Les nouveaux venus ont fait irruption sur un échiquier ouvert - les dix premières firmes mondiales se partageant 28% d'un marché évalué à seize milliards de dollars, en croissance de 2% par an - et riche de promesses. Car les semences, vecteur de la nouvelle génétique végétale, ouvrent les portes du secteur d'application numéro un des biotechniques. « Le marché mondial de l'industrie végétale, précise Gérard Nominé, président d'Organibio (Organisation nationale inter-professionnelle des bio-industries), est estimé â dix fois celui de l'industrie pharmaceutique. » Les seules semences modifiées devraient en effet générer un chiffre d'affaires de 12,1 milliards de dollars d'ici à 2010. Pour emporter la mise, les chimistes s'appuient sur leurs énormes capacités de recherche et leur savoir-faire en génétique, acquis dans d'autres secteurs, et notamment celui de la santé. Pour les seules biotechnologies végétales, Sandoz dépense annuellement seize millions de dollars, ICI dix-sept, Du Pont de Nemours vingt, Monsanto quinze, contre sept pour Pioneer, cinq pour Limagrain et cinq pour KWS (estimations 1988). Les sociétés américaines dominent: sur un budget mondial de 1,5 milliard de francs, leur contribution atteint sept cents millions, contre deux cent quarante pour la recherche publique américaine et deux cent vingt millions de francs pour l'industrie européenne, dont trente millions en France. Selon un rapport de l'OTA (Office of Technology Assessment du Congrès américain), le secteur privé finance entre 16 et 24% des recherches universitaires en biotechnologie. Le débat sur le pilotage de la recherche publique par l'industrie ne se limite pas aux États-Unis. Les trois géants allemands, BASF, Bayer et Hoechst soutiennent financièrement les centres de recherche génétique des Länder. En France, l'INRA consacre 30% d'un budget annuel de 2,3 milliards de francs aux biotechhologies et développe les recherches conduites conjointement avec le secteur privé. Mais l'investissement croissant de la recherche publique dans des activités de valorisation oriente la circulation de l'information et pèse sur l'autonomie des chercheurs, gisements des progrès de demain.
La production
scientifique est bel et bien devenue une denrée commerciale comme
les autres. Sur cet axiome sont nées et vivent, avec maintes difficultés
financières, les NEB (Nouvelles Entreprises de biotechnologie). Elles
fournissent aujourd'hui 40% de l'effort de recherche du secteur. Des poissons
pilotes bien alléchants pour les mastodontes.
La société belge Plant Genetic Systems a été la première à inventer des plantes résistantes à des insectes (1985), certains herbicides (1986), et à réussir la manipulation génétique de la betterave (1988). Japan Tobacco n'a pas hésité à investir six millions de dollars dans POS, et Du Pont à signer des contrats. Matière grise contre circuits de distribution... Entourées de satellites dynamiques, les multinationales diminuent les risques en sous-traitant la recherche. Et la domination des leaders de la protection végétale oriente les travaux. Les végétaux insensibles aux herbicides seront commercialisés les premiers, d'ici à 1995. Leur valeur annuelle est estimée … 2,1 milliards de dollars. Beau rebondissement pour l'agrochimie: les biotechnologies permettant d'intervenir de la semence à la récolte. En pratiquant le package-deal, c'est-à-dire en distribuant sur un même réseau des engra is, des pesticides et des semences compatibles, en créant comme Monsanto des caractères de résistance à son herbicide (le «Roundup»), mais pas à ceux des concurrents, les semenciers bétonnent aujourd'hui leurs positions sur des marchés captifs. La matière vivante court dès lors le risque de voir sa circulation étroitement contrôlée par le secteur privé. «Les investissements doivent être protégés et la recherche stimulée», répondent les entreprises. Mais l'irruption des procédés industriels en création végétale, et à terme animale, favorise leur appropriation. C'est tout l'enjeu d'une réforme radicale du statut juridique des espèces végétales et animales, engagée ces dernières années au sein de plusieurs instances internationales. Elle devrait trouver sa conclusion dans les tout prochains mois, et risque de modifier radicalement l'économie de l'agriculture dans le monde entier.
Source: SRI, 1986. Évaluation de
l'impact |