Nous
savons déjà que l’attaque du 11 septembre a été rendue possible en raison de la
déficience de la politique de renseignement et de sécurité du monde occidental,
particulièrement aux États-Unis, sur l’existence, la formation, et les
intentions de groupes contestataires de l’ordre militaro-économique mondial.
Une déficience qu’il est logique d’attribuer aux idées préconçues, rigides
mêmes, des organisations chargées de la sécurité nationale dans la presque
totalité des pays industrialisés. Que seulement une dizaine de personnes, sur
les quelque 5000 arrêtées depuis le 11 septembre, ait été trouvée suspectes de
liaison à un réseau terroriste, en l’occurrence celui de Oussama ben Laden,
démontre bien l’inefficacité des services de renseignements occidentaux. Tout
ce ratissage pour un si maigre résultat a de quoi faire réfléchir.
Depuis
les attentats perpétrés contre leurs institutions en Belgique, en Italie, en
France, à l’ambassade de Naïrobi, ou encore contre le USS Cole dans un port du
Yémen, les Américains ont bien cherché à paralyser, sinon à éliminer, le réseau
ben Laden, en particulier le groupe al-Qaïda, mais sans succès. Les
arrestations effectuées en Europe, en Afrique, au Pakistan et en Amérique du
Nord en rapport avec l’attentat du US Sullivans n’ont pas nui véritablement au
fonctionnement du réseau. Pas plus que les cinquante millions de $US bloqués
dans les banques occidentales, soi-disant appartenant à des groupes
terroristes. Le réseau se maintient et sait rebondir. Quelques cellules sont
devenues silencieuses dans la foulée des arrestations. Mais d’autres sont nées,
probablement aux États-Unis, au Canada et en Europe. Les difficultés de la
lutte au réseau ben Laden s’alourdissent de l’apparition de nouvelles cellules
un peu partout dans le monde, et aussi du fait qu’on n'en connaît pas le nombre
ni le lieu d’opération exact.
Comment
expliquer le maintien et le développement du réseau ? Au moins quatre facteurs peuvent être
évoqués. 1) La protection du réseau est impérative pour ben Laden. Le réseau
est constitué de cellules dont les chefs et les membres ne se connaissent pas.
2) À la veille d’une attaque, les personnes ayant contribuées à son
organisation sont averties de rentrer en Afghanistan ou de se réfugier dans un
pays ami. Les opérateurs, qui ne connaissent pas les organisateurs, arrivent à
la dernière minute et reçoivent les dernières instructions par écrit. 3)Les
communications depuis l’Afghanistan ne peuvent être détectées par des moyens
électroniques. Aucune communication relative à un attentat n’a été interceptée
depuis 1999. Les communications entre cellules reposent sur des moyens humains,
probablement sans qu’il y ait contact entre les personnes chargées d’en assurer
le fonctionnement. 4) Les membres du réseau à tous les niveaux préfèrent mourir
plutôt que de se rendre. En cas d’arrestation,
ils assument seuls la responsabilité de l’acte et refusent
systématiquement d’impliquer d’autres membres de la cellule.
La
capacité du réseau ben Laden de poursuivre ses activités après le 11 septembre
(bioterrorisme), démontre bien sa solidité, tout autant que l’impuissance des
services de sécurité occidentaux d’agir préventivement contre lui. Comment
expliquer cette impuissance sinon par l’échec, au moins partielle, de la cueillette des renseignements de
sécurité, particulièrement sur le plan qualitatif. Trop se fier à la technologie
pour collecter l’information a pour effet de banaliser l’importance du facteur
humain dans la lutte au terrorisme, comme par exemple infiltrer une cellule
afin d’y recueillir des informations précises sur ses projets d’attentats ou
autres activités. L’infiltration par des agents occidentaux dans le réseau ben
Laden serait inexistante à l’heure actuelle. Une carence d’informations
tactiques, nécessaires au blocage rapide d’un attentat, existe donc. Un sain
équilibre doit exister entre les moyens humains et les moyens technologiques de
rechercher l’information.
Les
États-Unis se fient trop à leurs partenaires occidentaux pour obtenir le
supplément d’information dont ils ont besoin pour assurer leur sécurité. Or ces
partenaires, prenant exemple sur les USA, privilégient aussi outrancièrement
les moyens technologiques d’obtenir l’information de sécurité dont ils estiment
avoir besoin. On revient donc au point de départ. Au Moyen-Orient cependant,
quelques pays arabes et sans doute Israël, fourniraient des renseignements
obtenus par des moyens humains (human intelligence) de nature à faire échec à
des attentats terrorismes dans la région. Mais à peu près rien cependant
concernant l’Afghanistan.
Aussi
bien aux États-Unis qu’en Europe, on semble avoir sous-estimé la montée du
potentiel de révolte du monde musulman et sa solidarité devant l’occupation de
leur territoire par des forces occidentales. Au lendemain de la défaite de
l’URSS en Afghanistan, en 1989, l’Occident a cessé pendant plusieurs années de
se préoccuper du comportement de l’État vainqueur qui pourtant venait de se
doter d’un des gouvernements musulmans les plus intégristes de la planète.
L’Occident a été insouciant. C’est ainsi que lentement des groupes terroristes
ont pu s’installer dans plusieurs pays sans trop de difficultés. Les
gouvernements locaux toléraient
facilement la propagande anti-occidentale, souvent haineuse, le recrutement et
les levées de fonds de ces groupes aussi longtemps qu’il n’y avait pas de
violence à l’intérieur de la frontière. Ce sont la Tchétchénie, le Cachemire,
la Bosnie, le Kosovo et l’Algérie qui furent leurs terrains d’essai, avant de
s’attaquer aux États-Unis.
Actuellement,
les pays occidentaux collaborent à découvrir et à neutraliser le réseau ben
Laden sur leur territoire. En Afrique, le réseau pourrait être affaibli à la
suite des représailles américaines qui suivirent l’attaque des ambassades USA
au Kenya et en Tanzani, mais celui de l’Orient demeure intact. Des liens se
sont forgés avec les groupes Abu Sayyaf et le Front de libération islamique
Moro dès le début des années 1990. Plus récemment, le réseau ben Laden s’est
étendu à la Malaisie, l’Indonésie, l’Asie centrale, l’Asie du Sud et le Sud-Est
Asiatique. Il faut s’attendre à voir des cellules asiatiques du réseau
s’attaquer aux institutions et aux intérêts américains dans cette partie du
monde, et cela dans peu de temps.
Comment
doit réagir l’Occident devant ces constatations ? En premier lieu il faut
prendre acte que ben Laden est sélectif dans le choix de ses cibles. Il vise
les institutions de prestige de pays occidentaux un peu partout dans le monde
avec des moyens conventionnels (incluant le suicide) à l’effet destructeur
massif. Vies humaines autant que pertes matérielles, certes, mais aussi génération
de frayeur et de panique comme seul le bioterrorisme (anthrax) est capable de
le faire.
Le
réseau ben Laden est cependant vulnérable en plusieurs points. Les dirigeants
proviennent d’une douzaine de pays dans tous les continents, peut-être à l’exception
de l’Amérique du Nord. Cela ajoute à l’expertise du réseau, mais le rend plus
perméable à l’infiltration. Si on considère de plus que Oussama ben Laden
consacre plusieurs mois ou même quelques années à préparer ses attaques, les
conditions d’infiltration s’en trouvent améliorées. Plus la période consacrée à
la planification et à la préparation d’un attentat est longue, meilleures sont
les chances d’en percer le secret.
À court
terme, il faut nous habituer à vivre avec la présence terroriste. Même
affaibli, le réseau ben Laden poursuivra ses attaques. Des leaders occidentaux
pourraient être visés personnellement, mais la « marque de commerce »
de ben Laden demeurera les attaques à destruction massive. Il reste à
l’Occident de développer un réseau multinational efficace de renseignement et
d’information au cœur duquel l’action humaine sera privilégiée par rapport à
celle de la machine.
À plus
long terme, les États-Unis, mais aussi d’autres pays, devront revoir leur
politique internationale dans un esprit de justice et d’équité envers toutes
les populations de la planète. La justice et l’équité sont les meilleures
adversaires de la frustration et du désir de vengeance. Quand on se perçoit
comme les damnés de la terre, on en devient rapidement les désespérés. Alors
les actes les plus sordides deviennent, pour les exclus, des actes de
libération. Nous serons grands que dans la mesure où nous donnerons un souffle
d’espoir aux désespérés de la terre.
Espérons
que les dirigeants américains écouteront davantage leurs partenaires des autres
pays et nombre d’universitaires et de journalistes spécialisés qui, par leurs
études et analyses, ont su et savent toujours tracer un portrait juste de la
situation dans les points chauds du globe.
28
septembre 2001