Antoine
Basbous
Directeur de l'Observatoire des pays arabes à Paris et auteur de L'Arabie
Saoudite en guerre (Éditions Perrin, 2004)*
Au lendemain de leur indépendance, les pays
du Moyen-Orient ont instauré des régimes autoritaires à vocation dynastique et
confisqué les libertés, empêchant ainsi l'émancipation sociale et politique de
leurs peuples.
L'Occident avait célébré son succès et
négligé les nouveaux défis qui pointaient à l'horizon avec un islamisme
belliqueux qui cherchait à défaire les États-Unis. Le terrible rendez-vous du
11 septembre 2001 entraînera les représailles de l’Amérique et une ingérence
dans les pays islamiques, justifiée par la nécessité de réviser la culture qui
a «armé» les kamikazes.
L'Afghanistan a été envahi pour chasser les talibans du pouvoir. Ils avaient
donné un sanctuaire à la mouvance al-Qaïda d'Oussama ben Laden. Puis vint le
tour de l'Irak, pourtant étranger aux attaques du 11 septembre 2001. Les
stratèges de Washington voulaient y installer un régime démocratique qui serait
un modèle pour les pays de la région et mettre en valeur la deuxième réserve
mondiale de pétrole pour pouvoir se libérer de la contrainte énergétique
saoudienne et demander des comptes à l'Arabie. La doctrine de ce pays avait
armé les 19 kamikazes, dont 15 étaient Saoudiens.
Le spectre de la guerre civile irakienne
Trois ans après l'invasion de l'Irak, nous assistons impuissants à la
catastrophe qui s'en empare : l'ébauche d'une guerre civile. L'éviction de
Saddam Hussein était salutaire. Mais le peu de moyens humains, le déficit du
savoir-faire dans la gestion de l'après-Saddam ainsi que l'absence prolongée
d'une culture de tolérance et d'un État de droit ont entraîné les Irakiens dans
une crispation communautariste qui a préparé le lit de la guerre civile,
prélude à la décomposition du pays.
Pour sauver l'Irak et y installer un
régime démocratique, il ne suffisait pas d'évincer Saddam Hussein. Il fallait
envoyer 600 000 soldats pour 25 ans. Faute de quoi, et en l'absence d'une
culture de tolérance, l'effondrement des dictatures entraîne toujours
l'éclatement des pays hétérogènes qu'elles «pacifiaient» par la répression.
L'URSS et la Yougoslavie en témoignent. La guerre civile en Irak aura de graves
retombées sur les pays de la région, qui accentueront leur ingérence depuis la
victoire du Hamas.
L'Iran, la Syrie et le Golfe...
Le désordre du Moyen-Orient, dans l'après-11 septembre 2001, a radicalisé un
peu plus le régime iranien et renforcé ses prétentions nucléaires. Téhéran
estime que l'environnement politique et économique international lui est
favorable : Washington est enlisé en Irak et en Afghanistan et manque
terriblement de fantassins; le prix du baril de pétrole est tellement élevé que
l'économie mondiale ne supportera pas un nouveau choc pétrolier provoqué par un
conflit supplémentaire.
La nouvelle donne régionale a également secoué le Liban et la Syrie.
L'assassinat de l'ancien premier ministre libanais Rafic Hariri a entraîné la
fin de l'occupation syrienne. Le régime de Damas souffre d'un grand déficit de
légitimité, d'une usure du pouvoir, de dissidences politiques, de graves
défaillances économiques...
Les régimes libanais et syrien sont très vulnérables. L'enquête internationale
sur l'assassinat de Hariri peut les affaiblir davantage. Damas tente de faire
chuter le gouvernement libanais pour ressusciter le régime inféodé de Lahoud. A
contrario, si le pouvoir minoritaire de Damas tombait, il permettrait alors le
retour progressif du Liban à la souveraineté et à un État de droit.
La longue marche vers la démocratie
L'impérieuse démocratisation du Moyen-Orient a connu de grands ratés. En Irak,
elle a débouché sur les crispations religieuses et porté au pouvoir des
islamistes radicaux, tant chiites que sunnites. En Palestine, elle a profité au
Hamas après l'usure du Fatah d'Arafat, qui a régné sur la cause palestinienne
pendant plus de 40 ans. Et sans falsification massive des urnes, l'Égypte
serait aujourd'hui entre les mains des Frères musulmans.
De l'Algérie en 1991 à la Palestine en 2006, le constat est le même. Chaque
fois que les populations ont eu l'occasion de s'exprimer, elles ont choisi la
rupture en élisant une majorité islamiste. Un totalitarisme d'ordre religieux
se substitue à un totalitarisme séculier. C'est que, pendant des décennies, les
régimes autoritaires ont refusé l'existence d'une société civile mais n'ont pas
pu supprimer les mosquées. De ce fait, toute alternance profite à la structure
rescapée de l'aire totalitaire.
Depuis le 11 septembre 2001, la cause palestinienne a perdu la sympathie des
Occidentaux en raison de la multiplication des attaques kamikazes
palestiniennes contre des civils. Mais le Quartet (États-Unis, Union européenne,
ONU et Russie) devrait imposer une solution honorable pour les deux parties et
refuser que la Feuille de route soit victime du rapport de force, favorable à
Israël, et rejoigne le cimetière des précédentes résolutions restées lettre
morte. Mais avant de connaître la stabilité, le Moyen-Orient subira de longues
et terribles convulsions.
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