La croyance populaire est à l’effet que la Révolution tranquille n’a produit que des effets bienfaisants et souhaitables sur notre société québécoise. Les observateurs et analystes politiques qui osent apporter nuances et bémols à propos des acquis de cette période de notre histoire, sont vite dénoncés et cloués au pilori médiatique. La Révolution tranquille est devenue un monstre sacré à propos duquel on ne saurait tolérer la moindre réserve. Tout y est bon ...et honni soit qui mal y pense !
Cependant, depuis quelque
temps des politologues et sociologues ont commencé à jeter un regard critique
sur cet événement majeur de la transformation de la société québécoise. Tout
n’est pas aussi positif qu’on a tenté et tente encore de nous le faire croire.
La Révolution tranquille a produit des effets pervers et connu des dérapages
importants.
Récemment, Claude LaVergne C.Ss.R. écrivait ceci : « La seconde moité du vingtième sciècle a vu naître chez-nous la Révolution tranquille. Beaucoup de chose ont changé. Brusquement, cette brève période a entraîné une rupture radicale avec notre passé. Des valeurs ont été battues en brèche pour faire place à d’autres. Mais parmi toutes les valeurs mises de coté, la quasi-disparition de la vertu de fidélité est sûrement ci qui a le plus marqué notre société : perte de fidélité à la parole donnée, à l’engagement de vie, de la fidélité à l’histoire, à la tradition, .... Le leimotiv de la Révolution tranquillre était Maître chez-nous. Tout se passe comme si nombre de personne avait adopté pour elles-mêmes cette devise. Il s’est établi un individualisme où chacun fait fi de son appartenance à la société. La fidélité à ses engagements disparaît pour faire place à ce qu’on appelle avec complaisance la fidélité à soi-même, autre nom de l’infidélité »
Lors d’un colloque sur la
période précédant la Révolution tranquille, dont le titre était Duplessis, entre la grande
noirceur et la société libérale (Édition Québec- Amérique, 1996),
Alain G. Gagnon, Michel Sarra-Bournet, Jocelyn Létourneau et Gilles Paquet, y
allaient de leurs réflexions sur les ratés de la Révolution tranquille. Je les
cite aux mots.
« Une
révolution est, dans la mouvance d’une société, un moment de basculement confus
plein de contradictions et de rétroactions, d’improvisations et de
jaillissements d’incertitudes et de d’imprécisions ».J.L.
« La grande noirceur et la Révolution
tranquille participent d’un mythe d’origine » J.L.
« Un autre contraste surprenant est
celui qui existe entre la représentation triomphante de la Révolution
tranquille et la détérioration relative de la situation économique du Québec
qui s’est détériorée au fil des décennies depuis 1960 » G.P.
« On peut
expliquer une partie du succès d’avant 1960 et les déboires de l’après 1960 en
faisant appel à la notion de capital social (Coleman), que l’on présente en
parallèle avec celles du capital financier, du capital physique et du capital
humain. Le capital social est un capital associatif qui sert de point d’ancrage
et de support pour l’économie et que l’absence d’un tel capital est source de
nombreuses difficultés économiques » G.P.
« L’obstination
à présenter le bagage institutionnel, traditionnel et culturel des Québécois
comme une source de ralentissement économique et à conclure que le délestage de
ces institutions a constitué un progrès vers la modernité pourrait donc être
mal inspirée. (...) Il est en effet possible que le capital social ait pu
contribuer de manière importante à la croissance économique dans la période
Duplessis et que l’érosion et la dilapidation de ce capital perpétré par la
Révolution tranquille dans son ardeur pour liquider tout l’acquis construit
autour de la famille, la communauté et la religion aient pu jouer un rôle
négatif en affaiblissant les communautés d’action et de signification dans la
politique, l’économie et la société québécoise » G.P.
« On ne sait
pas à quel rythme le glissement vers un État plus interventionnisme se serait
fait si Paul Sauvé était resté au pouvoir, mais on sait que cela ne se serait
pas fait dans l’orgie de centralisation administrative choisie par le
gouvernement Lesage. L’État se substituant à la société civile dans de nombreux
secteurs, il a engendré une érosion importante du capital social
québécois » G.P.
ETC...
L’éminent économiste,
Jean-Luc Migué (Senior Fellow au Fraser Institute), tour à tour chercheur à la
Banque du Canada, au Conseil économique du Canada, professeur à l’université
Laval et à l’ÉNAP, membre de la Société royale du Canada, nous donne un bilan de la Révolution
tranquille dans un récent volume intitulé : Étatisme et déclin du Québec
( les Éditions Varia, 1999).
En voici quelques extraits :
« La révolution
tranquille est le pivot autour duquel tourne l’interprétation conventionnelle
de l’histoire du Québec. Avant ce grand soir collectiviste, c’était la grande
noirceur; après, c’est la modernité libératrice et le progrès triomphant.
L’observation des faits peint pourtant un tout autre tableau ».
« Le Québec est engagé depuis plus
de 30 ans dans un processus de dépérissement prolongé, une sorte de catastrophe
qui se déroule au ralenti. Qu’on le mesure par la chute relative des
investissements, par l’évolution de la population (baisse précipitée du taux de
natalité et faible attraction des immigrants) et de l’emploi, ou par le revenu
de ses habitants, le Québec recule relativement à ses partenaires d’Amérique du
Nord. Il est donc vrai que la révolution tranquille a marqué chez nous un
tournant de l’évolution économique et sociale, mais un tournant pour le
pire ».
« Le postulat
collectiviste de l’homme et de la société colporté par la pensée reçue depuis
la Révolution tranquille nie l’individu comme source de décision ou comme
critère d’efficacité ou de justice ».
En conclusion, j’ajouterais
ceci : au moment de la Révolution tranquille, nos politiciens ont fait
table rase d’à peu près tout ce que le
régime politique précédent avait produit. Il fallait tout changer, coûte que
coûte, « rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se
désolidariser de son esprit utilitaire » pour citer P.-E. Borduas – Refus global». Faut-il voir dans cette
douloureuse « tabula rasa » l’œuvre de personnes enfin en possession
du pouvoir si longtemps convoité et trop désireuses de repartir à zéro, ou un
règlement de compte politique qui devait nier aux vaincus toutes réalisations
valables ? Probablement les deux !
Quoiqu’il en soit les
bouleversements imposés à notre société d’alors, dont bon nombre était devenu nécessaire
cependant, ont été beaucoup trop coûteux. Réalisée sans la césure propre à une
révolution, fut-elle tranquille, la transformation de notre société aurait été
aussi valable. Probablement plus. Et, parce que faite progressivement selon les
règles de l’évolution posée et réfléchie, qui souvent fait la grandeur et la
qualité des peuples et des nations, elle aurait été nettement plus humaine et
plus profitable pour une majorité de la population. Des pans de solidarité
sociale ont été détruits inutilement.
Il nous faut maintenant travailler à reconstruire le sens de l’étique et de la juste mesure que notre peuple a abandonnée trop facilement face au paradis illusoire de la consommation, souvent outrancière et désordonnée, promise par les promoteurs de la Révolution tranquille. Le peuple croyait y trouver le bonheur. Ce fut le contraire. Pauvreté, détérioration de l’éducation sous plusieurs aspects, décrochage, violence conjugale, éclatement de la famille, délinquance, meurtres gratuits, suicides, etc. sont le prix à payer pour le manque de prévoyance ou l’apprenti-sorciérisme de plusieurs gouvernements post-Révolution tranquille (La Révolution tranquille, un tournant pour le pire).
Claude Lalande
2004