En 1999, dans l’exercice de mes
fonctions au ministère des Relations internationales du Québec, je réunissais un
certain nombre de données statistiques dans le but de mesurer la robustesse de
l’économie américaine par rapport à celle du Japon. À cet effet, je devais consulter les données économiques de
Economic Intelligence Unit (EIU), les Études économiques de l’OCDE, celles de
Deustche Bank préparées par Kenneth Courtis et International Financial
Statistcs du FMI.
Surprise !
Le résultat de ma recherche fut à l’opposé de mes attentes. Le Japon, en dépit
de la crise bancaire qui l’affectait lourdement à l’époque, du dégonflement
dramatique du secteur de l’immobilier survenu quelques années auparavant et de
la très importante dette gouvernementale dépassant la valeur du PIB, se
retrouvait en meilleure position pour relancer son économie que ne l’étaient
les Etats-Unis pour faire croître la sienne. Les indicateurs économiques USA en
1999 étaient presque tous au rouge !
Voyons cela de plus près. Le
compte courant et la balance commerciale des Etats-Unis en 1999 affichait déjà
des déficits de respectivement 347 et
331milliards $US ; au Japon on pouvait noter des excédents de 127
de 115 milliards $. L’épargne net américaine se situait à moins de 3% du PIB,
pendant que l’épargne japonaise dépassait les 22 %. La valeur de la réserve
monétaire des Etats-Unis n’arrivait pas à 63 milliards $US ( ce qui couvre moins de un mois d’importation, la
norme étant de trois), pendant que celle du Japon dépassait les 270 milliards
$US (couverture de 8 mois d’importation). Et un dernier élément : la dette
extérieure américaine se situait à 814 milliards $US, alors que celle du
Japon était nulle à toute fin pratique.
Quand est-il aujourd’hui ?
Les données précises des grands organismes économiques internationaux (OCDE,
FMI et autres) pour 2003 ne sont pas encore disponibles et même celles de 2002
ne sont que partielles, du moins sur Internet. Cependant, une observation
objective, même superficielle de la situation économique qui prévaut
actuellement aux USA, nous invite à déduire que l’état de l’économie de notre
voisin du sud ne s’est pas amélioré depuis 1999. Il s’est très probablement
détérioré depuis ce temps en raison des dépenses liées au drame du World Trade
Center, au coût des guerres en Afghanistan et en Irak, aux scandales financiers
de Enron et d’autres grandes sociétés américaines. Le budget du gouvernement
américain, équilibré en 1999, devient déficitaire en 2003 à hauteur de 480
milliards $US ; ce qui ne peut que contribuer à l’accroissement de la
dette générale du pays. Le taux d’épargne américain aujourd’hui serait au mieux
à 0%. Or l’épargne nette et la réserve
monétaire sont, selon l’avis de l’économiste K. Courtis, des éléments
importants pour la relance économique d’un pays. C’est ce qui a sauvé le Japon
de la catastrophe économique à la fin des années 1990. À celles-là,
j’ajouterais personnellement, l’absence de dette extérieure.
Devant ces constatations, il
faut se demander pourquoi l’économie américaine continue, malgré tout
d’inspirer confiance. Cette confiance, les Etats-Unis la doivent à la
perception mondiale d’invulnérabilité de son économie, laquelle engendre un
flux important de fonds venant de l’extérieur. Plus de un milliard $US par
jour. Le fait que le dollar américain soit accepté d’emblée comme monnaie
refuge et le rôle politico-militaire joué sur le plan international par les USA
contribuent énergiquement à entretenir le haut degré de confiance que toute la
planète leur témoigne. En effet, en
dépit de tout ce qui grève l’économie américaine, qui objectivement croit à la
possibilité, même lointaine, de l’effondrement de la seule super-puissance
mondiale? Bien peu de personnes ! Le cas américain est donc unique. Le
capital de confiance dont bénéficient les Etats-Unis leur permet d’accéder à un
développement économique des plus dynamiques en n’adhérant que très mollement aux normes qui
caractérisent généralement les économies en santé.
La situation
américaine était cependant nettement moins inquiétante en 1999 qu’elle ne l’est
d’aujourd’hui, même avec des indicateurs comparables. Pourquoi ? Parce que
le gouvernement américain pouvait encore facilement, en 1999, mettre fin à
nombre d’opérations militaires coûteuses de manières à renflouer les coffres de l’État. Le peut-il
encore aujourd’hui ? Probablement pas en raison de ses trop récents
engagements militaires au Proche-Orient. De toute façon il serait, de toute
évidence, trop demander au président Bush d’agir en Irak et en Afghanistan,
comme le fit le président Nixon au
Vietnam en 1974 devant l’affaiblissement de l’économie américaine. Le recours à
une force multilatérale de stabilisation en Irak, sous l’égide de l’ONU,
pourrait être une solution à l’hémorragie financière dans laquelle le
gouvernement Bush a plongé son pays.
Que le Japon, (encore la plus
grande réserve de capital au monde) et
l’Europe (dont l’euro est de plus en plus perçu comme monnaie
refuge), perdent confiance dans
l’économie américaine au rythme de la dévaluation de ses indicateurs
économiques et choisissent d’investir
encore plus prioritairement dans leur région tout en retirant leurs investissements des USA, alors nous
pourrions nous retrouver plongés dans une crise économique aussi douloureuse
que celle de 1929.
Claude Lalande
Economiste
29 août 2003