Non à un ordre
mondial qui tournerait le dos à la diplomatie du compromis et s’accommoderait
de celle de l’ultimatum
Une
superpuissance autrefois rassurante
À titre de superpuissance économique, qui lui
autorise celles du militaire et du politique, les États-Unis dominent le monde.
Au moyen de l'une ou l'autre, ils peuvent intervenir partout où les intérêts
américains sont en jeux; moduler l'économie mondiale en fonction des besoins du
pays et, souvent, passer outre aux recommandations des organisations
multilatérales majeures, telles l'ONU
ou l'Union européenne.
À toutes fins pratiques, la
planète vit sous une forme de domination de facto des USA qui peut devenir très
contraignante, récompensant les uns ou punissant les autres, au gré de leur
soumission ou insoumission. Le « maître » du monde ne possède déjà
plus ce minimum de retenue qui devrait l'empêcher de sombrer dans la guerre
sans avoir d’abord épuisé tous les autres moyens d’intervention. Pour
l’instant, les canons américains sont pointés vers un pays et un régime qui est
loin de faire la fierté de l’humanité.
Mais rien ne nous garantit que notre voisin du sud ne sera pas tenté, un jour ou l’autre, d'aller
plus loin, de passer de plus en plus facilement outre à la volonté de l’ONU et
de recourir à la force militaire, chaque fois que ses intérêts, même les plus
égoïstes, seront en cause.
Au temps de la Guerre
froide, les États-Unis étaient rassurants. Ils faisaient contre-poids à la
puissance soviétique. Aujourd'hui, seule superpuissance militaire, se
préoccupant peu des recommandations venant de l'étranger et défiant l'ONU et
l’opinion mondiale, les États-Unis manifestent clairement leur volonté de demeurer,
sans partage, les seuls maîtres du monde. Ils inquiètent.
Risquant les représailles de
la puissante Amérique, la France, la Russie, l’Allemagne, la Chine, le Canada
et d’autres pays, s’opposent toujours à cette guerre injustifiée, même après le
déclenchement des hostilités. Il faut les en féliciter chaleureusement et les
inviter à ne pas céder sous le poids de la culpabilisation et des sanctions,
principalement économiques, que le gouvernement américain ne manquera pas de
faire peser sur eux, que la guerre se termine rapidement ou qu’elle s’enlise.
Le temps donnera sûrement raison à ces véritables piliers de l’ONU. Quoiqu’on
puisse en penser, et malgré son insuccès à parvenir à un règlement pacifique de
la crise irakienne, l’ONU pourrait bien sortir gagnante des ces tristes
événements, particulièrement si l’opinion mondiale se range résolument derrière
elle. Pour moi, malgré son apparent échec, l’ONU ne m’est jamais apparue si
courageuse, si grande et si noble que maintenant. Nous devons tout faire afin
qu’elle ne devienne pas une nouvelle Société des nations.
Les
États-Unis nuisent au bon fonctionnement de l’ONU
Depuis longtemps, le trop
grand poids militaire, politique et financier des États-Unis menace
régulièrement l’équilibre et la cohésion de l’ONU. En agissant contre la
volonté du Conseil de sécurité (ONU), les États-Unis font montre d’un grave
manque de respect, d’un certain mépris même, envers la principale institution
multilatérale mondiale.
Pour plusieurs raisons, on
peut comprendre que notre voisin du sud en soit venu à prendre l’habitude de
considérer l’ONU comme un instrument de cautionnement de ses interventions un
peu partout dans le monde. Le siège de l’ONU n’est-il pas situé à New York et
les USA n’en sont-ils pas le principal pourvoyeur de fonds depuis la création
de l’Organisation en 1948 ? À ces raisons plutôt comptables, il faut
ajouter l’influence américaine sur l’économie mondiale (que les pays développés
n’ont pas intérêts à contrarier) et dans les pays du Tiers-monde comptant sur
l’aide américaine pour une partie
de leur développement.
Cette fois-ci, cependant, la
commande est un peu lourde. La guerre contre l’Irak n’est pas nécessaire et peut
être évitée. Dans un raidissement
courageux, l’ONU refuse de se soumettre à la volonté des USA, pour qui
toutes les raisons de faire la guerre à l’Irak sont bonnes, même les plus tordues. La décision du Conseil de
sécurité est à la fois encourageante et inquiétante. Encourageante, si l’ONU,
libérée de la pression constante américaine, réussit à mieux accomplir sa
mission de médiateur mondial ; mais inquiétante si, constatant qu’ils sont
moins écoutés au sein de l’ONU, les USA décident à l’avenir de l’ignorer, avec
le risque que la situation que connaît présentement l’ONU se poursuive. Bien
sûr, l’ONU doit faire preuve de doigté et ne pas provoquer le géant américain
inutilement. Aucun doute là-dessus. Mais, elle ne doit pas pour autant revenir
sur sa position, reculer quoi !, maintenant que les premiers pas de son
affranchissement du carcan américain sont faits. Un précédent heureux vient
d’être créé.
La
gestion des crises internationales en cause.
Au-delà des dommages
collatéraux, de la souffrance et de la mort de milliers d’innocents engendrés
par le conflit irakien (ajouté à ce que le régime de Saddam Hussein fait déjà
subir à une grande partie de la population de son pays), c’est la gestion
pacifique des conflits internationaux qui risque d’être compromise par le
précédent américain. Ce que l’Amérique vient de réaliser, le doigt sur la
gâchette, d’autres pays voudront le refaire en toute « légitimité » à
leur profit.
Le gouvernement
américain accepte de plus en plus mal
un mode d’intervention sur la scène internationale qui ne lui confère pas un
rôle largement prépondérant. La
diplomatie fine, celle qui fait appel à la subtilité, au compromis et à la
collégialité de décision l’indispose. Sans affirmer qu’il la rejette, force
nous est de conclure qu’elle lui convient de moins en moins. Le gouvernement
américain se sent beaucoup plus à l’aise dans une diplomatie que brandit
rapidement la force comme moyen de résoudre les différends internationaux. L’esprit <western> quoi ! Cette diplomatie, si tant est qu’on puisse la
nommer ainsi, donne aux dirigeants américains, disposant d’une incomparable
force militaire, un avantage décisionnel de premier plan.
Il est assez évident que les
USA aimeraient bien que la diplomatie onusienne actuelle du compromis et de la
négociation soit remplacée par celle de la force et de l’ultimatum. Ils s’y
sentiraient plus à l’aise. Si cela devait arriver, le médiateur onusien
renierait alors une bonne partie de sa mission première de représentativité,
d’équité et de justice mondiales en se faisant complice de la puissante
Amérique qui, visiblement, affectionne grandement son rôle de gendarme ou de
justicier international.
Il m'arrive parfois d'imaginer
un monde idéal dans lequel une puissance militaire comparable à celle des USA
soit détenue et administrée par un ensemble de pays de poids politique et
militaire sensiblement comparable, qui se serait doté de moyens d'agir
efficacement et rapidement au nom de la sécurité internationale. Le dérapage
militaire auquel nous assistons actuellement provient en grande partie de la
capacité des USA d’agir seuls. À plusieurs pays, agissant au nom de la sécurité
internationale sous l’égide des Nations-Unis, un tel danger serait inexistant à
toutes fins pratiques.
La coalition pour la paix, à
la tête de laquelle se trouve la France, mais aussi l’Allemagne et la Russie, a
de quoi nous redonner espoir devant le désir troublant de domination mondiale
de la seule superpuissance planétaire. Unis pour la paix, l’urgence étant à son
comble, cette coalition a le devoir de se préparer dès maintenant à contrer
tout acte de domination par la force de quelque pays ou région du monde, par
quelque puissance que ce soit, quand la situation ne l’exige pas expressément.
Je n’ai pas de doute que la
France, l’Allemagne, la Russie, et d’autres pays, dont le Canada et la Chine,
réalisent déjà l’urgence d’agir pour faire en sorte qu’à l’avenir l’ONU ne se
retrouve plus dans l’impasse actuelle. Et qu’en conséquence, ces États décident
de conjuguer leurs efforts pour se doter aussi rapidement que possible d’une
force et d’une cohésion militaires qui permettent, au nom de l’ONU, d’opposer
un non réfléchi et efficace à tous les « capitaines america » de
notre planète. La mise en perspective de la nécessité de créer une force
militaire et politique, éventuellement
capable de tenir tête à celle des USA, sera une des meilleures choses qu’aura
produit le conflit irakien. Il faut souhaiter que le projet de défense commune
pour l’Europe soit dynamisé par la conjoncture actuelle et se concrétise aussi
rapidement que possible.
Le langage des dernières
lignes peut surprendre. J’en conviens. Mais, devant la défiance dont l’ONU est
l’objet actuellement et le précédent qui vient d’être créé de la part d’un pays
décidant d’agir seul, il est le seul
qui vaille. Si le Conseil de sécurité des Nations unis, n’a pas réussi à
convaincre le gouvernement américain de ne pas se lancer dans une guerre non
nécessaire, qui le pourra.
Sans trop de conséquences
désagréables aujourd’hui, la domination du monde par les Américains pourrait bien devenir insupportable demain.
Il faut agir maintenant pour contrer le désir américain d’hégémonie et de domination
du monde
21 mars 2003