L’admiration d’un fils pour son père
; ou de la nécessité du modèle paternel...
que le laisser-faire des babyboomers
et un certain féminisme ont déboulonné aussi injustement que radicalement
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Cela se passait au Salon rouge
de l’Assemblée nationale deux semaines après les élections générales
québécoises du 14 avril 2003...
Un jeune homme, un très
jeune homme, assis à l'avant, ne détachait pas son regard du premier ministre. On
pouvait y lire une admiration qui est celle qu'un fils porte à son père. Une
admiration forte, pure, à la fois enfantine et mûre. Quelques heures
auparavant, ce père s'était présenté en sa compagnie devant la
lieutenante-gouverneure du Québec, témoignage de la complicité entre le garçon
et l'homme. Dans une société où les relations père-fils se vivent à travers
tant de tensions, d'incompréhension, d'absences, de silences, ce geste prend
valeur de symbole. Et tant pis pour les pisse-vinaigre qui seraient tentés
d'ironiser sur le geste.
S'il faut respirer pour
vivre, il faut admirer pour vouloir se surpasser, pour un jour dépasser le
parent, le parent raisonnable qui le souhaite secrètement. Il faut admirer pour
désirer apprendre. Il est impératif d'admirer pour aimer. Or le mot même pose
problème. Comme si, dans la confusion intellectuelle qui est le propre de trop
de gens, l'admiration comportait une dépendance, une vassalisation de l'esprit.
Dans ce monde sens dessus dessous, où l'on surnage, où l'on échoue au sens
littéral du terme, c'est-à-dire où l'on s'arrête par lassitude ou poussé par le
hasard, le désenchantement, voire le cynisme teintent souvent le jugement.
À travers les
bouleversements profonds que nous avons connus et qui se sont déroulés à un
rythme saccadé mais constant depuis des décennies, l'autorité quelle qu'elle
soit a été malmenée. Au Québec aussi l'on a
déboulonné les statues, les religieuses bien sûr, mais aussi les laïques.
L'autorité paternelle, remise en question dans la foulée du combat pour
l'égalité, qu'il soit féministe ou de classe, a été mise en échec. Le père,
nourricier, protecteur, qui impose sa loi plus ou moins juste dans la famille,
ce père a été décapité ou a déclaré forfait. Ainsi, les fils sont devenus
orphelins. Sans modèle à imiter ou à contester, les garçons ont perdu les
repères séculaires qui les définissaient et les construisaient pour le meilleur
ou pour le pire.
Sans adulte à admirer,
l'enfant est en quelque sorte renvoyé à lui-même, ce qui explique sans doute
les choix douteux de ses objets d'admiration. Pour plusieurs ce sera un
chanteur délétère alors que d'autres seront sous l'emprise d'un aîné plus ou
moins délinquant ou insignifiant. À
l'école, où trop d'enseignants jouent les «je suis ton ami, on est égaux», si
l'enfant ne trouve pas un maître, au sens ancien du terme, qui saura le guider
vers les voies exaltantes de la connaissance et commandera son respect, il se
retrouvera à l'âge adulte dépossédé de ce besoin de cristalliser ses espoirs,
ses désirs, ses rêves et sa foi sur une personne digne de cet hommage.
Des adultes admirables,
cela ne court pas les rues. J'en ai personnellement connu trois jusqu'à l'âge
adulte. Deux religieuses enseignantes et un professeur de diction, madame
Jean-Louis Audet, que Robert Charlebois a immortalisée dans une chanson. Les
deux premières m'ont communiqué la passion d'apprendre et d'écrire sans faute
et la dernière m'a transmis le culte de la langue bien parlée et m'a fait
découvrir les beautés illimitées du français précis et élégant. Je les admirais
et les craignais à la fois. À vrai dire, je craignais de les décevoir. D'où
l'obligation à l'effort, cette gymnastique dont les résultats ne sont palpables
que sur le long terme.
Un fils n'a pas besoin que
son père devienne premier ministre pour l'admirer. Il lui suffit de l'aimer et
d'avoir le sentiment d'être aimé à son tour, ce qui implique aussi d'être
respecté.
Sans doute les heurts entre
générations seraient moins dramatiques si les adultes, ces anciens jeunes des
années soixante, ne s'étaient pas soustraits à une des responsabilités majeures
qui s'imposent avec l'âge, soit celle de permettre à ceux qui grandissent
d'hériter de modèles de référence.
Dans le Salon rouge en
début de semaine, cette réalité était palpable. Le beau jeune homme blond
aurait pu chanter comme Linda Lemay «le plus fort, c'est mon père», ce à quoi
le père pouvait répondre, si l'on décodait bien le bonheur vif dans son
regard : c'est aussi grâce à toi, mon fils, si je ne me suis pas découragé
en cours de route. Celui qui nous dirige maintenant a construit sa propre vie,
les regards croisés entre les membres de cette famille perceptibles au cours de
la cérémonie de la passation des pouvoirs en témoignaient. Cet acquis a quelque
chose de rassurant pour tout le monde. Le reste appartient à la politique.
Denise Bombardier, 3 mai 2003