Les États-Unis suscitent l'inquiétude
Quelques semaines après les attentats du 11 septembre, j'écrivais ce qui suit dans le but de souligner l'importance pour nos voisins américains de revoir leur politique internationale.
<À plus long terme,
les États-Unis, mais aussi d’autres pays, devront revoir leur politique
internationale dans un esprit de justice et d’équité envers toutes les
populations de la planète. La justice et l’équité sont les meilleures
adversaires de la frustration, de la désespérance et du désir de vengeance.
Quand on se perçoit comme les damnés de la terre, on en devient rapidement les
désespérés. Alors les actes les plus sordides deviennent, pour les exclus, des
actes de libération(...) Nous sommes dépourvus quand le fanatisme amène
l’auteur à accepter la mort pour assurer le succès de sa mission ; quand
la peur de mourir fait place à la joie de donner sa vie pour le rétablissement
de ce qu’on croit être la justice.
Le terrorisme, dont l’origine est très souvent le fruit de l’humiliation et de l’exclusion, ne pourra être combattu que par l’élimination de celles-ci. Espérons que les dirigeants américains écouteront davantage leurs partenaires des autres pays et nombre d’universitaires et de journalistes spécialisés qui, par leurs études et analyses, ont su et savent toujours tracer un portrait juste de la situation dans les points chauds du globe. Les dirigeants américains doivent les écouter et réviser leur politique internationale.
Le terrorisme de la
dévastation et du sang ne sera éliminé que si l’Occident parvient à mettre fin
au sien. Celui déguisé en contrôle des produits et des réserves énergétiques de
la terre, du commerce et de la finance>.
De toute évidence, avec ce qui se passe aujourd'hui au Moyen-Orient et un peu partout dans le monde, la politique internationale des USA est demeurée désespérément la même. Les États-Unis suscitent maintenant l'inquiétude.
À titre de superpuissance économique, qui lui
autorise celles du militaire et du politique, les États-Unis dominent le monde.
Au moyen de l'une ou l'autre, ils peuvent intervenir partout où les intérêts
américains sont en jeux ; moduler l'économie mondiale en fonction des besoins
du pays et, souvent, passer outre aux recommandations des organisations multilatérales
majeures, telles l'ONU ou l'Union
européenne.
À toutes fins pratiques, la
planète vit sous une forme de domination de facto des USA qui peut devenir très
contraignante, récompensant les uns ou punissant les autres, au gré de leur
soumission (ou insoumission) à ce pays qui est en position d'agir comme il
l'entend, sans rendre de compte. Dieu merci, le dominateur possède encore un
minimum de retenue qui l'empêche, pour le moment, de sombrer totalement dans le
chauvinisme, la démagogie, la guerre d'intérêt, et même la guerre tout court.
Mais rien ne garantit que notre voisin du Sud
ne sera pas tenté, un jour, d'aller plus loin et de recourir
régulièrement à la force militaire, chaque fois que ses intérêts seront en
cause. Ne nous méprenons pas, les USA n'ont d'amis que ceux qui se soumettent à
sa volonté.
Au temps de la Guerre
froide, les États-Unis étaient rassurants. Ils faisaient contre-poids à l'URSS.
Il y avait équilibre. Aujourd'hui, seule superpuissance militaire, se
préoccupant peu des recommandations venant de l'étranger et défiant l'ONU, les
États-Unis inquiètent. Raisons principales: son immense puissance militaire
soumise à la volonté d'un seul gouvernement qui voit sa popularité monter en
flèche chaque fois qu'il l'utilise ou menace de l'utiliser, et sa volonté de
demeurer, sans partage, la seule superpuissance militaire mondiale, donc de
poursuivre sa domination du monde.
Présentement, la Russie, la
France et la Chine, demandent aux USA de temporiser sur leur désir de recourir
aux armes contre l'Iraq. Rien n'y fait. La logique de guerre s'est emparée du
gouvernement Bush. Pourtant, l'Iraq se dit prêt à accepter la présence
d'observateurs de l'ONU sur son territoire, et les <preuves> avancées par
l'obséquieux Royaume-Uni, à l'effet que l'Iraq serait sur le point de se doter
d'armes de destruction massive, sont peu fondées. Ce que ne peut ignorer le
gouvernement Bush !
Que faire alors pour calmer la trop grande fébrilité des USA
?
De prime abord, le nom de l'ONU
(et son Conseil de sécurité) nous vient à l'esprit, comme instrument modérateur
de la conjoncture internationale, quand celle-ci devient trop instable en
raison de l'implication des USA à titre de protagoniste majeur. Hélas, en
pareille situation, trop souvent l'ONU a démontré son impuissance à convaincre
les USA de faire preuve de plus de modération dans l'utilisation de sa force
militaire.
N'oublions pas que les USA,
en plus de détenir sur son territoire le siège social des Nations unies, donc
de pourvoir à la fourniture des services requis par son maintien en sol
américain, participe à hauteur de 22 % au budget de l'Organisation. Si, à ce
pourcentage, on ajoute ceux de pays soumis presque inconditionnellement à la
volonté de nos voisins, c'est-à-dire, au moins, le Royaume uni, le Canada,
l'Australie et la Nouvelle-Zélande, on arrive à plus de 32 % du budget total de
2,625 milliards $US (2002) de l'ONU. C'est tout dire. L'ONU peut difficilement
agir à l'encontre de la volonté des USA qui s'en sert souvent comme caution à
ses agissements dans le monde. Et, c'est sans parler de la pression exercée
indirectement sur l'ensemble des pays en développement, bénéficiant de l'aide
internationale américaine. À toutes fins pratiques, l'ONU se disqualifie comme instrument
de règlement des différends internationaux impliquant directement les USA. Par
ailleurs, la transformation importante que devrait subir l'ONU pour jouer un
rôle de conciliateur respecté et efficace est difficilement réalisable. Les USA
ne voient pas d'intérêt à modifier une organisation qui, au fond, les sert
bien.
Un autre nom nous vient
également à l'esprit comme instrument de contre-poids à la puissance militaire
et à l'influence américaines : l'Organisation pour la sécurité et la
coopération en Europe (OSCE, 55 membres). On serait porté à croire que seuls
des pays européens font parti de l'OSCE. Ce n'est pas le cas. Les USA et le
Canada en sont aussi membres. Avec un budget total de moins de 200 millions $US
(2001), auquel participe majoritairement, sur les plans militaire et financier,
les USA, le Royaume uni et le Canada, il ne faut pas s'attendre à une
indépendance valable de l'OSCE face aux USA pour amener cette "Rome
moderne" à plus de modération dans son comportement". Le constat fait
à l'endroit de l'ONU, s'applique donc également à l'OSCE.
L'OTAN théoriquement
pourrait constituer une force militaire capable de faire contre-poids à celle
des USA. Mais c'est compter sans la participation de ces derniers au poids
militaire et financier de l'Organisation.
Selon les dernières
statistiques, les États-Unis consacrent 2,9 % de leur Pib au soutien de l'OTAN,
c'est à dire au moins 330 milliards $ US. D'autre part, la France, le Royaume
uni, l'Allemagne et le Canada, c'est-à-dire les autres plus importants pays des
19 qui composent l'OTAN, consacreraient environ 100 milliards $ USA. Sur le
plan des effectifs (4445 personnes), le même ratio s'applique grosso modo,
c'est-à-dire plus de trois à un. Les USA dominent donc largement l'OTAN et en
dictent facilement les grandes lignes de ses décisions.
Selon certains experts, les
USA pourraient bien souhaiter un affaiblissement marqué de l'OTAN, pour l'en
modifier en une simple organisation politique (qu'ils continueraient de
dominer) maintenant qu'ils ont acquis une puissance militaire suffisante pour
assurer leur sécurité, et que la Guerre
froide est chose du passé. Le général Krauss, ex-président du Comité militaire
de l'OTAN est d'opinion que si l'OTAN devait se muer en une organisation
essentiellement politique, qui ne serait plus utilisée que lors de crises, la
garantie qu'elle apporte en matière de défense perdrait toute substance. De
plus, si l'on considère que plusieurs experts militaires actuels estiment que
l'OTAN a toujours été inefficace et voient mal comment elle pourrait se
réformer pour jouer un rôle véritablement significatif, maintenant que l'URSS
n'est plus, il y a peu à espérer de l'OTAN.
L'idée de la mise en place
d'une Force d'intervention rapide sous l'égide de l'OTAN actuelle est avancée.
Si elle devait se doter des moyens nécessaires d'intervention, sans être
soumise au gouvernement américain, il y aurait espoir. Mais comment, ne pas
tenir compte de la présence américaine au sein d'une telle force d'intervention
rapide, dans le cadre actuel de l'OTAN ?
Il faut nous rendre à
l'évidence : les USA dominent les principales organisations multilatérales et
en dictent les décisions dès qu'ils estiment que leurs intérêts sont en cause.
Que faire alors ? La réponse n'est pas simple. Mais le but recherché l'est beaucoup plus. Il faut que la communauté internationale agisse de manière à mettre fin à l'hégémonie politico-militaire des USA. Toutes les options pour y arriver doivent être mises sur la table.
Il m'arrive parfois
d'imaginer un monde idéal où une puissance militaire comme celle des USA soit
véritablement détenue et administrée à part égale par un ensemble de pays qui
se serait doté des moyens d'agir efficacement et rapidement au nom de la
sécurité internationale. Quel soulagement ! Il en résulterait probablement une
meilleure équité et une plus grande justice internationales. Il faut souhaiter
que le projet de défense commune pour l’Europe soit dynamisé par la conjoncture
actuelle et se concrétise aussi rapidement que possible.
Alors l'incitation aux actes
de terrorisme par des dirigeants sans scrupule aura moins d’emprise sur ceux
qui demain ne se percevront plus comme les éternels perdants de la conjoncture
internationale, cherchant par tous les moyens à venger l'injustice dont ils
s'estiment, encore aujourd'hui, les victimes.
Claude Lalande
30 septembre 2002