La onzième heure de l’économie américaine

 

 

La présente crise financière américaine ramène à la surface de l’actualité des écrits du passé qui, en quelque sorte, prévoyaient l’inquiétante situation dans laquelle les USA se trouvent plongés aujourd’hui. Kenneth Courtis et plusieurs autres économistes de renom qui se sont attardés à analyser les données économiques des États-Unis et d’autres pays de l’OCDE,  ne cachaient pas leur inquiétude devant les déficits commerciaux successifs des USA depuis  longtemps, et plus récemment, budgétaires. Pour ma part, j’écrivais ce qui suit en 1999 et en 2003, dans le cadre de mes fonctions au ministère des Relations internationales du Québec. Le but de ma recherche était de mesurer la robustesse de l’économie américaine par rapport à celle du Japon et d’autre pays de l’OCDE.  À cet effet, j’ai consulté les données économiques de Economic Intelligence Unit (EIU), les Études économiques de l’OCDE, celles de Deustche Bank préparées par Kenneth Courtis et International Financial Statistcs du FMI. Le texte, toujours pertinent, peut difficilement être plus d’actualité.

 

Le résultat de ma recherche fut à l’opposé de mes attentes. Le Japon, en dépit de la crise bancaire qui l’affectait lourdement à l’époque (début des années 1990), du dégonflement dramatique du secteur de l’immobilier survenu quelques années auparavant et de la très importante dette gouvernementale dépassant la valeur du PIB, se retrouvait en meilleure position pour relancer son économie que ne l’étaient les Etats-Unis pour faire croître la sienne. Les indicateurs économiques USA en 1999 étaient presque tous au rouge. 

 

Voyons cela de plus près. Le compte courant et la balance commerciale des Etats-Unis en 1999 affichait déjà des déficits de respectivement 347 et  331milliards $US ; au Japon on pouvait noter des excédents de 127 de 115 milliards $. L’épargne nette américaine était déjà au négatif alors que celle japonaise dépassait les 22 %. La valeur de la réserve monétaire des Etats-Unis n’arrivait pas à 63 milliards $US ( ce qui  couvre moins de un mois d’importation, la norme étant de trois), pendant que celle du Japon dépassait les 270 milliards $US (couverture de 8 mois d’importation). Et un dernier élément : la dette extérieure américaine se situait à 814 milliards $US, alors que celle du Japon était nulle à toute fin pratique.

 

En 2003, la situation ne s’était pas améliorée par rapport 1999. Elle s’était détériorée en raison des dépenses liées au drame du World Trade Center, au coût des guerres en Afghanistan et en Irak, aux scandales financiers de Enron et d’autres grandes sociétés américaines. Le budget du gouvernement américain, équilibré en 1999, devint déficitaire à hauteur de 480 milliards $US en 2003 ; ce qui n’a pu que contribuer à l’accroissement de la dette générale du pays. Le taux d’épargne américain en 2003 demeurait négatif.  Or l’épargne nette et la réserve monétaire sont, selon l’avis de l’économiste K. Courtis, des éléments importants pour la relance économique d’un pays. C’est ce qui a sauvé le Japon de la catastrophe économique à la fin des années 1990. À celles-là, j’ajouterais personnellement, l’absence de dette extérieure.

 

Je terminais mon analyse de la façon suivante : « Devant ces constatations, il faut se demander pourquoi l’économie américaine continue, malgré tout d’inspirer confiance. Cette confiance, les Etats-Unis la doivent à la perception mondiale d’invulnérabilité de son économie, laquelle engendre un flux important de fonds venant de l’extérieur. Plus de un milliard $US par jour. Le fait que le dollar américain soit accepté d’emblée comme monnaie refuge et le rôle politico-militaire joué sur le plan international par les USA contribuent énergiquement à entretenir le haut degré de confiance que toute la planète leur témoigne.  En effet, en dépit de tout ce qui grève l’économie américaine, qui objectivement croit à la possibilité, même lointaine, de l’effondrement de la seule super-puissance mondiale ? Bien peu de personnes ! Le cas américain est donc unique. Le capital de confiance dont bénéficient les Etats-Unis leur permet d’accéder à un développement économique des plus dynamiques en n’adhérant  que très mollement aux normes qui caractérisent généralement les économies en santé. Que le Japon, (encore la plus grande réserve de capital au monde - en 2003 - et  l’Europe (dont l’euro est de plus en plus perçu comme monnaie refuge),   perdent confiance dans l’économie américaine au rythme de la dévaluation de ses indicateurs économiques et choisissent  d’investir plus prioritairement dans leur région tout en retirant  leurs investissements des USA, alors nous pourrions nous retrouver plongés dans une crise économique aussi douloureuse que celle de 1929 »

 

Qu’en est-il maintenant de la situation économique et financière des États-Unis ? Le mot pitoyable est à peine trop fort. Le gouvernent américain et les leaders financiers et de l’économie semblent avoir bien peu appris du scandale d’Enron. Les déclarations de bonnes intentions au lendemain du scandale fusaient. Tous semblaient vouloir mettre la main à la pâte afin qu’une telle déconvenue financière ne se reproduise plus jamais. Lois et règlements furent édictés afin de décourager la contre façon des états financiers et de garantir la santé financière du pays.  Avec ce qui se produit aujourd’hui, il faut se questionner sur la sincérité des bonnes intentions d’alors. Le scandale et la déconfiture économique auxquels nous assistons en ce moment dépasse de cent coudés l’effondrement de Enron.

 

La crise actuelle sera sans doute surmontée. Les États-Unis en ont encore la capacité, parce que, entre autres, ils jouissent toujours d’un bon capital de confiance internationale. Mais l’état en sortira quelque peu amoché et sans doute hypothèqué de l’apport financier que lui accorderont des puissances financières extérieures, notamment asiatiques.  Les fonds qui viendront de l’étranger dépasseront largement le milliards $US qui entre chaque jour dans l’économie américaine depuis plusieurs années pour lui permettre son confortable train de vie. Demain, les États-Unis seront moins américains. L’oncle Sam devra s’agenouiller !

 

La prochaine crise financière sera probablement liée au déficit budgétaire dépassant le milliard de dollars et à la dette extérieure  pouvant atteindre un fort pourcentage du PIB. Une telle dette est de nature à éventuellement miner la confiance dans la capacité du pays à relancer son économie. Qui voudra alors investir dans l’économie d’un pays dont l’endettement plombe une juste consommation ?  L’endettement excessif des ménages pourrait aussi venir aggraver la situation. Les cartes de crédit débordent et les ménages croulent sous l’endettement. Comment le gouvernement américain pourrait-il taxer et imposer davantage la population sans réduire la consommation intérieure et par le fait même nuire à la reprise économique N’oublions pas que la robustesse de l’économie américaine repose en bonne partie sur sa forte consommation intérieure. Aujourd’hui le citoyen américain parle de son incapacité à rembourser son hypothèque, une des causes de la présente crise financière. Demain il avouera  être incapable de payer sa carte de crédit et de faire face à l’ensemble de ses engagements pour justifier la présentation de son bilan personnel.

 

Le gouvernement américain et les dirigeants économiques et financiers se doivent de tout faire pour éviter la prochaine crise financière et économique qui déjà se profile avec l’arrivée de faillites nombreuses et parfois gigantesques.  Actuellement on utilise l’artillerie lourde pour combattre la récession. Les réserves financières et la capacité de payer s’envolent rapidement aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde. Si une prochaine crise surgit, elle sera probablement la dernière avant que le monstre de 1929, comme le prévoyait K. Courtis, ne s’installe à demeure. Les moyens pour la combatre ne seront plus là et ce sera probablement la fin du capitalisme que nous avons connu. Un autre naîtra lentement et douloureusement…

 

Claude Lalande

Economiste

Octobre 2008

 

Retour à la page d’accueil