Le bourbier irakien : réflexions et enseignements

 

Encore aujourd’hui, des régions du monde sont dominées par des dictatures politiques et militaires qui ont bien peu à voir avec la dignité humaine, et encore moins avec l’amélioration des conditions de vie. Pourtant, vouloir supprimer changer ces régimes, rapidement, par la seule force des armes ou même par une forme d’incitation indue, s’identifiant à l’ultimatum, est presque toujours une erreur. Plusieurs pays du Moyen-Orient, très sensibles à l’intervention étrangère, qu’ils rejettent presque toujours comme une agression extérieure, nous en fournissent l’illustration.

 

L’intervention des USA en Irak et même en Afghanistan en est une démonstration probante L’offensive militaire étrangère, même motivée par les meilleures intentions, contribue dans les états moyen-orientaux au renforcement de la perception d’agression extérieure. Et, si de plus, le pays à la source de l’action militaire accorde un soutien partial trop évident à Israël, il ne faut pas se surprendre de la tournure « vietnamienne » que prend la guerre en Irak actuellement.

 

Le caractère changeant, imprévisible et donc pratiquement incontrôlable du Moyen-Orient est dû aux différences et aux antagonismes profonds qui S’y trouvent, qu’il s’agisse de conflits inter-étatiques ou civils, de questions nationales internes non-résolus ou encore de l’immobilisme de systèmes politiques incapables d’amorcer de véritables transitions politiques ou d’entreprendre des réformes économiques durables. Il faut donc analyser ces points de rupture qui façonnent un paysage politique tourmenté au Moyen-Orient. Il faut chercher à comprendre l’interaction entre les divers conflits et leurs risques d’extension à d’autres foyers de tension.

 

Le nouvel Irak est loin de posséder tous les ingrédients nécessaires à la mise en place d’une structure étatique nécessaire à un minimum de stabilité du pays. Impossible de ne pas noter la faiblesse des structures étatiques provisoires mises en place par la  puissance américaine, la constitution de milices armées qui répond à la montée en force des identités ethniques et les risques de plus en plus croissants de la fragmentation de l’espace national, la porosité des frontières irakiennes sur les plans militaire mais surtout politique. Voilà autant d’éléments qui rendent difficile la renaissance d’un des plus vieux états du monde

 

Mais il y a plus. Le processus tant redouté de l’ingérence extérieure dans le jeu irakien est déjà enclenché. L’implication des deux puissances régionales non arabes, la Turquie et l’Iran dont les intérêts divergents et souvent rivaux sont puissamment engagés dans ce conflit à travers notamment la question kurde et les rivalités ancestrales entre Sunnites et Chiites, s’est amplifiée depuis la déclaration par le président George W. Bush de la fin des combats en mai 2003 ; une date qui marque paradoxalement le déclenchement de la vraie guerre, celle qui scellera l’avenir de l’Irak en tant qu’État nation.

 

Si le sentiment d’appartenance nationale reste aujourd’hui prédominant au sein de la société irakienne, les sollicitations et pressions extérieures pourraient à moyen terme, en l’absence d’une sortie de crise politique, encourager les allégeances transnationales en germe au sein de ces groupes armés et précipiter le pays dans le chaos. Les conséquences en seraient lourdes de menaces tant pour les Irakiens eux-mêmes que pour les Etats voisins qui, à l’exception de certains milieux politiques en Iran comme en Israël, redoutent les effets de déstabilisation du scénario de la désintégration territoriale de l’Irak sur leur propre cohésion nationale. L’effet aurait comme effet de rajouter de l’instabilité à l’instabilité endémique du Moyen-Orient.

 

Il ne fait pas de doute qu’en décidant de rompre par la force le statu quo en Irak, les États-Unis ont ouvert la boîte de Pandore. Par ce fait, ils ont libéré des forces centrifuges que le régime de Sadam Hussein contenait depuis des décennies. L’issue de la guérilla dans les principales villes irakiennes  menée par l’armée américaine contre les rebelles au nouvel ordre moyen-oriental se heurte aux implacables réalités régionales.

 

Au-delà de la polémique qui secoue aujourd’hui la communauté internationale sur l’opportunité de cette guerre, au risque de susciter des divisions au sein d’un Occident fragilisé par le déclenchement de la guerre, cet aventurisme militaire révèle les failles d’une stratégie fondée principalement sur le principe du souhait louable et de la bonne intention.  La phase de transition actuelle en Irak à l’issue plus qu’incertaine a révélé de la part de l’administration Bush une méconnaissance profonde des réalités sociopolitiques et historiques de l’État irakien ainsi que les défaillances du système de renseignements américains.

 

Il n’en demeure pas moins que l’aspect le plus préoccupant de ce nouveau conflit est qu’il émerge à un moment où toute option politique au conflit israélo-arabe centenaire semble avoir été épuisée. La guerre d’usure mutuelle à laquelle se livrent Palestiniens et Israéliens depuis le déclenchement de la deuxième Intifadah en septembre 2000 a radicalisé les positions des deux protagonistes.

 

Cette guerre d’usure (Intifadah) n’est évidement pas directement liée à la deuxième guerre du Golfe. En revanche, ce que les opinions publiques au Proche-Orient perçoivent comme le énième échec d’une politique américaine qui continue à ignorer les réalités locales tout comme les conseils et les mises en garde de certains de ses alliés européens, ne peut qu’apporter de l’eau au moulin des mouvements contestataires dans la région, islamistes ou pas, radicalement opposés à la prédominance des États-Unis dans la région.

 

 

Le lien du conflit israélo-arabe avec la crise irakienne réside en effet dans cet anti-américanisme sans précédent où les sociétés irakienne, syrienne, libanaise et palestinienne, aux intérêts nationaux spécifiques, et parfois divergents, se retrouvent dans le même rejet d’une politique perçue comme un alignement sans discernement de Washington sur la politique israélienne. Ce consensus populaire anti-américain embarrasse les dirigeants d’au moins trois pays arabes (Syrie, Liban, Palestine) en conflit contre Israël parce que toute forme de concession, même de bonne foi et stratégiquement habile à l’égard de la puissance américaine est interprétée par leurs opinions publiques comme une perte supplémentaire de souveraineté et de légitimité des administrations.

 

L’Irak ne constitue plus une menace stratégique et militaire. Israël ne peut que s’en féliciter. L’affaiblissement durable du poids régional de la Syrie depuis un certain temps, ne fait que conforter ce sentiment de suprématie militaire d’Israël. Quoique qu’il faille prendre en compte la volonté des Iraniens de poursuivre le développement de leur puissance nucléaire, l’Intifadah  et les attentats suicides qui ne peuvent que priver Israël de la quiétude d’une sécurité complète assurée.

 

Enfin, les situations en Israel / Palestine et en Irak représentent le défi le plus grave que l’Europe doit confronter depuis le lancement de son processus d’intégration régionale. Ce défi se mesure dans l’immédiat en termes stratégiques autour de deux enjeux majeurs. Comment endiguer cette menace issue d’une région limitrophe en évitant les risques d’extension sur le plan régional sans que cela ne provoque une polémique au sein même de ses Etats membres ?

Le second enjeu lié au précédent concerne l’inévitable réaménagement des relations transatlantiques que l’enjeu irakien, quelle qu’en soit l’issue, aura durablement affecté. Même si les Européens n’ont pas été en mesure d’offrir une alternative viable ou tout au moins une nécessaire complémentarité à la politique américaine, l’incapacité des États-Unis depuis l’effondrement du système bipolaire à garantir la paix au Proche-Orient et à instaurer la sécurité dans le Golfe a fortement exacerbé les risques d’un vide stratégique dans cette région vitale pour l’équilibre mondial. C’est dans la réconciliation de ces trois visions, américaine, européenne et régionale autour de la perception et de la gestion de la question irakienne et du conflit israélo-arabe, que pourrait émerger une sortie de l’impasse actuelle.

La lecture de ce texte nous amène à conclure que plusieurs enseignements peuvent être tirés de la mésaventure des États-Unis en Irak : La démocratie, qui  s’exprime pas selon un modèle unique, ne s’impose pas par l’ultimatum politique ou par la force militaire. Elle doit cheminer, et se réaliser pleinement qu’au terme d’une période de transition respectant l’évolution de la population. L’utilisation des armes est peu utile pour vaincre le terrorisme. Il faut plutôt patiemment en rechercher les causes et les supprimer.  Une lourde tâche sans doute. Mais une victoire durable sur le terrorisme est à ce prix.

 

Claude Lalande,  21 janvier 2006

 

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