Claire LEFIN présente un article paru dans le journal: Ouvrez-Les-Yeux! le trimestriel des Liégeois démunis.
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dernière mise à jour: 2 janvier 2007 LOGO Ouvrez Les Yeux! n°9   été 2006
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  Dédicace à ma Mère

« Ma petite mam, je t’aime. Je veux être belle, grande et grosse comme ma maman. »
J’ai grandi, maman. J’ai grandi. J’essaie de grandir. Oui je suis ta petite fille.
Je ne suis pas que ta petite fille. Je veux grandir. Je veux...
Moi je veux un enfant : je veux un enfant même si tu crois que je suis pas capable, que je peux pas, que c’est pas possible, que...
Je veux pas te tuer maman mais je veux un enfant.
Je voudrais avoir un enfant sans te tuer, tu comprends ça ?
Je veux pas que tu meures, enfin je...
J’ai grandi et je suis propre. Je me lave tous les jours. Alors faudra bien que tu me supportes comme je suis là. Tu peux me renifler.  Je suis propre. J’ai peut-être parfois une odeur mais c’est mon odeur. C’est mon odeur. Tu comprends ça ? C’est la mienne.
Si tu peux pas l’accepter, je... Si tu peux pas l’accepter, je... j’en peux rien, moi. C’est que tu m’aimes pas, voilà !
Je peux pas m’approcher de toi sans que tu me dises : « Tu sens mauvais, tu pues, tu sens la transpiration, t’es... t’es mal habillée, t’es... t’as vu comme t’es ? T’as grossi, t’es... »
Moi, je peux plus rentrer dans ta maison si tu continues à penser ça.
Je peux plus parce que... j’ai besoin de grandir.  
S’il faut vivre sans toi, je vivrais sans toi.
Oui, je voulais être belle, grande et grosse comme ma maman. Eh bien je le suis maintenant alors s’il te plaît...
Je vais retourner là-bas, tu comprends ? Je vais retourner là-bas. J’ai pas le choix.
Je suis plus ta petite fille. Je veux grandir. Je peux pas supporter de te dégoûter chaque fois que je viens chez toi. Je peux plus supporter ça.
Je voudrais pouvoir te toucher et que tu me touches et que...
Papa, tu pouvais le toucher. Tu m’as dit qu’il sentait bon, papa. Tu m’as dit un jour que papa, lui, il sentait bon. Moi, je sens mauvais alors?
Je sais pas. Je comprends pas.
Je sais que tu vas mourir, maman. Je sais que tu as mal. Je sais que tu souffres. Je sais que tu as mal tous les jours. Je sais que c’est pas facile de vivre tout seul.
Est-ce que je dois crever avec toi ?
Tu me demandes de crever avec toi ?
Quand tu me touches du bout des ongles... On dirait que... que tu peux pas me toucher avec tendresse. Tu pousses, tu...
On dirait que... que tu m’enfonces des poignards dans la peau. Je comprends pas.  
Et la tendresse dans tout ça ?  Et l’amour ? Et les petits mots d’amour ? Je connais pas avec toi. Peut-être que je parle à un mur...
Oui, ma soeur, elle a fait des choses bien. Elle a grandi. Elle est secrétaire. Elle travaille bien comme il faut. C’est pas une cinglée comme moi. Oui, je sais...
Eh bien moi je suis comme je suis : une folle. Je saurais pas faire autrement. Je ne saurais pas faire autrement. Je saurais pas faire autrement.
Je veux pas te faire de mal. Pourquoi tu te sens mal chaque fois que je me fâche. Je veux pas te faire de mal ! Je veux qu’on parle quoi, je veux qu’on parle, c’est tout. Je veux qu’on puisse se dire deux mots... Et puis, chaque fois que je te dis un truc, tu... tu as mal au cœur. Voilà, tu as mal au coeur... On peut jamais se parler quoi !
Si je te dis, moi, ce que je ressens vraiment là tout au fond, chaque fois...
Ça va, j’y vais. D’accord, ça va. Ça va, pleure pas maman, ça va !
On se parlera quand ? Au paradis ! On se parlera quand ? Non, je vais pas crier l Mais on se parlera quand ? Mais non je ne veux pas tout remettre en question et... et t’emmerder et... Non !
Oui, c’est ça, je vais aller regarder la télévision, je vais me calmer, je vais prendre quelques cachets, ça ira mieux. C’est ça que tu me demandes ? Tu me demandes de...
Alors que je viens d’arrêter. Tu te rends comptes de ce que tu me demandes ? J’ai passé...  j’ai passé six mois, huit mois, presqu’un an à arrêter tous mes cachets, tous mes calmants. J’ai tout arrêté.
J’en ai crevé. Tu me demandes de prendre des petites pilules roses comme quand j’étais petite, comme quand je vous dérangeais et... que j’arrivais pas à dormir la nuit et vous me donniez des petites pilules pour dormir C’est ça que tu veux ? Que je me gave de petites pilules pour que je vous dérange pas trop. C’est ça ? Comme quand tu as voulu me faire signer le papier par le médecin de famille qui disait que j’étais handicapée. Je vous aurais moins dérangé comme ça: C’était plus confortable pour les allocations familiales. Et moi dans tout ça ? Et moi ? Est-ce que tu as pensé à moi ?
Mais c’est fini ça ! ... pas tout le temps. Je peux pas ! Je veux vivre ! Mais je sais pas comment... Je vais retourner là-bas !
On parlera plus, maman. Je reviendrai plus ;
Maman, maman...
Maman, je veux pas que tu aies mal, je veux pas que tu meures, je veux pas que tu meures !

  Claire LEFIN

Impro enregistrée à un week-end théâtre – consigne : « Dédicace à ma mère"







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