La victoire
des conservateurs en 1984 et en 2006 :
d’importantes
différences
Louis Bernard (www.LouisBernard.org.)
Ne serait-ce que pour évaluer le chemin parcouru, il est
intéressant de faire un parallèle entre le résultat des récentes élections et de
celles de 1984 à la suite desquelles, pour la dernière fois, les Conservateurs
ont accédé au pouvoir à Ottawa.
On se rappellera qu’à la suite de la promesse de Brian Mulroney de faire en
sorte que le Québec puisse réintégrer le giron constitutionnel canadien « dans
l’honneur et l’enthousiasme », René Lévesque avait accordé l’appui du PQ aux
Conservateurs. Ceux-ci ont alors écrasé les Libéraux au Québec, avec 58 sièges
contre 17, comme dans le reste du Canada.
Évidemment, la différence avec aujourd’hui saute aux yeux : c’est la présence
du Bloc Québécois, fondé à la suite de l’échec des Accords du Lac Meech, et
devenu le parti qui, depuis douze ans, domine la représentation québécoise aux
Communes. Malgré l’espoir déçu d’une victoire qui aurait été sans précédant,
les résultats de lundi dernier ont confirmé cette domination.
Car même si les commentateurs ont fait grand cas de la percée conservatrice au
Québec, surtout parce qu’elle était inattendue, il faut souligner que cette
percée ne reflète aucune remontée fédéraliste au Québec. En effet, le total
combiné des votes libéraux et conservateurs dépasse à peine celui des élections
de 2004, où il était de 42,7%, et il est inférieur à celui des élections de
2000 (49,8%) et de 1997 (58,9%). Cette percée est d’ailleurs presque
exclusivement concentrée dans la région immédiate de Québec, ce qui limite sa
portée nationale et peut la rendre aléatoire à long terme.
Voyons donc les principales conséquences de cette situation à trois points de
vue : celui de l’action gouvernementale, celui des relations
fédérales-provinciales et celui du débat sur la souveraineté du Québec.
L’action gouvernementale
Les Québécois seront surpris par le programme d’action du gouvernement
conservateur, si son statut minoritaire lui permet de le mettre en œuvre, car
ils auront souvent peine à s’y reconnaître. Cela sera notable dans presque tous
les domaines de compétence fédérale : le mariage, les drogues, la délinquance
juvénile, les armes à feu, les brevets, l’environnement et la mise en œuvre du
Protocole de Kyoto, les dépenses militaires, les relations internationales et,
en particulier, celles avec les États-Unis.
Le Bloc Québécois aura donc de multiples occasions de défendre les aspirations
et les valeurs québécoises et, ainsi, de faire mieux comprendre pourquoi la
nation québécoise ne peut pas confier à d’autres la gestion d’une partie
importante de ses affaires publiques.
Les relations fédérales-provinciales
Les Conservateurs voudront sûrement faire un effort pour revaloriser le
fédéralisme canadien auprès des Québécois en se disant plus respectueux des
compétences exclusives des provinces et se montrant désireux de régler le
déséquilibre fiscal et d’améliorer la péréquation. Leur succès cependant sera
fort limité en raison de la prédominance, ailleurs au Canada, des forces
montantes du nationalisme canadien, du « nation building », qui favorisent une
centralisation toujours plus grande des pouvoirs entre les mains du
gouvernement « national » du Canada anglais.
Même les fédéralistes québécois seront déçus. Ceux-ci, en effet, ont une
conception du fédéralisme qui ne correspond pas à celle du reste du Canada.
Conscients de cette différence, ils souhaiteraient l’avènement d’un fédéralisme
asymétrique – ce que rejettent les autres provinces. Il ne saurait donc être
question, sous le nouveau gouvernement conservateur, ni d’un nouveau Meech, ni
même des « revendications traditionnelles » du Québec. Le Québec restera une
province comme les autres.
Le débat de la souveraineté
Il y aura, par contre, un changement significatif dans le débat sur la
souveraineté du Québec : les défenseurs les plus importants du fédéralisme
canadien ne seront plus des francophones du Québec mais des anglophones du
reste du Canada. Au lieu d’être un débat interne entre Québécois, cela
deviendra, pour une large part, un débat entre Québécois et Canadiens. On verra
graduellement toute l’importance d’un tel changement.
On peut également présumer que le camp fédéraliste se montrera moins amoral et
plus respectueux des exigences de la démocratie. Armé du Rapport Gomery et des
prochains rapports sur Option-Canada, le Bloc Québécois sera bien placé pour
forcer le nouveau gouvernement à se différencier à cet égard de ses
prédécesseurs. On peut donc espérer que les fonds secrets et le réseau des «
petits amis » disparaîtront et que le gouvernement fédéral s’engagera à
respecter les lois référendaires québécoises, dont le caractère hautement
démocratique a été reconnu par les tribunaux, ce qui serait un gain majeur pour
la démocratie.
Un changement pour vrai ?
Tout cela pour dire que les changements qu’apportera l’avènement d’un
gouvernement conservateur minoritaire ne seront pas de nature à résoudre le
problème fondamental de la place du Québec dans le fédéralisme canadien. Les
acteurs ont changé, mais, pour l’avenir immédiat, la conjoncture politique
canadienne reste bloquée
25 janvier 2006