Et si l’affaire des Orphelins de Duplessis était devenue une affaire d’argent ?

 

Il y a deux ou trois semaines, je faisais parvenir au Soleil un article sur l’affaire des Orphelins de Duplessis. J’indiquais mon accord avec l’approche pausée de Bernard Landry pour parvenir à un règlement final de cette affaire. Par la même occasion, je marquais mon désaccord avec les propos de Brigitte Breton, éditorialiste au Soleil, qui, me semblait-t-il, était toujours à la recherche de coupables. Je lui ai tenu copie de mon article. Sauf erreur, il n’a pas été publié.

 

En substance dans cet écrit, je me questionnais sur le silence ou le quasi-silence de nos plus grands journalistes de l’époque : Gérard Filion, André Laurendeau, Gérard Pelletier, Pierre Elliot Trudeau, Jean Marchand, à propos des institutions de protection de la jeunesse du Québec. Pourtant, ils employaient une partie importante de leurs énergies à pourfendre le gouvernement de l’époque sur à peu près tous les fronts. Peut-être constataient-ils que le traitement accordé aux pensionnaires de nos orphelinats était tout simplement comparable à celui qui était accordé aux même clientèles ailleurs dans le monde.  Notamment au États-Unis sous l’emprise du maccartisme et dans les autres provinces canadiennes. Peut-être savaient-ils que les services sociaux américains admiraient déjà le fonctionnement de ceux du Québec. Rien, donc,  pour monter aux barricades.

 

Je terminais mon article en disant que s’il fallait trouver un coupable à cette affaire, c’est la société de l’époque qu’il faudrait citer à son procès. Oui, cette société qui trouvait bien commode de confier ses enfants nés hors-mariage aux institutions religieuses qui les accueillaient avec générosité, dévouement et abnégation.

 

N’oublions pas que beaucoup d’enfants d’alors étaient moins bien traités dans leur famille que dans les orphelinats sous les régimes Taschereau, Godbout et Duplessis. En écrivant ceci, il me revient à la mémoire les propos de madame Georgette Béliveau, travailleuse sociale à l’île d »Orléans, propos publiés dans Le Soleil, il y a peut-être trois ou quatre ans, sous le titre « Ce que dirait Duplessis à ses orphelins ». Madame Béliveau  écrivait ceci : « Certains d’entre vous (les orphelins) ont été malmenés par les bonnes soeurs et les dévoués frères, j’en conviens. Mais quel enfant de l’époque n’a pas reçu parfois une taloche bien méritée ? Certains parents ont dépassé les limites de l’acceptable en corrigeant leurs enfants… Vous vous plaignez d’avoir été enfermé dans des orphelinats ou des hôpitaux, d’avoir été déclaré injustement déficients mentaux (par les médecins) ou d’avoir travaillé pour rien ou presque. Cela est vrai, mais avez-vous pensez que bien des enfants qui vivaient dans leur famille à l’époque, en plus de recevoir une fessée régulièrement, n’avaient pas un lit aussi confortable que le vôtre et sortaient de table le ventre creux pour aller travailler aux champs au lieu d’aller à l’école. Ces enfants vous enviaient, vous les orphelins de Duplessis… ».  Un article à republier et à relire.

 

Comme la plupart des gens du Québec, j’ai applaudi à l’idée de remettre à l’ordre du jour ce passage clair-obscur de notre histoire. Depuis, je suis devenu progressivement perplexe face au parti pris excessif de l’auteur de « Les Orphelins de Duplessis » qui oblitère trop facilement le dévouement de milliers de personnes au service de ces orphelins. Et il y a de plus n plus l’odeur âcre de l’argent qui se dégage de toute  cette affaire à mesure que le dénouement final approche. À cet effet, je me rappelle une entrevue de Denise Bombardier à la télévision, il y a sans doute plus de deux ans, au cours de laquelle elle disait trouver incorrect de demander des excuses, 50 ans après, pour des faits et des agissements  très bien tolérés à l’époque, surtout quand de grosses sommes d’argent sont maintenant en cause.

 

Bruno Roy, en refusant l’offre généreuse de Bernard Landry, serait-il en train de montrer ses vraies couleurs : vente de volumes, publicité et argent ? Je suis bien près de le croire. Surtout quand je constate que, exception faite de la somme proposée, il n’a rien eu à redire à la proposition de Bernard Landry.  La  proposition est pourtant très conciliante, sans recherche de coupables et empreinte de quasi-remerciements à l’endroit de ceux et celles, qui se sont dévoués auprès des orphelins. Des propos bienveillants tout à fait contraires aux accusations de Roy dans les Orphelins de Duplessis. La proposition de Bernard Landry peut même être interprétée comme des excuses à rebours, cherchant à annuler les excuses présentées par le gouvernement de Lucien Bouchard, il y a peu de temps. Cela serait-il si peu important pour Bruno Roy ?  Seul le pactole compterait-il ?

 

Si tout doit se terminer par un chèque, alors qu’attendent ces nombreux employés encore vivants des institutions hospitalières, sociales et éducatives de l’époque, femmes et hommes, religieux et civils, pour réclamer une juste compensation au salaire de crève-faim que l’État leur payait jusqu’au milieu des années 1960 ?

 

Claude Lalande

Printemps 2001

 

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