On
peut avoir les moyens de causer les pires désastres, mais encore faut-il un
mobile pour passer à l’action. Le comportement des Américains un peu partout
dans le monde, au Moyen-Orient en particulier, est souvent cause de grandes
frustrations. Des peuples se sentent incompris, victimes d’injustices, ostracisés même. Que se soit par une
politique de soutien radicalement
favorable à Israël, au détriment des autres pays de la région, ou par de
simples actes de chauvinisme commercial (nous en savons quelque chose au
Canada), nos voisins américains ont réussi à créer beaucoup de frustration,
contre eux, un peu partout dans le monde. La guerre du Golfe est un exemple
frappant du comportement « deux poids deux mesures » des Américains
dans la région. Quelques semaines de désobéissance à un ordre du Conseil de
sécurité de l’ONU ont valu une guerre implacable à l’Irak. Le pétrole valait
bien cela ! Trente ans de désobéissance aux ordres de l’ONU de la part
d’Israël n’ont pas nuit à ses relations avec les USA. Il y a de fortes chances
que le germe du terrorisme tout azimut que nous connaissons aujourd’hui aie
pris naissance avec la guerre du Golfe.
Les
Américains ont tendance à croire que
leur raison ou leur façon de faire les choses est toujours la meilleure, et que
l’opinion d’autres pays, fussent-ils amis, est sans trop d’importance. Les
Américains agissent toujours en fonction de leurs intérêts, parfois égoïstes.
Faut-il les blâmer ? Si les États-Unis étaient un pays comme les autres,
la réponse serait non. Or, parce qu’ils sont uniques sur les plans économique,
militaire et politique, parce qu’ils se sont donnés le mandat de préserver la
paix mondiale, parce qu’ils doivent aussi défendre leurs propres intérêts, ce
qui les place souvent dans la situation conflictuelle d’être à la fois juge
et partie, ils doivent faire constamment
la part des choses et viser en priorité l’intérêt général de la communauté
internationale. Ce qui en bout de ligne servira aussi leurs propres intérêts
Une
bonne partie de la population mondiale considère l’Amérique comme un
« père »justicier, capable de punir et de récompenser. Les États-Unis
assument-ils ce rôle avec discernement et équité, dans l’intérêt général des
nations de la terre ? Sur ce plan, notre voisin américain a souvent manqué à
son devoir. Plusieurs pays n’ont plus confiance en ce père autoritaire, souvent
égocentrique et chauvin, parfois injuste, qu’ils n’hésitent plus à accuser de
terrorisme commercial et financier. Ont-ils tord ?
Les
méthodes traditionnelles de faire la guerre sont dépassées. Une réalité de plus
en plus évidente depuis plusieurs années. En devenant la seule super-puissance
militaire planétaire, les États-Unis ont hâté la fin des méthodes de guerre
classique, c’est-à-dire celle où deux armées de plus ou moins égale force
s’affrontent. En effet, qui oserait s’attaquer de front aujourd’hui à la
puissante machine de guerre américaine. L’orgueilleux Irak a été le dernier pays
à l’avoir fait ouvertement et on a vu le résultat. Le dénouement de la Guerre du golfe est formel. Il annonce que,
pour un avenir prévisible, aucun État n’oserait se risquer dans une guerre
classique contre les États-Unis ou contre ses plus proches alliés.
Pourtant
les États-Unis, ignorant en quelque sorte cette nouvelle donne qui pousse à
l’avant de la scène des conflits mondiaux la guérilla et le terrorisme, ont
maintenu leur politique militaire reposant sur le raffinement de la technologie
des armes et sur la supériorité de leur puissance de feux. Ils ont été
incapables de reconnaître que des actes de terrorisme pouvaient se glisser au
niveau des attaques militaires les mieux réussies, et que leurs armes sophistiquées seraient fort peu utiles.
Malgré quelques avertissements, et encore stimulés par la victoire sur l’Irak, les Américains
avaient acquis l’idée que leur supériorité
militaire et technologique était de nature à dissuader l’adversaire le
plus téméraire de s’attaquer à eux, surtout dans leur propre pays.
Mauvaise
calcul et grave erreur de jugement, donnant lieu à une stratégie erronée, que
de croire que la machine puisse remplacer l’humain. Aujourd’hui, c’est toute la
machine de renseignement et des services de sécurité des États-Unis qui est
forcé à faire acte d’humilité. Sans analyse humaine adéquate, la collecte de
renseignements, fut-elle gigantesque, est de peu d’utilité. Il y a un équilibre
à respecter entre les moyens technologiques et les moyens humains de collecte
et d’analyse des renseignements.
Nous
assistons actuellement à un accroissement sans précédent de la détermination du
terrorisme international et du raffinement des moyens utilisés. Cette nouvelle
donne force de nombreux pays à revoir
leurs stratégies de sécurité nationale. L’arme du suicide qu’utilise le
terrorisme contemporain n’a pas d’équivalent dans nos démocraties occidentales.
Nous sommes dépourvus quand le fanatisme amène l’auteur à accepter la mort pour
assurer le succès de sa mission ; quand la peur de mourir fait place à la
joie de donner sa vie pour le rétablissement de ce qu’on croit être la justice.
Et le
pire est à venir si les méthodes de lutte au terrorisme demeurent les mêmes.
Cette fois-ci, l’attaque est venue du ciel. Demain, elle viendra de trains détournés,
de voitures et de camions kamikazes, dans les villes et dans les campagnes, et
en mer, de cargo et de paquebots
piratés. Des pertes sans doute moins grandes que celles du World Trade Center,
mais à la longue tout aussi dommageables pour l’économie mondiale par la
frayeur soutenue qu’elles généreront. Aujourd’hui, avec la poussière des tours effondrées, s’élève un
sentiment incroyable de solidarité entre citoyens américains et du monde libre.
Mais, qu’encore deux ou trois attaques de cette nature se produisent et nous
verrons cette solidarité être envahie rapidement par un sentiment
d’impuissance, donc de peur et de panique.
Une
sorte de nouvel équilibre de la terreur est en train de voir le jour entre le
bloc des pays nantis et industrialisés,
et celui pour lequel nous avons dressé
une liste noire d’États, d’organisations et de groupes que l’on qualifie trop
facilement de délinquants. Le premier bloc par la force de la machine
militaire, le second par le désespoir où
l’a conduit l’humiliation permanente, la frustration, la misère et le sentiment
de n’avoir plus rien à perdre.
À court terme, bien sûr, il faut traquer et trouver les coupables de l’attentat du WTC. Il faut en neutraliser les auteurs fermement et rapidement, dans un esprit de sécurisation de notre société mondiale. Mais toutefois en évitant de succomber à la vengeance que l’ardent nationalisme américain exacerbe trop facilement. C’est probablement une erreur que de concentrer l’essentiel de l’action anti-terroriste sur la recherche de Oussama Ben Laden. Si on devait jamais le retrouver, ce qui est bien possible, alors persisterait un sentiment d’insécurité généralisé donnant lieu à l’établissement d’un climat de morosité malsain pour l’ensemble du monde libre. Si on le retrouve et l’élimine, l’inverse pourrait se produire. Apparition d’un faux sentiment de sécurité et, à la longue, relâchement de la lutte au terrorisme.
Or, il faut combattre le terrorisme sans
relâche, ce à quoi nous convit avec raison les dirigeants du monde libre. Mais
pas à coups de canon, de bombes ou de missiles. Le professeur Legault a tout à
fait raison de dire qu’une « opération policière » sera plus rentable
qu’une réplique militaire susceptible de mettre en péril la vie de nombreux
innocents. Les États-Unis nous ont habitués au terme « guerre
chirurgicale » en parlant de mission militaire à objectif précis. Ils
devront comprendre que cette fois-ci, « la guerre chirurgicale » est
beaucoup plus proche de l’enquête que de la force brute. En d’autres termes, il
faut agir froidement, avec calme, réflexion et rigueur, en évitant les coups d’éclats militaires
réclamés par une population ahurie qui crie vengeance. N’oublions pas que la
vengeance appelle la vengeance.
À
plus long terme, les États-Unis, mais aussi d’autres pays, devront revoir leur
politique internationale dans un esprit de justice et d’équité envers toutes
les populations de la planète. La justice et l’équité sont les meilleures
adversaires de la frustration et de l’ostracisme. Quand on se perçoit comme les
damnés de la terre, on en devient rapidement les désespérés. Alors les actes
les plus sordides deviennent, pour les exclus, des actes de libération. Nous
serons grands que dans la mesure où nous donnerons un souffle d’espoir aux
désespérés de la terre.
Le
terrorisme, dont l’origine est très souvent le fruit de l’humiliation et de
l’exclusion, ne pourra être combattu que par l’élimination de celles-ci.
Espérons que les dirigeants américains écouteront davantage leurs partenaires
des autres pays et nombre d’universitaires et de journalistes spécialisés qui,
par leurs études et analyses, ont su et savent toujours tracer un portrait
juste de la situation dans les points chauds du globe. Les dirigeants
américains doivent les écouter et réviser leur politique internationale.
Le
terrorisme de la dévastation et du sang ne sera éliminé que si l’Occident
parvient à mettre fin au sien. Celui déguisé en contrôle des produits et des
réserves énergétiques de la terre, du commerce et de la finance.
Il ne
faut pas sacrifier la proie pour l’ombre en ne ciblant qu’une seule
organisation, qu’une seule personne. Si le terrorisme n’est pas éradiquer de
notre monde d’ici quelques années, des groupes organisés et certains pays sans
scrupules pourraient bien se retrouver en mesure de produire des armes de
destruction massive chimiques, bactériologiques et même nucléaires. Il y une
quinzaine années, on apprenait qu’un étudiant américain avait acquis la
connaissance et réuni les ingrédients nécessaires à la fabrication d’une bombe
nucléaire. Il ne lui manquait que la matière fissible. Suite à l’effondrement
de l’URSS, une quantité appréciable de
cette matière stratégique circule clandestinement en Europe centrale, en Asie
et au Moyen-Orient.
À la
même période, un expert français de la sécurité internationale, en visite au
Québec, à qui je faisais part de mes inquiétudes de voir des groupes
terroristes entrer en possession de l’arme nucléaire, me donnait la terrible
réponse suivante : « Espérons qu’ils n’y arriveront jamais ». De
quoi faire réfléchir !
Claude
Lalande
Octobre
2001