six enfants et mon père trouva une maison plus grande durant l'été. L'économie montréalaise était en effervescence cet été-là et mon père s'était trouvé un troisième emploi comme journalier sur un des chantiers de construction des voies rapides aménagées en prévision de l'Exposition universelle de 1967. Mon père regardait l'ingénieur de chantier mesurer les piliers de l'autoroute en construction et il espérait sincèrement que je devienne un professionnel comme cet ingénieur. J'allais régulièrement au chantier à vélo, porter de l'eau froide aux ouvriers à l'heure de la pause. Mon père aimait aussi aller voir la progression des travaux sur le terrain de l'exposition à l'île Sainte-Hélène et il aimait m'enseigner ce qu'il connaissait des travaux effectués. Son emploi à la Crane n'était plus assuré. Les rumeurs de fermeture circulaient et on parlait d'un déménagement et de mises à pied. Il fallait envisager des solutions alternatives. A 44 ans, après 22 ans de loyaux services, il fallait oublier la sécurité d'emploi à vie, penser à un reclassement et envisager le futur autrement. La vie de famille à Verdun achevait et je préparais ma rentrée scolaire à la polyvalente Cavelier de Lasalle. Je quittais Verdun sans difficulté car je trouvais un milieu plus accueillant où les élèves doués avaient la faveur des gens du quartier. Ville Lasalle m'a beaucoup plu et elle me plaît encore. J'y ai gardé mes meilleurs amis. | ||