L'identité québécoise... dans une perspective métaphorique

 

 

Alain Gilbert

 

 

La Révolution Tranquille a profondément marqué et transformé la société québécoise. Elle a été le point tournant (the breaking point) de ce que les sociologues ont appelé "l'entrée du Québec dans la modernité". Les Pères de la Révolution Tranquille - Édouard Monpetit, le frère Marie-Victorin, le père Georges-Henri Lévesque, Jean-Charles Falardeau, Paul-Émile Borduas, etc) ont profondément marqué les domaines scientifiques, artistiques et politiques au Québec et laissé un héritage incontestable sous l'appellation de "l'identité québécoise". "Des dogmes ont été ébranlés, de nouveaux rapports à la réalité et à la nature se sont imposés, une nouvelle conception de l'individu et de la société a pris forme - remettant en question les vérités et les identités anciennes. La tradition séculaire a laissé place à la compétence et au savoir du spécialiste" (Marcel Fournier).

 

Cette profonde transformation de la société québécoise peut-elle s'expliquer d'une manière similaire à l'intra subjectif du psychisme individuel? Les forces motrices de l'inconscient individuel peuvent-elles rendre compte de l'inconscient collectif de la société québécoise? Le présent texte soutient que le principe métaphorique - ou de la substitution signifiante - peut expliquer, du moins en partie, ces transformations et expliquer les forces en jeu dans l'identité québécoise actuelle.

 

Le principe métaphorique

Lacan donnait cette définition de la formule métaphorique: "un mot pour un autre", cette formulation étant plus qu'un simple remplacement mais véritablement de l'ordre d'une substitution. Un signifiant est ainsi substitué par un autre signifiant en prenant sa place dans la chaîne signifiante, le signifiant refoulé restant présent dans sa connexion métonymique au reste de la chaîne. Il écrit d'ailleurs la formule mathématique de la métaphore :f (S'/s) S = S + s

 

Dans la substitution signifiante, S se substitue à S' pour créer une nouvelle signification (la partie droite de l'équation). Un signifiant tombe ainsi sous la barre du refoulement et un nouveau signifié apparaît (s), signifié qui est induit par la métaphore. La condition essentielle à la réussite de la métaphore est le refoulement du signifiant. De plus, le signe "+" indique que la barre résistante à la signification a été franchie: le signifié "s" dans la partie gauche de la proposition devient accessible à la nouvelle signification.

 

La conscience québécoise

 

Le discours que l'individu porte sur lui-même est une indication de son identité propre, et les thèmes du discours québécois sur la société dans laquelle il vit sont évidents. Il est principalement question de la protection de la langue française, de la question nationale comme projet de société - soit dans son versant de la souveraineté ou dans son versant du fédéralisme renouvelé -, d'un système de santé typiquement québécois, de l'éducation, etc. ... et ceci dans un contexte plus large de la politique et de l'économie. Il est également évident que la religion a été évacué du discours québécois, voire refoulée dans l'inconscient collectif. Cette dernière caractéristique, en soi banale, a tout de même de profonde conséquence.

 

Le Savoir intellectuel, en tant que signifiant, s'est substitué au Pouvoir religieux pour créer un nouveau signifié: l'identité québécoise. Le signifié inconnu "x" devient de la sorte accessible à cette nouvelle signification. Le slogan de Jean Lesage au début des années '60 est parlante de la nouvelle identité québécoise: "Maître chez nous". Lorsque l'élite intellectuelle québécoise a délaissé le pouvoir séculaire de l'Église Catholique Romaine sur le peuple québécois, la conscience québécoise est née. Le peuple québécois prenait conscience de qui il était et du pouvoir qu'il pouvait avoir sur lui-même et sur son destin politique, économique, culturel, scientifique et social.

 

L'entrée dans la modernité pour le Québec s'est faite tardivement. On (l'Église Catholique Romaine) voyait d'un mauvais oeil les changements scientifiques, technologiques, culturels et sociaux qui avaient lieu sur le Vieux Continent et dans l'Amérique méridionale. Ces changements étaient souvent identifiés au Mal: tantôt à la France "laïque et libre penseuse", tantôt à l'Amérique matérialiste et capitaliste. Dans ce contexte du Nouveau-monde, loin de la Mère-patrie, la Révolution Tranquille s'est préparée péniblement à partir de la fin du XIXième siècle, et a connu une période de floraison exceptionnelle entre les années 1920 et 1950. Des intellectuels tels que Léon Guérin et Marius Barbeau en sciences sociales, Léon Lortie et Adrien Pouliot en sciences, les Révérends Pères Mailloux et Guillemette en science humaine ont pavé la voie à une nouvelle idéologie et à de nouveaux rapports. La compétence et le savoir de l'expert se sont opposés à la tradition séculaire religieuse, à l'ignorance des générations précédentes, à l'amateurisme et au sens commun. Ces hommes provenaient de différents milieux, autant laïc que religieux, mais n'ont pas pour autant renoncé à leur ancienne philosophie, ni à leur ancienne culture générale et n'ont pas pour autant abandonné leurs convictions religieuses. Le schisme Église/État n'était pas consommé.

 

La métaphore québécoise a eu, dans l'inconscient collectif québécois, un effet structurant similaire à la métaphore paternelle pour l'inconscient individuel. Cet effet structurant est visible de nos jours: le Québec laisse sa marque sur la scène nationale et internationale. On ne parle plus de canadien-français mais plutôt de québécois.

 

"The breaking point" ou l'effet de rupture symbolique

Jacques Grand'Maison, dans son article "La manie du refus global" (Journal La Presse, 16 février 2003), distingue deux Révolution Tranquille, la mythique et la réformiste. L'effet mythique de la Révolution Tranquille est la mise en place d'un nouveau rapport à l'Autre qui s'est matérialisée par le travail des intellectuels de la première moitié du XXième siècle qui ont osé "inventer", en s'inspirant de leur foi et de leur éthique chrétienne, un nouveau rapport sur de nouvelles bases: la compétence et le savoir en tant que nouveau Pouvoir. Elle est mythique parce qu'elle a été élevée à un niveau qui transcende les faits de l'actualité de l'époque et parce que le mythe a un pouvoir structurant. Au même titre que le mythe de l'Oedipe dans la structure du désir et celui de la Horde Primitive dans la gestion de la Jouissance sont des figurations des Nom-du-Père dans l'Inconscient individuel, le mythe de la Révolution Tranquille est une figure des Nom-du-Père dans l'inconscient collectif des québécois. Elle permet de gérer la Jouissance de l'Autre (l'Église Catholique Romaine, les colonies anglaises, etc) - même si une partie de cette Jouissance échappe - et de faire advenir le désir inconscient dans la collectivité québécoise: prendre son destin en main.

 

Cependant, l'article de Grand'Maison porte sur l'autre Révolution Tranquille: la réformiste, celle de 1960 à 1965 et qui a débuté par l'élection du Parti Libéral de Jean Lesage qui a ouvert la porte à de profonds changements dans la société québécoise. On a qu'à penser à la nationalisation de l'électricité qui, aujourd'hui encore, joue office de symbole de la prise en main par les québécois de son propre destin et de son territoire. Grand'Maison soutient que la Révolution Tranquille est tributaire de sa filiation religieuse mais, qu'à un moment donné, elle s'est coupée de ses racines et de sa tradition religieuse en laissant un profond traumatisme dans l'inconscient collectif des québécois et que les effets traumatisants de cette rupture se manifestent encore actuellement. Plusieurs sociologues de l'histoire du Québec voient dans l'élection du Parti Libéral de Jean Lesage le point de rupture du Québec avec son passé et sa tradition religieuse, entre le nouveau et l'ancien régime, et en rendant la période antérieure immobile et archaïque.

 

L'expérience clinique montre qu'un individu qui rejette massivement ses origines est une personne présentant un tableau symptomatique montrant qu'il est à la recherche de lui-même et d'un sens qui lui échappe. Il en est de même d'un peuple qui s'est coupé de son histoire et de sa tradition.

 

Plusieurs caractéristiques de la société québécoise actuelle tendent à démontrer les effets pervers de cette rupture symbolique. Il y a la propension des politiciens québécois aux réformes: réforme de la santé, réforme scolaire, fiscale, municipale, réforme du financement des partis politiques, etc. Les politiciens ne finissent pas de réformer... comme si toutes ces réformes, au-delà de leurs considérations sociales, financières ou autres, visaient une toute autre réforme: réhabiliter dans l'inconscient collectif la place laissée vide par la rupture des origines religieuses du peuple québécois. Il y a également l'engouement des québécois pour les télé-romans, cette société virtuelle autre, théâtre de l'imaginaire propice à y projeter ce qui est de l'inconscient des québécois. On n'a qu'à penser au succès du film Séraphin, personnage mythique purement québécois. L'intrigue se situe dans un contexte hautement religieux, dans une société repliée sur elle-même et dont les gens sont au prises avec la Jouissance de l'Autre (l'Église catholique) et avec le père de la horde primitive (Séraphin). Et il y a aussi l'engouement des québécois pour les humoristes: le rire est une très belle défense contre la déprime.

 

L'expérience clinique montre également que, lorsqu'il y a refoulement, ce qui est refoulé revient toujours sous une forme déguisée. Est-ce un hasard que le Québec est une terre fertile pour une multitude de sectes religieuses?

 

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