Mathieu Bock-Côté
Candidat à la maîtrise en sociologie, Université du Québec à Montréal
C'est
un autre symptôme de notre impuissance politique. La Cour suprême du Canada,
désormais gardienne officielle de la foi multiculturaliste, vient d'autoriser
le port du kirpan à l'école, malgré les désirs d'une société québécoise presque
unanimement contre.
Il
suffisait d'écouter les tribunes téléphoniques, après l'annonce du jugement,
pour bien sentir l'indignation publique : il semble bien qu'un seuil, dans
l'imaginaire populaire, soit désormais franchi. Un peu comme si le sentiment de
dépossession démocratique, qui se diffuse dans la plupart des sociétés
occidentales trouvait autour de cette question une occasion très nette de se
manifester.
De quelle manière considérer cette décision ? Il n'est probablement plus
nécessaire de démontrer que la montée d'un pouvoir judiciaire perverti est de
plus en plus objectivement contraire aux idéaux démocratiques dans nos
sociétés, et spécialement dans la canadienne, ravagée idéologiquement par un
chartisme qui accélère la désagrégation du pays sous la poussée des
revendications identitaires.
Certainement, cette dimension est centrale, mais ne devrait-on pas pousser la
critique plus loin, et bien voir de quelle manière cette décision, qui n'est
pas contraire à la tendance lourde d'un certain progressisme identitaire qui se
manifeste dans toutes les sociétés occidentales, annonce en fait certains
problèmes fondamentaux auxquels elles ne pourront se soustraire, du moins, si
elles n'entendent pas dévoyer une fois pour toutes l'idéal national et
démocratique qui les fonde ?
La
société des identités
La
sociologie contemporaine s'intéresse de plus en plus au déploiement de la
société des identités, cette communauté politique qui consent presque
officiellement à sa propre dissolution tant elle peine à se reconnaître comme
monde commun. Nos sociétés, et la québécoise, là-dessus, est peut-être en
«avance» sur les autres, ne savent plus dire non, d'aucune manière, à toutes
les revendications qui sont investies dans leur espace public, même
lorsqu'elles sont explicitement contraires aux principes qui les fondent.
Plus
rien n'est incompatible, ont dit pendant deux décennies nos élites cosmopolites
et mondialisées, prises de peur à l'idée de ne pas paraître intégralement
modernes. Elles avaient évidemment tort. À grande échelle, l'affaire des
caricatures, dans les pays d'Europe, en aura donné l'exemple. Il n'est pas
interdit de penser que l'affaire du kirpan relève, à l'échelle microscopique,
de la même logique, que les deux phénomènes appartiennent à la même vague qui
déferle idéologiquement sur l'Occident.
Le multiculturalisme est une dérive
Certains parlent des dérives du multiculturalisme. On commence enfin à
comprendre que c'est le multiculturalisme lui-même qui est une dérive, d'abord
selon l'idéal national, ensuite selon l'idéal démocratique, qui pratiquement,
aujourd'hui, en sont venus à se confondre. Le journaliste français Éric Conan,
dans un récent essai, parlait du devoir de ressemblance qui interpelle tous les
membres d'une communauté politique. C'est probablement l'intuition féconde de notre
époque. Non pas qu'il faille se fermer à toutes les différences, qui serait
assez nigaud pour l'avancer ? Mais il faut cesser de penser qu'il faut
s'ouvrir à toutes, inconsidérément, et qu'une société, pour être légitime, doit
se convertir une fois pour toutes au pluralisme identitaire.
Toutes les différences ne sont pas possibles dans une communauté politique
démocratique. Certaines contradictions sont de plus en plus manifestes,
criantes, et il manque d'hommes politiques et d'intellectuels pour les exprimer
dans le débat public. Entre le droit des femmes et certaines coutumes
religieuses, comme on l'a vu récemment avec le problème des tribunaux
islamiques en Ontario. Entre le droit des peuples à la préservation de leur
identité nationale et un certain multiculturalisme qui prêche l'ouverture à
toutes les différences sauf celles du majoritaire, spécialement d'une majorité
nationale à l'occidentale, toujours suspecte de toutes les dérives, qu'elle
soit américaine, française ou québécoise.
La France, avec sa courageuse et nécessaire Loi sur la laïcité, a probablement
donné l'exemple, à partir de ses propres problèmes et de sa tradition
spécifique, des mesures à prendre, dans l'avenir, pour restaurer la cohésion
collective dans le domaine public. Car, de plus en plus, ce sera la question
qui s'imposera à toutes les sociétés occidentales qui se disent évoluées :
doivent-elles s'avancer plus loin dans la reconnaissance de toutes les
différences qu'elles croient regrouper, ou doivent-elles plutôt chercher à
mettre en avant ce qui les unit, ce qui leur donne une vraie cohésion
collective.
Si elles font ce dernier choix, elles apprendront vite que des principes de
droit ne sont pas suffisants, et elles devront fatalement se tourner vers la
nation majoritaire sur laquelle elles sont fondées pour se rassembler
substantiellement autour d'elle, en y trouvant de nombreuses raisons
communes : ce qui ne sera pas sans conséquences très réelles pour un
ensemble de domaines de la vie collective et pour la manière d'envisager leur
avenir.
Une prise de conscience à faire
Il
faut en appeler au plus vite à cette prise de conscience des vrais démocrates
occidentaux, au Québec comme ailleurs, qui ne confondent plus le degré élevé
d'ouverture dont une société libérale est capable avec le consentement résigné
à certaines perspectives qui ne peuvent pas, malgré toutes les contorsions
idéologiques possibles, s'y reconnaître.
Mais c'est surtout avec un certain terrorisme idéologique qu'il faut rompre,
qui accuse nos sociétés de racisme, de xénophobie, dès qu'elles manifestent
quelque velléité d'affirmation collective. C'est vrai sur la question du
kirpan, où les accusations de racisme n'étaient jamais très loin de ceux qui
considéraient les préoccupations populaires comme la simple expression d'un
populisme malsain, peu évolué, et certainement contraire à la religion
différentialiste des nouveaux curés progressistes qui ont toute la place dans
le débat public. D'une certaine manière, cette décision de la Cour suprême,
regrettable pour de nombreuses raisons, révèle au moins la brèche de plus en
plus évidente entre nos institutions communes, malheureusement détournées de
leurs finalités, et un peuple qui ne sait plus comment vraiment manifester ses
désirs et ses préférences démocratiques.
On nous dira que notre avis n'est pas légitime, qu'il manifeste une mauvaise
intention rétrograde qui voudrait «refermer notre société sur elle-même».
Qu'importe. À tout le moins peut-on sérieusement avouer qu'il faudra
déboulonner les totems pluralistes de la nouvelle religion multiculturelle.
Souhaitons qu'ils soient de plus en plus nombreux à choisir la démocratie
plutôt qu'un pouvoir judiciaire détourné de ses finalités, et surtout, à ne
plus avoir honte de plaider pour la cohésion nationale et sociale de nos
démocraties. C'est probablement la priorité politique et idéologique des années
à venir.