AUX ORIGINES DE
LA RÉVOLUTION TRANQUILLE : LES NOMBREUX DÉSÉQUILIBRES DES ANNÉES 1945-1959
Lucia Feretti (UQTR)
C’est
l’illusion la plus durable de ceux qui ont fait la révolution tranquille que de
croire qu’elle est née, comme Minerve, toute armée de la cuisse de Jupiter. En
fait, comme tout autre phénomène, elle a des antécédents, et le monde qui l’a
rendue nécessaire l’a aussi rendue possible. Même si ce n’est pas le lieu ici
de relater l’histoire des années 1945 à 1960, il importe de souligner que c’est
durant cette période que se sont creusé les déséquilibres auxquels la
révolution tranquille a voulu remédier.
La marginalisation des
Canadiens français dans une économie prospère. Remarquable, la croissance
économique touche tous les secteurs après 1945. Croissance démographique,
urbanisation accélérée, déblocage et frénésie de la consommation, besoins
divers d’une Europe en reconstruction et appétit américain pour les matières
premières, ces facteurs agissent conjointement et se répercutent l’un sur
l’autre pour stimuler l’agriculture, l’exploitation des richesses naturelles,
tous les domaines de la construction, la production industrielle et le
développement d’une économie de services. La prospérité, puisqu’il convient de
placer la période sous ce signe, doit certes à l’initiative locale ; elle est
néanmoins due pour l’essentiel à de forts investissements étrangers. Comme le
reste du Canada, le Québec se développe de plus en plus dans la dépendance
américaine.
Par surcroît, même si une
classe d’entrepreneurs canadiens-français existe, la part de ceux-ci dans le
contrôle de l’économie québécoise est marginale et s’abaisse encore durant la
période ; les ouvriers et employés canadiens-français subissent d’autre part
une discrimination pas toujours subtile, qui entrave leur accession à des
postes de cadres, voire de contremaîtres dans les entreprises américaines ou
canadiennes-anglaises. Tout cela ne manque pas de faire clairement apparaître
les " Anglais " comme la minorité dominante qu’ils sont effectivement.
Keynésianisme et
centralisation fédérale. Dans les principaux pays occidentaux, la crise et la
guerre ont converti les milieux d’affaires influents ainsi que les milieux
politiques à la doctrine keynésienne, selon laquelle l’intervention économique et
sociale planifiée de l’État est indispensable à la régulation de l’économie
nationale. Dès 1940, avec la Loi de l’assurance-chômage, le gouvernement
libéral au pouvoir à Ottawa entreprend à son tour d’élargir considérablement le
champ des interventions de l’État fédéral. Ce faisant, il se heurte
immédiatement à l’AANB de 1867 qui réserve certaines juridictions aux États
provinciaux, à l’éducation, à la santé et au bien-être notamment, c’est-à-dire
des secteurs d’intervention jugés désormais cruciaux par la théorie
keynésienne. Le gouvernement fédéral choisit alors de passer outre à la
Constitution. En même temps qu’il élabore sa " Politique nationale "
pour promouvoir l’émergence d’une identité et d’une culture commune à tous les
Canadiens, le gouvernement d’Ottawa prend donc la voie de la centralisation,
s’arroge de nouveaux pouvoirs et multiplie les empiétements de l’État fédéral
dans les domaines de compétence provinciale ainsi que dans les sources de
revenus des provinces, en obtenant par exemple de conserver la perception de
l’impôt sur le revenu, transféré durant la guerre. La fonction publique
fédérale, qui se développe considérablement dans l’après-guerre, ne laisse par
ailleurs qu’une place insignifiante aux Canadiens français, qui sont exclus de
l’élaboration des politiques et voient se multiplier les obstacles à leur
avancement professionnel.
L’Ontario, mais surtout le
Québec, résistent à ce changement majeur de l’ordre constitutionnel canadien,
décidé unilatéralement par Ottawa. Le gouvernement Duplessis, en particulier,
s’oppose farouchement à la " Politique nationale " autant qu’aux
principes du libéralisme keynésien. Le gouvernement fédéral change alors de
stratégie, et privilégie la voie administrative pour atteindre ses fins : il
met sur pied des programmes dans les domaines de juridiction des provinces, il
en fixe les objectifs, dits " nationaux ", mais il n’offre d’en
assumer qu’une partie des coûts seulement. Au nom de l’autonomie provinciale,
Duplessis refuse de se voir imposer ainsi un agenda et des dépenses. Il oblige
par exemple les universités à décliner les subventions que leur offre le
fédéral à partir de 1951 et ne fait pas participer le Québec au programme
partagé d’assurance-hospitalisation mis sur pied en 1958. Mais lui-même refuse
obstinément que l’État provincial s’investisse pleinement dans ses champs de
compétence, créant ainsi une impression toujours plus nette d’inertie et de
retard.
Une Église débordée et déjà
ébranlée. La croissance démographique et l’urbanisation entraînent une hausse
des besoins de la population en matière d’éducation, de santé et de services
sociaux ; la prospérité générale et le développement technique, une hausse de
ses exigences. L’Église, qui tient à son contrôle en ces domaines, engage alors
une grande partie de son patrimoine dans la construction ou l’agrandissement de
ses écoles, de ses collèges et de ses hôpitaux, dans l’achat d’équipement et
dans la qualification de son personnel. Mais elle ne suffit plus. Elle doit se
résoudre à être secondée par un personnel laïc de plus en plus nombreux, que
ses institutions ont bien formé et qui est impatient d’obtenir plus d’autonomie
professionnelle et de meilleurs revenus. Elle doit aussi escompter toujours
davantage l’aide financière du gouvernement qui, s’il ne lui réclame pas encore
trop compte de sa gestion, ne distribue ses octrois que de manière
discrétionnaire. Duplessis se plaît à dire : " Les évêques mangent dans ma
main ". C’est vrai de presque tous, qui paient ses générosités de leur caution
trop visible au régime. Ce ne l’est pas toutefois du cardinal Léger, "
prince " de cet archidiocèse de Montréal soumis comme aucun à la
croissance urbaine ; car le dernier héritier de la grande tradition
théocratique n’accepte pas d’abaisser l’Église à solliciter l’État. Et
Duplessis, qui ne donne rien pour rien, ne lui donne rien en effet. Pour
réduire les tensions nées de la pression des besoins conjuguée à la rareté des
fonds, le cardinal, fort de son charisme, a recours avec un réel succès aux
solutions de l’ordre communautaire ancien ; mais ses grandes quêtes et ses
corvées restent quand même insuffisantes, et dans ce milieu éclaté qu’est en
train de devenir Montréal elles sont de plus en plus perçues pour ce qu’elles
sont, des survivances.
Il y a plus profond. Malgré
la persistance et parfois le redoublement de ses fastes, l’Église est ébranlée.
Une partie des plus jeunes, déjà, ne croient plus. Les autres, et pas seulement
ceux des mouvements d’action catholique, sont en train de se détacher d’une
manière de vivre la foi qui ne colle pas aux valeurs émergentes d’autonomie et
d’individualisme. En témoigne entre autres la baisse déjà sensible des
vocations. Ou celle de la pratique. La pratique intensément communautaire et
les exercices continuels de piété commencent à étouffer la jeune génération,
qui cherche une relation au Christ plus libre et plus personnelle. Elle se sent
envahie par l’institution cléricale, qui ne s’ajuste qu’à la marge.
L’immobilisme du
gouvernement duplessiste. Devant tous ces changements économiques, politiques
et sociaux et les déséquilibres qu’ils provoquent, le gouvernement provincial
reste impassible, sauf à dénoncer les mouvements intellectuels et à réprimer le
syndicalisme. Il continue de se faire le défenseur du nationalisme le plus
traditionnel, fait de survivance et d’identité française et catholique, ainsi
que l’apôtre d’un libéralisme de laisser-faire qui a pourtant fait son temps
dans les principaux milieux d’affaires.
Les politicologues Kenneth
McRoberts et Dale Posgate ont proposé une interprétation particulièrement
convaincante de cette attitude du gouvernement de l’Union nationale sous
Duplessis, qui est à son tour une source de déséquilibre. Ils le décrivent
comme une partitocratie dont le chef et ses députés sont des politiciens de
carrière n’aspirant qu’à se maintenir au pouvoir, non pour y accomplir quelque
chose, mais simplement pour y être. D’où leur refus obstiné de toute réforme
qui risquerait de devoir les obliger à partager le pouvoir. Et en particulier
le refus de tout accroissement des champs d’intervention de l’État provincial
qu’il faudrait forcément à la fois financer et administrer, plaçant ainsi le
gouvernement dans la dépendance à l’égard des financiers, et les députés en
situation de concurrence auprès des électeurs avec une administration publique
nécessairement plus considérable et bureaucratique. Profondément conservateur,
Duplessis ne se décide d’ailleurs à ses deux principales réalisations,
l’adoption du fleurdelysé et l’impôt provincial sur le revenu, qu’après avoir
acquis la conviction qu’elles ne lui nuiraient pas auprès de l’électorat. Ce
gouvernement réussit à se maintenir si longtemps parce qu’il s’appuie à la fois
sur une carte électorale favorable (surreprésentant les comtés ruraux moins
demandeurs de réformes) et sur un patronage assez " démocratique ",
au sens où il en réserve un peu pour tous les " bleus " et non
seulement pour les plus gros amis du régime.
Une impatience de moins en
moins contenue. Contre une situation qui paraît bloquée, des voix nombreuses
s’élèvent, en provenance d’horizons de plus en plus variés. Les élites
industrielles américaines et canadiennes-anglaises elles-mêmes encouragent
l’intervention économique et sociale de l’État, pour leur assurer qui
l’électricité à bon marché, qui la main-d’oeuvre instruite et en santé dont ils
ont besoin. La bourgeoisie d’affaires francophone, par le biais de ses
organisations, fait savoir qu’elle aurait besoin de l’appui de l’État
provincial pour pallier sa faiblesse. Un grand nombre d’associations
volontaires et d’organisations professionnelles et de syndicats, représentant
en particulier la nouvelle classe moyenne laïque engagée dans les institutions
gérées par les communautés religieuses, réclament avec de plus en plus
d’insistance la laïcisation et la prise en charge par l’État de l’éducation, de
la santé et des services sociaux. Les syndicats catholiques d’ailleurs, et en
particulier la CTCC lors des grèves d’Asbestos, de Louiseville, et de
Murdochville en 1949, 1952 et 1957, constituent un des principaux fers de lance
de la contestation au régime duplessiste et au cléricalisme dominant. En 1960,
la Centrale catholique se déconfessionnalise et change son nom pour celui de
Confédération des syndicats nationaux (CSN).
Les milieux artistiques et
intellectuels ne le cèdent en rien aux élites socio-économiques, bien au
contraire. Dès 1948, Paul-Émile Borduas et ses compagnons signent avec le Refus
global un manifeste surréaliste qui est aussi une dénonciation d’une société
jugée petite, mesquine, oppressée par le cléricalisme et l’autoritarisme. C’est
d’ailleurs une des nouveautés frappantes de la période que les élites de la
parole présentent la société canadienne-française sous un jour aussi totalement
négatif. Les élèves du Père Georges-Henri Lévesque, à la faculté des Sciences
sociales de l’Université Laval, se complaisent à l’instar de leurs maîtres
américains Hughes et Miner à voir en elle contre toute évidence une Folk
Society. Dans Cité libre, la petite mais influente revue fondée par Gérard
Pelletier et Pierre Elliott Trudeau, le Québec est aussi décrit comme une
société bloquée, rétrograde, trahie par des élites politiques et religieuses au
nationalisme ratatiné. Contre tout nationalisme, ils font d’ailleurs de la
liberté de l’individu la valeur première dont découlent selon eux les principes
de laïcisation, de démocratie et de civisme. Quant aux néo-nationalistes, dont
le héraut est André Laurendeau de L’Action nationale, et les éminences grises,
l’historien Maurice Séguin et ses collègues de l’Université de Montréal, s’ils
adressent pour l’essentiel les mêmes reproches au nationalisme traditionnel,
ils continuent néanmoins de conférer une importance primordiale aux droits
collectifs de la nation canadienne-française. Ils imputent les retards de
celle-ci non à d’hypothétiques facteurs de culture ou de mentalité, mais à la
domination politique et nationale qu’elle subit depuis la défaite de 1760 et
dont le fédéralisme centralisateur n’est que le dernier avatar. Pour les
néo-nationalistes, le rattrapage socio-économique du Québec et la promotion
nationale des Canadiens français passent par un État québécois fort et
interventionniste. Il s’agit là d’un courant de pensée particulièrement
important dans la genèse de la révolution tranquille.
Ainsi, aux sources de la
révolution tranquille, on trouve tous les déséquilibres économiques,
politiques, sociaux, culturels et idéologiques engendrés par la formidable
poussée des années 1945 à 1960. Les malaises et les blocages accumulés rendent
la révolution tranquille nécessaire.
Mais ce n’est pas seulement
l’impatience qu’ils suscitent qui la rend possible. La société et les élites
traditionnelles lèguent en effet à la génération de la révolution tranquille, qui
n’a pas voulu le voir, les outils essentiels à son succès : un État libre
de dettes et une tradition de gouvernement fortement autonomiste, ainsi qu’une
culture de solidarité, une identité éveillée à l’importance de rester française
et plusieurs instruments alternatifs de développement économique tels que les
organisations coopératives, les syndicats nationaux ou des institutions
financières particulières. " Désormais ", comme le répète Paul Sauvé,
tout va sembler possible.
Lucia Ferretti