La manie du refus global

Jacques Grand'Maison

 L'auteur est sociologue et théologien. Nous publions ici un extrait de son livre intitulé «Questions interdites sur le Québec contemporain» (Fides), qui sera en librairie cette semaine.

«on ne peut jouer à ce point l'utopie de la table rase sans un profond traumatisme non seulement collectif, mais aussi jusqu'au fond des consciences.»

Avec une certaine distance, on admet mieux aujourd'hui que la Révolution tranquille, non pas la mythique mais la réformiste, a été tributaire d'une évolution historique trop méconnue.

La filiation religieuse chrétienne, par exemple, en témoigne. Combien d'acteurs sociaux des années 40 et 50, tout en se démarquant des pouvoirs cléricaux religieux et civils, se sont inspirés d'une foi et d'une éthique chrétiennes ressourcées et renouvelées. Ils ont été par la suite des artisans importants dans les réformes des années 60. (...)

La visée de cette société autre telle qu'elle a été vécue, était accompagnée d'un sentiment qu'il fallait faire table rase avec une radicale discontinuité historique. Cet état d'esprit a fini par gagner plusieurs acteurs chrétiens qui ont rejoint par la suite les tenants laïques de la table rase et du refus global du passé.

Dès la fin des années 60, l'héritage historique faisait l'objet d'un discrédit total. J'ai participé aux débats de l'époque et je me souviens du silence massif des chrétiens eux-mêmes devant ce rejet de leur propre héritage religieux historique.

Le trou noir

Mais ce que je retiens principalement, c'est un autre silence, un autre trou noir beaucoup plus large et profond, un drame souterrain rarement évoqué, à savoir ceci:


On ne peut faire une rupture historique aussi radicale et jouer à ce point l'utopie de la table rase sans un profond traumatisme non seulement collectif, mais aussi jusqu'au fond des consciences. La psychanalyse pourtant nous alerte sur ce genre de démarche de refus péremptoire de tout son propre passé et ce retour aveugle et sauvage du refoulé avec ses effets pervers souvent dévastateurs.


L'indécision politique des Québécois, l'alternance maniaco-dépressive entre la déprime sur eux-mêmes et leur exaltation du genre: «nous sommes la société post-moderne la plus avancée de la planète» ne sont que la pointe de l'iceberg de ce traumatisme souterrain méconnu ou bien nié.


À ce chapitre la rupture religieuse que j'ai évoquée plus haut est un «révélateur», un marqueur de ce traumatisme historique, culturel et politique dont beaucoup de Québécois ne se sont pas remis. Le fait qu'on ait rayé l'enseignement de l'histoire dans nos écoles publiques pendant un bon moment est un autre effet pervers du refus global avec son illusoire utopie de la création ex nihilo. Ce qu'aucune autre société n'afait.


Souvenons-nous du slogan: «Personne ne transmet rien à personne.»


Est-il une seule étude ou un seul ouvrage qui ait fait un examen sérieux de ce qui s'est passé réellement en matière de transmission intergénérationnelle depuis 30 ans? Pensons aux récentes mises massives à la retraite anticipée sans politiques ou stratégies de transmission aux générations qui nous suivent.

En combien d'autres domaines n'a-t-on pas mis les compteurs à zéro, d'une réforme régionale à l'autre, d'une réforme scolaire à l'autre. En quelques décennies on est passé du tout religieux au tout politique, puis au tout culturel et enfin au tout économique.(...)


Allez dire que J. S. Bach est dépassé!

J'entendais récemment un jeune intellectuel dire que Fernand Dumont,un de nos plus grand penseur du Québec,est «complètement dépassé».

Tout au plus lui reconnaissait-il quelques bonnes questions. Un signe parmi cent de l'idéologie du «changement» conçue en termes de pure rupture innovatrice. Allez donc dire que J. S. Bach est complètement dépassé. Le ground zero quoi! C'est ainsi qu'on finit par perdre de vue l'histoire de ce petit peuple francophone qui a maintenu depuis plus de trois siècles sa singularité culturelle identitaire au milieu d'un vaste continent anglophone.

Entre cette conscience historique et la démission actuelle, que s'est-il passé pour en arriver à pareille dérive? Plusieurs se posent la question. Mais combien s'interrogent sur la portée mortifère du refus global d'hier et de l'utopique création ex nihilo d'un Québec moderne qui a balayé d'un revers de la main toute référence au Canada français historique, culturel et religieux.

Quand on fait une impasse aussi totale sur la moindre filiation historique, on se plonge dans une crise identitaire même si on prétend le contraire. Je le redis: combien d'acteurs de la Révolution tranquille, chrétiens ou d'idéologie laïque ont été par la suite semblables aux soixante-huitards qui les contestaient.


Partis en quête d'une société nouvelle, plusieurs parvenus de la Révolution tranquille se sont investis dans une poursuite sans fin de leur moi identitaire. D'où une société thérapeutique comme jamais on en a vue. D'où un idéal de retraite prise de plus en plus jeune et conçue comme un décrochage de la société, garant de bonheur. Comment alors convaincre les décrocheurs scolaires et les jeunes suicidaires de ne pas lâcher?

On ne me fera pas accroire qu'il n'y a aucun lien entre notre grande rupture historique et tous ces décrochages que je viens d'évoquer, entre le rejet global de notre histoire passée et de notre propre héritage religieux d'une part, et d'autre part, nos façons de miner notre mini État, de discréditer la politique, d'utiliser pour ses intérêts individuels immédiats nos ressources et institutions publiques.

Sans compter les dérives pop-psychologiques du culte du nombril et d'un «religieux» crédule, éclaté, sans véritable ancrage dans une tradition éprouvée.

Sans compter aussi un univers médiatique de plus en plus narcissique et son jeu de miroirs entre les vedettes qui le monopolisent. Et ces sondages à répétition qui tiennent lieu de politique en s'appuyant sur l'opinion du moment, formulée en quelques secondes.

Dans cette société «passoire», on en vient même à soutenir que n'importe quel mode de parentalité peut sainement permettre à ses enfants de construire leur identité psychique, sexuelle, personnelle et sociale. Ce qui contredit les acquis psychologiques les plus élémentaires sur les processus de différenciation incontournables qu'appellent les repères de rôles, de sexes et de générations.

On a même inscrit cette indifférenciation dans une législation présentée comme la plus ouverte et progressiste du monde et on l'a votée à l'unanimité.

À ma connaissance, il n'y a pas eu de réactions publiques de psychologues, de psychiatres, de travailleurs sociaux, comme s'il n'y avait plus matière à débat.

Décidément, on est en train de faire dire n'importe quoi à la Charte des droits, juges en tête et Parlements «suiveux».

La république des satisfaits, quoi! Diogène a éteint son fanal. Dans la nuit tous les chats sont gris. Tout est égal. Il y a bien des façons de se plonger dans la Grande Noirceur, à gauche comme à droite, au présent comme au passé. Ces néo-conformismes n'ont rien à envier à ceux d'hier. Et l'on se plaint de la perte de repères chez les jeunes. Quelle contradiction inconsciente!

Les catégories droite-gauche, privé et public restent bien abstraites par rapport aux comportements ambivalents ou contradictoires d'une majorité de citoyens qui sont plutôt progressistes-conservateurs, à la fois fédéralistes et nationalistes, individualistes et socialistes, étatistes et contre l'État, pour moins de taxes et plus de services, et quoi encore du même cru.

Comment donc faire des choix collectifs sensés avec cet écheveau inextricable de comportements contradictoires que des esprits fins-fins trouvent très intelligents et rusés, alors que nous sommes dans une société de plus en plus bloquée.

Février 2003

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