Stéphane
Paquin
Professeur associé et adjoint au titulaire de la chaire Hector-Fabre de
l'Université du Québec à Montréal*
La Caisse de
dépôt et placement du Québec a maintenant plus de 40 ans. Le 15 juin 1965, le
gouvernement libéral de Jean Lesage adoptait la loi 51 qui créait un régime de
retraite universel et obligatoire pour les Québécois. En date du 31 décembre
2005, les actifs nets des déposants de la Caisse s'élevaient à 122,2 milliards
alors que le total des actifs de la Caisse était de 216,1 milliards. La Caisse
est devenue le premier gestionnaire de fonds institutionnel au Canada et un des
acteurs financiers les plus importants de la planète. Le total des actifs de la
Caisse surpasse la dette du gouvernement du Québec.
Peu de
Québécois savent que la Caisse de dépôt et placement est le fruit du
rapprochement et de la coopération entre la France et la Québec. Le génie
d'André Marier, économiste et révolutionnaire tranquille, a été de s'inspirer
de la Caisse des dépôts et consignations de France, avec la complicité des
élites françaises, et de l'adapter à la situation particulière du Québec des
années 60.
Pour le bénéfice du lecteur, il
serait intéressant d’ajouter le fait suivant rapporté par F.-A. Angers : « C’est
grâce à la sagacité de Duplessis que Jean Lesage a pu mettre sur pied le Régime
de rentes du Québec et la Caisse de dépôt et de placement, au début des années
1960. Dès 1937, Duplessis avait exigé qu’on inscrive dans le texte de loi
d’amendement constitutionnel permettant la mise en place du régime fédéral de
la vieillesse, que toute loi provinciale ultérieure sur le sujet aurait
priorité sur la loi fédérale, de sorte que Ottawa ne pouvait bloquer les intentions
de Lesage. La naissance de la Caisse de
Dépôt en fut ainsi facilitée et accélérée.
(Note de C. Lalande)
La Caisse des dépôts et consignations de France a été créée en 1816 et devait,
à partir des consignations et des fonds de retraite des fonctionnaires,
soutenir les emprunts de l'État français. Au Québec, le rôle de la Caisse
consistera à faire des Québécois un peuple de propriétaires et de libérer le
gouvernement du Québec du chantage économique du syndicat financier de
Montréal.
La Caisse ne s'est pas limitée historiquement à faire fructifier les avoirs des
déposants : elle est également devenue un acteur de premier plan dans le
développement économique du Québec. Elle est derrière le succès économique de
nombreuses entreprises québécoises et représente une importante source de
capital pour les entrepreneurs québécois. L'histoire de la Caisse de dépôt et
placement du Québec, enfant du modèle économique québécois issu de la
Révolution tranquille, est ainsi intimement liée à l'histoire politique,
économique et financière du Québec depuis 1965.
Deux volets
La stratégie de
développement économique du gouvernement du Québec comportait deux grands
volets pendant la Révolution tranquille. Le gouvernement a utilisé les leviers
de l'État pour favoriser la croissance économique et s'est assuré que les
fruits de cette croissance favorisent les Canadiens français, qui étaient au
bas de l'échelle économique.
Selon certaines
études mises en avant par la Commission fédérale d'enquête Laurendeau-Dunton
sur le bilinguisme et le biculturalisme, les Canadiens français de sexe masculin
avaient, en 1961, un revenu de travail moyen de 35 % inférieur à celui des
anglophones à Montréal; lors de la même période, 83 % des postes de cadre
étaient détenus par des anglophones dans la métropole. Ces facteurs consolident
l'idée selon laquelle les Canadiens français étaient «nés pour un petit pain».
Depuis 1965, le chemin parcouru par les Québécois est étonnant et probablement
inédit en Occident. Les Québécois francophones ont repris le contrôle de leur
économie. Selon François et Luc Vaillancourt, en 1961, l'économie québécoise
était détenue à seulement 47 % par les francophones (qui représentent plus
de 80 % de la population), contre 39 % par les Canadiens anglophones
et 14 % par des étrangers, principalement américains. En 2003, les
francophones détenaient 67 % de leur économie, une progression
spectaculaire dans un contexte de mondialisation et de libéralisation des
échanges.
De nombreux facteurs expliquent ce succès québécois : la hausse
spectaculaire de la scolarisation au Québec, l'expansion et l'intervention de
l'État québécois dans l'économie, les changements de mentalité, l'arrivée d'une
nouvelle génération d'entrepreneurs mais également la croissance rapide de
certaines institutions financières comme la Caisse de dépôt et placement du
Québec.
Les nouveaux défis
Si les succès québécois sont importants aux chapitres financier, économique et
industriel, le Québec, par sa localisation aux marges de l'Empire et par sa
petite taille, demeure une société fragile. Si les entreprises implantées au
Québec depuis les années 60 appartiennent de plus en plus à des Québécois, il
reste qu'une vague d'absorption d'entreprises comme Quebecor, Cascades,
SNC-Lavalin ou Bombardier par des intérêts américains ou étrangers susciterait
de très sérieuses inquiétudes.
Le danger le plus immédiat est que les centres de décisions économiques mis en
place depuis la Révolution tranquille soient détruits ou délocalisés par la
concurrence étrangère parce qu'ils seraient incapables d'absorber les effets
combinés d'une hausse du dollar canadien, d'une concurrence accrue des pays à
bas salaires et d'un retour du protectionnisme aux États-Unis, le seul
partenaire commercial important avec lequel le Québec ait un solde commercial
positif. Le Québec revivrait ainsi une situation comparable à avant 1960.
Au Québec, les outils financiers afin de protéger les acquis sont très
importants. La Caisse de dépôt et placement du Québec, le Mouvement Desjardins,
les fonds de la FTQ et de la CSN ainsi que la SGF ne sont pas à vendre :
ils sont inaliénables. Aucun danger de ce côté. Ces institutions resteront à
jamais québécoises. C'est un bon point pour le modèle financier québécois. Le
Québec est peut-être même dans une situation plus confortable que l'Ontario. Si
les banques canadiennes n'étaient pas protégées par une limite sur la propriété
qui proscrit qu'une entité étrangère soit propriétaire de plus de 20 % des
actions d'une banque canadienne, elles le seraient beaucoup moins.
Certaines entreprises d'envergure -- c'est inévitable et souvent très
profitable en matière d'investissements, de transferts technologiques et
d'emplois -- seront achetées par des firmes étrangères. Cependant, puisque la
Caisse de dépôt et placement, la SGF et les fonds syndicaux sont souvent
contrôlant, c'est-à-dire qu'ils ont des représentants aux conseils
d'administration des entreprises dans lesquelles ils investissent, on peut
penser que tout ce qui est viable sera tenté afin que les entreprises d'ici ne
passent pas aux mains d'investisseurs étrangers.
Une des réalisations exceptionnelles du modèle québécois au chapitre financier
est que la majorité des décisions économiques fondamentales qui affectent les
Québécois sont prises au Québec par des Québécois.