Quand «
l’ouverture » a pour raisons le
manque d’estime de soi et la peur d’être mal vu !
Je n'ai rien contre l'ouverture, loin de là. Mais d'où vient donc
cette peur maladive qui tenaille les Québécois de passer pour de pauvres épais
pas assez ouverts? Je ne connais pas de pays où cette crainte soit aussi vive.
Ce qui agace le plus, c'est que nos prêcheurs dissimulent mal leur intention de
se dédouaner en ce qui a trait aux prétendues fautes de leurs ancêtres. Dans
leur bouche, le mot «ouverture» -- qui, en latin, signifie «trou, espace béant»
-- résonne le plus souvent comme un acte d'accusation contre tout ce qui a
précédé Expo 67. Comme si, avant cette date, tout n'était qu'ignorance et
préjugés au pays du Québec.
Mais qui furent donc ces êtres «fermés» qui nous ont enfantés? Veut-on parler
de ces anciens Canadiens qui accueillirent les Irlandais fuyant la famine?
Veut-on désigner ces Canadiens français qui ont vu passer à Montréal plus
d'immigrants que n'en verront jamais ceux qu'on désigne comme les «enfants de
la loi 101»? S'agit-il de ceux qui ont fondé une nation métisse au Manitoba ou
qui ont accueilli les réfugiés juifs après la guerre? Ou de ce million de
Québécois partis vivre et fonder des familles aux États-Unis? À moins qu'on ne
désigne ces coureurs des bois dont les jésuites se méfiaient comme la peste
tant ils s'ensauvageaient auprès des autochtones? Comme si les Québécois
avaient des leçons de multiethnisme à recevoir de quelqu'un!
À une autre époque, un célèbre lord anglais avait rêvé de faire accéder les
Canadiens français à la «civilisation» en leur inculquant l'anglais de force.
Tout se passe aujourd'hui comme si le même projet consistait à les «ouvrir» sur
le monde en les rendant multiethniques.
Pour un certain nombre de disciples de cette nouvelle religion, l'immigrant est
devenu la nouvelle classe ouvrière rédemptrice de l'humanité. C'est
probablement ce qui explique les réactions de vierges offensées aux récents
propos de Mario Dumont au sujet de l'immigration. Ces propos seraient passés inaperçus
dans la plupart des pays européens et aux États-Unis.
Nulle part, sauf au Canada, l'immigration n'est une obligation inscrite dans le
ciel sous peine de devoir brûler dans les flammes de l'enfer. De nombreux pays,
par ailleurs fort respectables, ont souhaité la limiter ou la stopper. Et ils
ne sont pas pour autant devenus des repères de racistes et de xénophobes.
En France, les propos outranciers de Nicolas Sarkozy et le harcèlement policier
des jeunes beurs des banlieues ont soulevé une indignation justifiée. Mais cela
n'empêche pas les socialistes, pourtant réputés sympathiques aux immigrants, de
vouloir limiter l'immigration au seul regroupement familial et à l'accueil des
réfugiés politiques. La volonté de freiner l'immigration, dans la mesure où on
respecte les conventions internationales et les droits de chacun, n'a rien de
répréhensible.
Il y a quelques années, les Allemands se sont donné une loi sur l'immigration
inspirée des législations nord-américaines. Le taux d'immigration (hors réunification
et asile politique) est néanmoins demeuré près de zéro. Il y a aujourd'hui un
consensus dans la société allemande pour qu'il en soit ainsi. Cela ne fait pas
des Allemands des gens moins «ouverts» que les Canadiens et les Québécois.
Chaque peuple a parfaitement le droit de déterminer le nombre d'immigrants
qu'il veut recevoir sans devoir subir l'opprobre des donneurs de leçons
multiethniques.
On peut aussi, sans être un arriéré, ne pas vouloir vivre dans une société où
chaque communauté culturelle cultive sa propre identité. D'ailleurs, ce
multiethnisme est le plus souvent un miroir aux alouettes, pour ne pas dire une
idéologie qui s'est développée dans le monde anglo-saxon, là où la pression de
l'intégration est un rouleau compresseur si puissant que la sacralisation des
identités n'y change rien. Les prêtres canadiens du multiethnisme seraient-ils
aussi militants s'ils n'étaient que six millions à parler anglais dans un océan
de 250 millions de francophones ? On a le droit d'en douter.
Que les Québécois aient quelques inquiétudes au sujet de l'immigration, quoi de
plus normal? J'ose à peine imaginer comment réagiraient les Français et les
Allemands s'ils étaient dans la même situation. N'est-ce pas cette immigration
massive encouragée par le Canada qui a fait d'eux, en moins de deux siècles,
une minorité dans le pays qu'ils avaient fondé? N'est-ce pas cette immigration
qui fait de Montréal une métropole où le français est toujours en équilibre
instable? Les Québécois attendent encore la preuve, au-delà des beaux discours,
que la loi 101 n'est pas seulement capable de former de «parfaits bilingues»
mais d'intégrer véritablement à la communauté francophone non pas 50 % mais 90
% des nouveaux arrivants. Tant que cette preuve ne sera pas faite, ils auront
raison de s'inquiéter. Ce n'est pas être «fermé» à quoi que ce soit que de le
dire.
Christian Rioux
Septembre 2007