dernière mise à jour: 29 juillet 2006 LOGO Ouvrez les Yeux n°7   hiver 2005/2006
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NOËL :30 ANS AVANT...
Et s'il existait vraiment des gens de bonne volonté ?

     Tout jeune journaliste, j'héritai de ce que on appelait alors les «services»,... , Tous à la Rédaction redoutaient de se les voir attribuer. Il s'agissait simplement de «plonger» au cœur de la ville (de Liège) et d'aller (appareil photo sous l'aisselle) rencontrer ceux-là qui, sans famille, sans but évident, fêtaient Noël... Presque seuls. La plupart des restaurants affichaient fermés -On dansait bien à la «Populaire» : Mais sans enthousiasme évident- Dans les rues enneigées, il y avait peu de monde...
-Certes, les guirlandes invitaient à la fête, mais le cœur n'y était pas. Quelques gargotes laissaient entrevoir des «veuves joyeuses et des soupirants déçus» - En Outremeuse, certains se réchauffaient ..
auprès de barils enflammés contenant des marrons chauds, et du vin au parfum de cannelle, tandis que, l'église Saint Pholien résonnait d'orgues et de chants.
     Oui, il y avait du «Peket» ; seul le «Tabarin», alors, versait le champagne devant les contorsions de quelques streap-teaseuses peu convaincues, sur la scène mobile - Dehors, le froid et la neige m'ont convaincu à raconter tout cela de manière optimiste... dans mon nid bien chaud.
Le rédac'chef a bien ri quand je concluais mon «papier» en affirmant qu'il fallait bien mettre le «petit Jésus dans la crèche... »
Point d'orgue - on s'en fait un point d'honneur - il fallait encore visiter la Permanence de Police (sise alors sous l'hôtel de ville) dite la «Violette», question de savoir si la ville avait été calme. Quelques ivrognes chantaient (quel bonheur !) dans les cellules et les agents de service attendaient que l'horloge - mécanique - affiche 7h30. En sortant de là, les yeux bouffis, porteur de bien peu d'anecdotes amusantes, je quittai cet endroit finalement assez sordide pour replonger dans la neige.
- Coup de froid et... stupéfaction.
Une forme - brune - barrée d'une canne blanche - se mouvait là - en face - sur l'autre trottoir.
Une étrange mélopée s'en dégageait et la neige continuait de tomber...
L'étrange créature semblait m'appeler- Les yeux encore embués de sommeil, je m'en approchai.
Oui, elle avait forme humaine. Personne dans cette rue ! Seul- face à l'inconnu !
Prudemment, je m'en approchais. L'image se précisait: un loden, des bottes et... un bonnet!
«S'il vous plaît, il y a quelqu'un ?». Non ce n'était pas un mirage (froid).
N'écoutant que mon courage,  je m'avançais. C'était bien quelqu'un! «Vous êtes là?»
Mais pourquoi ce bonnet? Je l'ôtais délicatement. Ô surprise! Il y avait un visage... Des yeux. Ou plutôt deux trous vides d'expression.
-«Je puis vous aider?» dis-je.
-«Oui, Monsieur» (c'était une voix de femme) manifestement.
-«Je cherche ma fille. Je dois la retrouver à l'église Saint Denis»
-«Mais je vous accompagne» (enfin si j' ose)
Je la pris par le bras délicatement, comme s'il s'agissait d'une porcelaine, la conduisis à son lieu de rendez-vous. Chemin faisant (long pour elle) elle me demanda :
-«Est-il vrai, Monsieur, que les gens qui voient, vivent toutes ces horreurs que j'entends ? »
-«Obligé de vous dire oui, Madame, mais cela s'arrangera sûrement ! »
     A la porte de l'église, elle me dit : 
-«Je vais prier pour eux, vous savez j'ai beaucoup de chance de ne pas voir tout cela.»
Je l'installai au dernier banc de l'édifice religieux. Il n'y avait pas âme qui vive. Pas même sa fille. ..
-«Il fait bien chaud ici. Adieu.»
Pensant aux gens du temps qui passe, je dus prendre congé. Je racontai mon aventure au secrétaire de rédaction qui ne s'en émut nullement. Il n'était guère content non plus d'être «de service».
Il a jeté - «mal - proprement» - la courte nouvelle que je lui suggérai, relatant cette aventure et me dit : «Il existe des éditeurs pour les poètes sensibles.»
Et d'ingurgiter le résidu d'une «plate» il conclut: « T'en aurais pas une bonne à raconter...?»

J.A.L.


première publication: décembre 2005 in ouvrez-les-yeux n°7; p.20



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