Les anciens souvenirs
Jeannine Hopfinger


printemps 1984

Th�o Comment es-tu arriv�e � l'ONF ?

Jeannine Je suis arriv�e � l'ONF � la suite d'une annonce publi�e dans La Presse. On demandait une r�ceptionniste. Je ne connaissais � peu pr�s pas l'ONF, mais je me suis dit �a doit �tre int�ressant de travailler dans le cin�ma. Quand j'ai t�l�phon�, � quatre heures et demie, on m'a demand� si je pouvais me pr�senter avant cinq heures parce que la personne qui faisait les entrevues retournait � Ottawa.

Le directeur Fran�ois Bertrand, qui venait d'�tre nomm�, m'a pass� en entrevue avec Jacqueline Mignot du Service du personnel � Ottawa. Elle m'a fait passer un test de dactylo et de conversation et on m'a dit on vous donne une r�ponse d'ici trois jours.

J'avais fait mon cours de secr�taire et j'avais un peu peur en prenant un travail pour r�pondre au t�l�phone de perdre ma vitesse en st�nographie. Et Monsieur Bertrand, au cours de l'entrevue, m'avait dit : tu es jeune. J'avais quinze ans.

Th�o Ils sont rares ceux qui ont commenc� � l'ONF � cet �ge-l� !

Jeannine Oui, m�me qu'il ne savait pas s'il pouvait m'engager � cet �ge-l�. Mais je pense qu'il ne l'a pas dit � Ottawa, o� ils n'en ont pas parl�, je pense.

Fran�ois Bertrand m'a dit je vais te montrer tout le travail de A � Z , tu auras des chances d'avancement, tu ne seras pas toujours r�ceptionniste, tu vas pouvoir faire autre chose.

Finalement ma m�re m'avait dit c'est bien si tu apprends tout, �a va te donner de l'exp�rience.

Th�o Comme de raison, tu ne d�cidais pas sans demander � ta m�re ce qu'elle en pensait (rires) ?

Jeannine Oui. Quoiqu'apr�s que je sois entr�e � l'ONF j'ai cess� de lui demander son avis, pour des raisons que je vais te dire tout � l'heure.

Monsieur Bertrand m'a t�l�phon� et m'a dit c'est toi qui a �t� choisie. Je suis entr�e le 17 novembre 1947 � soixante-quinze dollars par mois. Les heures de travail �taient de neuf heures et demie � cinq heures avec une heure et trente pour le lunch et on travaillait le samedi matin de neuf heures et demie � une heure de l'apr�s-midi. Le bureau se trouvait sur la rue McGill College, dans l'�difice Conf�d�ration, juste en bas de Ste-Catherine.

Il a fallu vraiment instaurer un syst�me de A � Z, parce qu'il n'y avait vraiment rien de fait � l'ONF Je pense que le bureau �tait ouvert depuis peut-�tre un an, un an et demi, mais les personnes qui �taient en place n'avaient pas fait grand chose, je pense qu'ils s'occupaient plus de leur...

Th�o Leur boisson ?

Jeannine Leur boisson.

Th�o Il y avait un club pas loin et c'�tait des adeptes du club.

Jeannine J'avais parl� � mes parents quand j'h�sitais � prendre le poste de r�ceptionniste, mais apr�s j'ai cess� d'en parler.

Avant que monsieur Bertrand soit vraiment install� comme directeur, il �tait � Radio-Canada comme commentateur, il terminait un travail, alors les deux premiers mois de mon embauche, on ne le voyait pas beaucoup. J'arrivais au bureau � neuf heures et demie, j'�tais toute seule jusqu'� vers onze heures � r�pondre au t�l�phone. Les directives que j'avais re�ues du personnel en place c'�tait de ne jamais dire o� ils �taient. Ils �taient tout simplement sortis et je devais prendre les messages. Quand vers onze heures et demie les gens se pr�sentaient, c'�tait tout simplement pour me dire bonjour et ils s'en allaient au caf� qui �tait � c�t� et ils passaient leur journ�e l�. Je les revoyais � cinq heures l'apr�s-midi. Je gardais le bureau presque toute seule. Alors je me suis dit si j'en parle � la maison, mes parents ne me laisseront pas retourner.

Th�o Y avait-il d'autres personnes qui travaillaient dans le bureau ?

Jeannine La cin�math�que �tait venue par Jean Sauv�. Un type demandait un film, alors il lui disait va sur la deuxi�me tablette c'est le quatri�me film � gauche, c'est �a l�. Tu t'appelles comment toi, tu restes o�, tu vas me le rapporter quand ? Il ne signait pas de papier. Dans ce temps-l�, on n'a jamais perdu un film. (rires)

Quand monsieur Bertrand est arriv�, il s'est bien rendu compte qu'on ne pouvait pas continuer � fonctionner de cette fa�on-l�. Il a fallu �tablir un syst�me de cardex et on faisait �a apr�s les heures de travail. Monsieur Bertrand faisait toujours de la radio, le soir � sept heures. Nous on allait souper pendant ce temps-l�, et apr�s son �mission il revenait au bureau, et on travaillait jusqu'� dix heures, dix heures et demie tous les soirs.

Th�o Il vous payait en temps suppl�mentaire ?

Jeannine Non, jamais de temps suppl�mentaire, on le faisait parce Fran�ois Bertrand nous l'avait demand�, parce que c'�tait un homme extraordinaire.

Il nous disait les jeunes filles est-ce que ce soir �a vous tente de travailler, qu'on installe telle affaire ? Puis on restait.

Th�o Puis il vous offrait d'autres journ�es, des r�compenses ?

Jeannine Non non il a jamais rembours� les journ�es. Parfois, � la fin de la soir�e, vers dix heures, dix heures et demie, il t�l�phonait � sa femme et disait je t'am�ne le personnel, elles ont bien travaill�, fais nous donc un bon lunch. Elle nous faisait un bon lunch, c'�tait chez lui. On le faisait parce qu'il le fallait, on savait qu'il fallait avoir une m�thode pour travailler.

Th�o �a a tu fait un gros changement de passer de Fran�ois Bertrand � Maurice Custeau ?

Jeannine Ah oui, franchement (rires) parce que Maurice Custeau n'avait pas du tout le m�me caract�re, il n'avait pas du tout la m�me fa�on de diriger les gens. Maurice Custeau, � ce moment-l�, �tait pr�sident de la Chambre de commerce des jeunes de Montr�al et il y a bien des fois qu'on travaillait pour la Chambre de commerce et non pas pour l'ONF. Il ne nous demandait pas les petites filles voulez-vous travailler ce soir. Il disait vous travaillez ce soir (rires). Et la plupart du temps c'�tait pour la Chambre de commerce.

Th�o Personne ne disait un mot ? Tout le monde avait peur de perdre sa job s'il refusait ?

Jeannine Non je ne pense que j'avais pas peur de perdre ma job, non, je pense qu'� ce moment-l� les jeunes on �tait habitu�es. Alors personne rousp�tait. � ce moment-l�, y avait pas de syndicat. On le faisait parce qu'on le voulait bien, on ne se sentait pas oblig�es. Si moi j'avais dit ce soir je ne peux pas, j'ai autre chose, il aurait dit c'est correct.

On avait du plaisir en travaillant et on rencontrait un tas de gens int�ressants. On �tait jeunes, �a nous faisait quelque chose � faire.

Th�o Y a-t-il des �v�nements importants dont tu te souviens qui se sont pass�s dans ce temps-l� ?

Jeannine Oui, la mise sous clef des films de l'ONF. On a �t� accus�s par le Premier ministre Duplessis d'�tre une agence � tendance communiste et les films que nous avions � l'Office provincial de cin�matographie ont �t� mis sous clef pendant presque un an, si ma m�moire est bonne. Moi, � ce moment-l�, je me disais dans quelle patente je suis embarqu�e, je suis avec des communistes (rires)

�a m'avait pas mal �coeur�e parce qu'on se faisait montrer du doigt. On disait : ah vous travaillez pour une agence � tendance communiste. Moi j'�tais bien jeune, alors �a me faisait un peu peur.

Les gens t�l�phonaient pour r�server des films mais les films on ne les avait plus, ils �taient sous cadenas � l'Office provincial de cin�matographie. On n'en avait pas de copie ou si on en avait il avait �t� d�fendu par le gouvernement de les pr�ter.

Th�o Y avait-il des choses dr�les qu'on ne peut pas marquer dans les rapports, mais qu'on peut se rappeler aujourd'hui ?

Jeannine Maurice Custeau c'�tait vraiment un caract�re. Si quelqu'un dans le personnel faisait une gaffe, Custeau l'engueulait comme du bois pourri. Il disait : ah les caves sont pas toutes en-dessous des maisons ! J'�tais la secr�taire de Custeau et de Pierre Juneau et �a n'allait pas trop trop bien entre les deux tu comprends, est-ce qu'on peut raconter �a ?

Il y avait souvent souvent des prises de becs entre les deux. Monsieur Custeau faisait de la haute pression et �tait assez gras. Pierre Juneau �tait rentr� dans le bureau de Custeau, Custeau �tait rouge comme une tomate, je me suis dit il va faire une attaque d'apoplexie. La porte avait claqu� et puis l� �a gueulait. Puis tout � coup je n'entends plus rien. Je me dis �a y est, Custeau a craqu�. Et apr�s quelques minutes la porte s'ouvre et Pierre Juneau sort et me dit : Mademoiselle Martin, c'est la derni�re fois que vous l'avez entendu me parler sur ce ton. �a ne se reproduira plus jamais. Et �a ne s'est plus reproduit, je pense qu'ils s'�taient vraiment parl� dans la face.

Th�o Pierre Juneau a �t� son assistant ?

Jeannine Pierre Juneau �tait assistant � ce moment-l� , oui.

Th�o J'ai l'impression moi que les directeurs et les adjoints, rares sont ceux qui ont bien pu s'entendre entre eux. Je pense que c'est parce que les fonctions n'�taient pas assez bien d�limit�es. L'un chevauchait sur l'autre. Et ensuite, qu'est-ce que tu as fait ?

Jeannine J'�tais secr�taire du directeur et de l'assistant-directeur, j'assistais aux r�unions r�gionales qui avaient lieu une ou deux fois par ann�e avec les repr�sentants en r�gion. Je prenais les minutes des r�unions du matin au soir, toute la journ�e, et le soir, si tu te souviens bien, je tapais ces notes-l�.

Th�o Tu faisais la dactylo le soir pour les avoir le lendemain ?

Jeannine Des fois quatre ou cinq des repr�sentants venaient, comme toi, Jean-Paul Vanasse, Pierre de Bellefeuille, tout le monde m'aidait � brocher les feuilles des minutes � dix heures ou onze heures le soir pour que �a soit pr�t le lendemain matin. Quand le groupe arrivait pour m'aider, c'est parce qu'on voulait sortir apr�s (rires).

On allait manger et ensuite on se ramassait dans une chambre d'un des repr�sentants et l� tout le monde racontait des histoires.

Il y a eu des moments pas mal dr�les � ces conf�rences-l�, entre autres quand Len Chatwin �tait directeur de la distribution et on avait amen� une personne pour lui traduire. Je prenais des notes � c�t� de la personne qui faisait la traduction et, � un moment donn�, je me suis dit mais qu'est-ce qu'elle lui raconte ? Parce que ce n'�tait pas du tout ce qui se passait, ce qui se disait � la r�union. Alors quand on est arr�t� pour la pause-caf� je lui dis : qu'est-ce que tu racontes � monsieur Chatwin ? Telle ou telle chose-l�, c'�tait pas de �a dont il �tait question ! Alors elle me dit : oui, je lui raconte n'importe quoi, il ne comprend rien de toute fa�on !

On a eu beaucoup de plaisir � ces endroits-l�, on jouait des tours. Il y avait eu une r�union � La Sapini�re o� on avait fait lever Henri-Louis Marier un soir pour lui dire que le commissaire, c'�tait Roberge dans le temps, que le commissaire voulait le rencontrer. Pauvre Henri-Louis, qui avait �t� entra�n� � l'arm�e et qui se levait tr�s t�t, puis il se couchait t�t, qui �tait r�gl� comme une horloge et nous autres qui passions nos soir�es et une partie de nos nuits � nous amuser.

Il nous avait cru et il �tait descendu tout habill� avec cravate.

� M�tis Beach, on avait d�cid� le dernier matin qu'on voulait voir le soleil se lever sur le St-Laurent. Et alors on attendait le lever du soleil, on �tait peut-�tre quatre ou cinq et Jean-Paul Vanasse, qui �tait all� se coucher, dormait comme un bon. On �tait entr�s dans sa chambre parce que les portes communiquaient et quelqu'un l'avait soulev� sur son matelas on l'avait sorti dans le corridor sans qu'il se rende compte (rires).

� la r�union � Grand'M�re, Jacques Beaucage qui �tait toujours press�, qui partait toujours � toute vitesse, les gars avaient attach� sa voiture apr�s un poteau. Les repr�sentants disaient � Jacques : je pense que t'es dans la pente !

La plupart du temps aux r�unions des repr�sentants j'�tais la seule femme avec Th�r�se Blanchard, qui �tait repr�sentant au bureau de Montr�al, �a �t� la premi�re femme repr�sentant, si je ne me trompe pas. Alors Th�r�se et moi on partageait la chambre. Th�r�se et moi on faisait bien attention parce qu' on s'est dit une bonne journ�e c'est nous qui allons se faire jouer un tour.

Th�o Non, parce qu'on �tait tr�s respectueux.

Jeannine Tr�s respectueux avec les jeunes filles oui (rires) c'est vrai on ne s'est jamais fait vraiment jouer de tours. A M�tis Beach j'�tais toute seule � ce moment-l� dans la chambre et on avait au-dessus de nos portes des esp�ces de vasistas et vous autres vous �tiez mont�s sur des chaises pour arroser avec ton fusil Marie-Louis Marier qui dormait. Alors je me suis dit ils vont me faire �a � moi aussi. Au lieu de me coucher dans le premier lit, je m'�tais couch�e dans le deuxi�me lit. Je me suis dit s'ils essaient �a ils ne pourront pas m'atteindre, mais non on n'en a jamais eu, mais on faisait bien attention � nous.

Th�o Te rappelles-tu quand Custeau narguait Luc Forest � propos de son mariage ?

Jeannine Oui oui. La femme de Luc Forest c'�tait la garde-malade de l'Unit� sanitaire de St-Antoine des Laurentides, si je me souviens bien. Custeau la connaissait avant, il la trouvait pas mal fine et puis pas mal belle et il avait un oeil sur elle et quand il a appris qu'elle mariait Luc Forest, qui �tait quand m�me sp�cial hein, � alors il avait demand� � Luc quand il �tait revenu de son voyage de noces comment �a s'�tait pass�. Luc Forest, je m'en souviendrai toujours, lui avait dit : mon intime c'est mon intime (rires).

Th�o Te rappelles-tu d'Albert Cloutier ?

Jeannine Il avait �t� engag� pour produire le premier catalogue fran�ais des films de l'ONF et je pense que monsieur Cloutier s'�tait fait aider, � ce moment-l�, par Ren� L�vesque. Si je me souviens bien, Ren� L�vesque avait eu un sous-contrat pour travailler au catalogue de films de l'ONF.

J'ai travaill� tr�s fort mais, comme je disais avant, �a ne me faisait rien de travailler m�me si on �tait pas pay�s. On le faisait parce qu'on aimait �a, c'�tait le fun, on faisait une �quipe formidable. On travaillait en groupe et on avait l'patron avec nous autres qui r'troussait ses manches. J'ai vu Fran�ois Bertrand peinturer les vitres du th��tre en noir parce qu'on n'avait pas eu les draperies d'Ottawa et on ne pouvait pas faire de projection parce qu'on avait trop de fen�tres claires. Alors � ce moment-l� tu te dis il s'implique, nous autres aussi. On faisait partie d'une bonne �quipe et c'est ce que j'ai toujours appr�ci� � l'ONF, on te laisse quand m�me pas mal de libert�.

Apr�s j'aie quitt� la r�gion du Qu�bec et je suis venue au quartier g�n�ral. Premi�rement je ne voulais pas venir au quartier g�n�ral. J'�tais bien � la r�gion du Qu�bec, on faisait une �quipe formidable, je trouve que �a allait tr�s bien. J'�tais � une des r�unions r�gionales � La Sapini�re, je prenais les minutes comme toujours, et Casman, qui �tait directeur du commercial � ce moment-l�, �tait venu � la r�union de La Sapini�re et il m'avait vu prendre les minutes et il a demand� � monsieur Chagnon pour que j'aille au quartier g�n�ral. Je lui ai dit je ne suis pas int�ress�e, alors il m'avait dit c'est une promotion, tu vas avoir un peu plus de salaire. Moi je n'�tais pas int�ress�e � faire plus d'argent, je me disais si je m'en vais faire un peu plus d'argent et que je n'aime pas ce que je fais, avec un tas de monde que je ne connais pas, alors j'avais dit non. Deux trois jours apr�s, monsieur Casman m'avait ret�l�phon�, il avait insist�, alors monsieur Chagnon me dit il veut absolument vous voir. Alors j'�tais venue voir monsieur Casman et je me suis laiss�e convaincre et j'avais dit � mon mari � ce moment-l� : ah bien je vais y aller et si je n'aime pas �a je d�missionnerai.

Lors de la derni�re r�union � laquelle j'ai assist�e � La Sapini�re, monsieur Chagnon savait que je partais mais moi je lui avais d�fendu de le dire parce que je ne voulais pas que personne le sache. Finalement ils m'ont fait un party-surprise et j'ai pleur� toute la soir�e parce que j'�tais pas capable de dire bonjour.

Th�o Qu'est-ce qui t'a satisfait le plus et ce qui t'a d��ue le plus ?

Jeannine Ce qui m'a satisfait le plus c'est qu'on a une tr�s grande libert�. S'il y a des initiatives que les gens veulent prendre, on est toujours appuy�s. En tant qu'agent du film, peut-�tre que je peux en parler, j'ai �t� une des premi�res femmes nomm�e agent du film.

Quand je suis venue au quartier g�n�ral, ils appelaient �a agent de film, la classification �tait diff�rente de celle d'un repr�sentant. J'ai travaill� au service commercial et je m'occupais surtout du multi-m�dia. Jean C�t� est devenu directeur du commercial, alors j'ai travaill� pour Jean C�t� pendant un an, un an et demi et ensuite il y a eu une r�organisation � l'ONF et je suis pass�e � la division canadienne sous Graig Donavan et Yves Garneau qui �tait son assistant.

Je m'occupais des ventes, des films, des contrats, des relations avec les distributeurs en Am�rique du Sud, en Australie, quand ils nous envoyaient de la correspondance pour commander des films, c'est moi qui s'occupait de la commande.

J'ai commenc� � pr�parer des bulletins de publicit� pour les films fixes qui �taient envoy�s � toutes les �coles et je faisais partie du comit� qui se r�unissait avec le directeur de la publicit� Robert Monteith. Finalement la vente avait augment� passablement, monsieur Monteith �tait tout � fait content et puis monsieur Casman m'avait dit F�licitations Jeannine, ca va tr�s bien C'est une bonne id�e que t'a eue. Alors je lui ai dit, donne-moi un pour cent des ventes (rires).

Th�o Dans une compagnie �a se faisait

Jeannine �a se faisait mais pas au gouvernement. Mais �a �t� quand m�me tr�s satisfaisant de travailler dans ce domaine-l�. En m'occupant des films fixes j'ai eu l'occasion de visiter les diff�rentes commissions scolaires au Qu�bec et au Canada et ensuite on a eu la distribution faite par l�interm�diaire d'un distributeur et j'ai assist� � des r�unions � Toronto. Je visitais les distributeurs � Toronto et � Vancouver. Alors j'ai eu la chance de voyager passablement.

� un moment donn�, je me suis rendu compte qu'il y avait une diff�rence de salaire entre agent du film et repr�sentant mais les responsabilit�s �taient aussi grandes.

� un moment donn� le service des commandes au quartier g�n�ral avait besoin d'un superviseur. Et Yves Garneau m'avait demand� est-ce que tu ne pourrais pas prendre �a aussi, cette division avec le personnel. Yves Garneau avait dit on va voir � reclassifier ton poste. Finalement j'ai �t� vraiment reconnue. Mais � une r�ception qui avait lieu ici, un coll�gue � moi qui �tait un gentleman, qui ouvrait les portes, qui tirait ta chaise et tout �a, mais il ne voulait pas du tout voir les femmes avancer au m�me niveau que lui. Il m'avait dit : toi Jeannine tu sais que t'es une femme intelligente, tu travailles bien, mais jamais tu ne seras reconnue comme nous. J'avais dit : pourquoi ? Il m'a r�pondu parce que t'es une femme et nous autres les hommes on ne laissera pas faire �a.

� ce moment-l�, ma nomination n'�tait pas annonc�e mais j'avais eu la note. Deux trois jours apr�s, l'annonce est sortie et l� ma premi�re r�action a �t� : je vais aller lui mettre sous le nez.. Puis finalement je me suis ressaisie, je me suis dit il faut que je sois plus intelligente que lui, je vais le laisser venir. �a lui a pris un an, un an exactement, � une autre r�ception, alors que je le voyais tous les jours, on prenait le caf� des fois ensemble, il n'a jamais souffl� un mot, un an apr�s, � la m�me sorte de r�ception, on prenait un verre de vin, on �tait l'un � c�t� de l'autre, il m'a dit : te souviens-tu de ce qu'on parlait il y a un an ? Je m'excuse pour ce que j'ai dit. Je lui ai dit qu'� ce moment-l� je savais que je serais nomm�e mais j'ai �t� plus fine que toi. C'est pas toujours facile pour les femmes.

Le poste que j'ai maintenant c'est d� � mon exp�rience � l'ONF. Les gens ici, cent fois par jour, viennent me demander des renseignements et les producteurs me disent : Ah mon Dieu Jeannine quand tu ne seras plus ici on ne sait pas qu'est-ce qu'on va faire parce que t'es l'encyclop�die de l'ONF (rires).

Je connais les films depuis 1940, je les ai vus, s'ils me disent tel producteur a fait tel film, je sais tout de suite de quel film ils parlent, m�me si c'est pas des films de l'ONF.

Th�o Actuellement qu'est-ce tu fais au juste ?

Jeannine Ma fonction c'est coordonnateur des services audiovisuels. �a comprend la cin�math�que, j'ai la responsabilit� de trente milles copies de films qui sont dans les vo�tes de l'ONF et les �l�ments de tirage. On r�pond aux demandes des gens de la production, aux demandes des bureaux r�gionaux quand leurs copies sont occup�es, on s'occupe des festivals. Il y a le service des textes : une fois que le film est enregistr� on m'envoie la bande sonore et j'ai une personne qui les retranscris, je fais la correction, c'est approuv� par le r�alisateur ou le producteur du film. �a sert � nos distributeurs � l'�tranger pour faire des versions. Nous avons la vid�oth�que avec 2500 copies, �a a commenc� seulement il y a quelques ann�es mais �ventuellement on esp�re avoir tous les films.

Le d�partement d'archives rel�ve aussi de moi. Ce que je fais c'est de retracer, de remettre � neuf les films de l'ONF et �a remonte � 1925. M�me si l'ONF n'existait pas � ce moment-l�, des films ont �t� produits et ont �t� d�pos�s � l'ONF lors de l'ouverture de l'ONF et on les a ces films-l� ici, alors c'est de les remettre � neuf, de voir � ce qu'on ait une protection des �l�ments de tirage. L'Office a une entente avec les archives publiques � Ottawa, alors on d�pose les originaux � Ottawa et on garde les n�gatifs ici et on d�pose aussi une bonne copie pour l'h�ritage futur du Canada. Les copies qui sont d�pos�es � Ottawa sont bonnes pour cinquante ou cent ans, parce que �a ne sera pas visionn�. Si quelqu'un se pr�sente aux archives du Canada et veut voir un film de l'ONF ils vont le montrer sur vid�o.

Au d�partement d'archives, on est oblig�s de faire la description des films si elle n'existe dans les catalogues. Je les visionne et je fais un synopsis du film, je rel�ve le g�n�rique. Le travail que j'ai fait depuis quatre ans sur les archives est d�j� � l'ordinateur mais les gens n'y ont pas acc�s parce que du moment qu'on donne acc�s, tout le monde nous demande les films et on ne peut plus continuer � faire le travail.

Mais avec le plan quinquennal de l'ONF je ne sais pas trop ce qui va se produire. En lisant �a je me disais qu'on retourne un peu � ce que l'ONF �tait au moment o� moi je suis entr�e � l'Office.

Th�o De quelle fa�on ?

Jeannine Parce qu'on va fermer les bureaux. Quand je suis entr�e � l'Office, on n'avait pas de bureau � St-Jean, toi t'avais ton bureau dans ta maison priv�e, Luc Forest avait un bureau dans sa maison priv�e, on avait pas de bureau, la distribution des films se faisait par circuits. Les biblioth�ques municipales distribuaient des films de l'ONF sans qu'on les paye, sans qu'on ait rien.

Tout ce qu'on faisait c'est qu'on d�posait nos films. Je me souviens de la biblioth�que municipale de Montr�al tout ce qu'on avait c'�tait une lettre d'entente avec Jacqueline Lacroix qui disait que les films de l'Office �taient d�pos�s l� et qu'elle les distribuait et c'�tait ouvert au public. On retourne � �a. Le plan quinquennal sugg�re qu'on ait une ou deux grosses cin�math�ques au Canada, Montr�al, Toronto, et qui va desservir la province. On ferme Chicoutimi, Trois-Rivi�res, Sherbrooke. Je me dis on retourne quarante ans en arri�re. Qu'est-ce que ca va donner ? Est-ce qu'on va re-recommencer, on d�fait pour recommencer plus tard.

Th�o Dans quelle mesure on �tait d�pendants de la production ?

Jeannine On a toujours �t� tr�s d�pendants de la production. On avait rien � dire jusqu'au moment o� le film �tait termin� et l� tu te dis ce film-l� � quel auditoire �a s'adresse, et c'est �a en fait qui �tait le probl�me, je pense. L�, de plus en plus, on tend � int�grer les gens de la distribution au moment de la production d'un film. On sait pourquoi le film est fait, quelle recherche a �t� faite, � quel auditoire �a peut s'adresser.

Th�o As-tu l'impression que l'int�gration production/distribution �a va se faire ?

Jeannine Je pense que c'est fait. Je pense qu'on n'a pas le choix.

Th�o Des fois c'est fait dans les structures officielles mais est-ce que �a va fonctionner ?

Jeannine Je ne le sais pas. Je pense que c'est logique que �a se fasse de cette fa�on-l�, j'esp�re que �a va fonctionner. Les gens de la production c'est des artistes ces gens-l� des fois, ils ne se pr�occupent pas de la question de droits, ils ne savent m�me pas qu'est-ce que c'est.

Parfois ils me demandent une copie de film pour faire un vid�o parce qu'ils veulent le vendre � Radio-Canada. Si tu fais un vid�o d'une copie t'as perdu des g�n�rations et la copie n'est pas assez bonne. Ils ne savent pas qu'il existe d�j� un master et qu'il faut que ce soit tir� de �a. �a ils vont l'apprendre.


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