|
|
|
JÉSUS ET ABRAHAM
UN TRÔNE POUR DEUX ?
Extraits de l’Alpha et l’Oméga
Par A.E.
L’intelligence
en question
L’échec
lamentable d’Israël et l’analyse que nous en avons faite ont montré à quel point
les facultés intellectuelles, contrairement à certaines idées reçues, étaient
capitales pour le salut spirituel de l’homme. Malheureusement,
la capacité de comprendre n’atteint pas le même niveau chez les
individus. Certains privilégiés
n’ont besoin que d’un simple déclic et tout se remet en place dans
leur tête. Par contre, certaines personnes sont tellement limitées que la
vérité la plus évidente, exprimée de façon la plus claire n’arrivera jamais à
atteindre leur conscient.
Même
à ce carrefour crucial de l’histoire, il faut donc éviter de sous-estimer la puissance de la Bêtise. En
nous appliquant tout au long de cette étude à déjouer ses pièges, nous avons
fini par mettre en évidence la clarté et la cohérence à toute épreuve de
l’histoire d’Israël. Après coup, cette démarche peut paraître assez
simple. Pourtant, depuis 4000
ans, l’humanité entière, avec une armée de philosophes, de théologiens, de
savants de tous bords n’a pas réussi à mettre à jour la logique élémentaire
qui sous-tendait l’épopée du salut (Apocalypse 5 v. 1-5). En effet, personne ne semble s’être
aperçu que le messianisme n’était qu’une reformulation de la promesse faite à
Abraham. Et, après une si longue
période d’obscurité, on ne doit pas s’attendre à ce que les yeux de ce monde
s’accommodent instantanément à la lumière. Alors, pour tous ceux qui se sentiraient encore perdus,
résumons une nouvelle fois la situation telle qu’elle apparaît à la lumière
des nouveaux éléments d’appréciation mis à jour précédemment : Dieu a promis à l’ancêtre du peuple juif qu’il le mettrait en
possession du monde et que ses enfants seront un jour aussi nombreux que les étoiles dans le ciel. Pour
réunir les conditions objectives de la réalisation de cette promesse, il
a déclenché l’histoire proprement
dite. Au moment opportun, c’est-à-dire lorsqu’ il aura fait des ennemis
d’Abraham un escabeau pour ses pieds, Il honorera sa parole en remettant
à ce dernier la domination, la gloire
et le règne pour toujours.
Si l’on veut entrer dans la logique qui s’est développée en Israël
quelques siècles avant la naissance de Jésus de Nazareth, à la fin des temps,
Dieu se propose en fait d’introniser Abraham comme le Messie
.
Le
point de vue chrétien.
Evidemment,
cette interprétation particulière de l’histoire n’est certainement pas la
plus prisée dans les milieux chrétiens. En effet, avec le temps, le caractère
historique du christianisme avait tendance à s'émousser d’autant plus la nouvelle religion ne disposait
plus d’un substrat national ni d’un cadre étatique pour s’appuyer. Les
prédications chrétiennes mettent le plus souvent l’accent sur la divinité de
la personne du Christ et sa Résurrection qui le prouve tandis que le fait de
la Promesse passe de plus en plus en second plan. Pour situer le point de vue
chrétien sur la question sans qu’il soit nécessaire d’entrer dans d’autres
considérations de ce type, il faut se rappeler que même du vivant de Jésus de
Nazareth ses disciples éprouvaient bien du mal à pénétrer son enseignement.
Ils ont du reste témoigné à
travers les Evangiles comment ils ont dû attendre l’accomplissement de
certains événements pour découvrir le sens profond de certaines paroles
prononcées par leur maître et dont ils avaient gardé le souvenir. Ainsi,
même les disciples les plus proches
du Prophète galiléen n’étaient toujours en phase avec lui. Néanmoins, après
le départ du Maître, ils ont cru
devoir faire tout ce qui était en leur pouvoir pour reconstituer sa
pensée et léguer à la postérité
la doctrine chrétienne.
Aujourd’hui
encore, selon le christianisme officiel, le Messie c'est Jésus de Nazareth et
pas forcément Abraham. La grande majorité de ceux qui se reconnaissent comme
chrétiens adhèrent sans réserve à
cette idée, bien entendu. Malgré toutes les analyses et tous les arguments
que nous avons développés jusqu’ici pour expliciter la volonté de Dieu à travers l’histoire d’Israël, certains
doivent encore se demander à
quoi voulons-nous en venir en soutenant que selon la logique historique et selon les normes de l’absolu, le Messie ne
peut être personne d’autre qu’Abraham.
Une vérité incontournable.
Les questions de doctrine
sont en général des sujets très sensibles. Les innovations en ce domaine déclenchent automatiquement
une réaction d’autodéfense qui peut facilement dégénérer si elle n’est pas contrôlée. A ce propos, on doit reconnaître
qu’il est normal de vouloir défendre sa foi. Encore faut-il combattre le bon
combat. Le fait pour quelqu’un
de se présenter comme un inconditionnel de Jésus ne veut pas dire grand-chose.
Tout dépend de qui ou de quoi il appelle Jésus. Les Juifs, eux aussi,
croyaient dur comme fer qu’ils étaient les seuls adorateurs du vrai Dieu.
Cela n’a pas empêché à la
plupart d’entre eux d’être impitoyablement écartés de l’histoire pour s’être
montrés insuffisamment réceptifs à
la Vérité.
Comme
on l’a vu en examinant l’histoire d’Israël, il n’y a rien de plus facile que
de se fabriquer une divinité. Trouver le vrai Dieu, c’est une toute autre
histoire. Parce que ce Dieu-là n’épouse pas les idées fixes des hommes. Il est unique et immuable comme la
Vérité. Et qui ne connaît pas la Vérité ne connaît pas Dieu.
Jusqu’à
ce que nous ayons fini par reconstituer
ce qui s’est passé exactement en Israël au début de notre ère, le
christianisme était une religion comme les autres. C’est-à-dire rien ne
permettait d’établir son authenticité. La question était de croire ou de
ne pas croire. Sur le même schéma, beaucoup de fausses doctrines
ont, elles aussi, prospéré. Une situation inacceptable du point de vue de
l’absolu. N’en déplaise aux
apôtres de la diversité idéologique, au bout de l’histoire, il ne
subsistera qu’une seule foi. En ce qui concerne le christianisme, nous en
avons déjà trop dit pour que le suspens puisse demeurer à son sujet. Il n’en est pas de
même de certaines interrogations
légitimes que suscitent naturellement les nouvelles donnes introduites dans
la problématique juive.
Si,
comme tous les éléments de l’enquête semblent le confirmer, le sujet de la
mésentente de Jésus de Nazareth avec ses compatriotes reposait sur une
question d’interprétation de l’histoire, et que ce dernier était tellement
sûr de son fait qu’il préférait mourir plutôt que de trahir la vérité, à savoir que le Messie, le futur maître
absolu du monde et souverain suprême de l’humanité, ne peut être un
quelconque fils de David ( Matthieu 22 v. 41-46 ) mais bien — comme nous
l’avons établi nous-même en
poussant jusqu’au bout la logique initiée par le Nazaréen en personne —
Abraham, le père de la nation et
le principal dépositaire des promesses, comment se fait-il alors que ce
même Jésus s’est dit lui-même le
Messie, le seul intermédiaire entre Dieu et les hommes?
Preuves
historiques.
La réponse à cette
question n’est pas vraiment compliquée, il suffit de faire preuve d’un peu
d’imagination, ce à quoi le
commun des humains se refuse le plus souvent. Pourtant, trouver quelqu’un pour penser pour soi n’est pas
toujours chose facile. Les Juifs ont dû attendre 2000 ans avant d’enfanter un
génie capable d’interpréter leur histoire. Et, là encore, ils n’ont pas pu
suivre parce qu’il aurait fallu qu’ils fassent eux aussi quelques pas en
direction de la vérité. Il est donc impératif pour tous ceux qui prétendent
assurer la continuité de la lignée d’Abraham de faire mieux qu’eux. Il leur
est recommandé de chercher à
trouver par eux-mêmes la
réponse à la question ici posée
sinon pour faire avancer la grande aventure de la pensée tout au moins pour
ne pas se laisser dépasser par elle.
Nous allons tout de même continuer à disséquer le problème point par
point. Notre démarche servira au moins de référence
On se souvient, au
début de cette étude, comment nous avons essayé à partir de quelques indices puisés
dans le Nouveau Testament de reconstituer le fond de la pensée de Jésus de
Nazareth. Mission à priori impossible puisque nous n'étions pas en théorie
dans la tête du Prophète galiléen. Cependant, il existe toujours un moyen de
résoudre un problème, il suffit de chercher.
L'homme étant ce qu'il est, c'est-à-dire un être versatile et évolutif, il
est difficile de le cerner à tout moment. Par contre, Dieu, lui, il ne change
pas. Il est le même, hier, aujourd’hui et demain. Il n'existe ni malice, ni
détours en lui; il agit à travers l'histoire selon des principes immuables.
Pour toutes ces raisons, il est plus rassurant d'avoir affaire avec lui. En
résumé, on peut connaître Dieu et pénétrer ses plans. Il suffit de faire
l'effort d'être aussi parfait que lui.
Approcher la perfection de Dieu, c'est un idéal auquel tout être humain
désireux de se libérer doit forcément tendre et non pas un rêve impossible
comme certains pourraient le penser. Si la grande majorité des hommes n'y
arrive pas, ce n'est certainement pas la faute de Dieu. Pour se mettre en
phase avec lui, il suffit bien souvent de le vouloir.
Prenons un exemple bien simple et parfaitement en relation avec le sujet
évoqué ici. Imaginez un instant que vous étiez le Dieu omniscient, omnipotent
et omniprésent. Iriez-vous trouver un paisible mésopotamien qui ne vous a
rien demandé pour lui promettre qu'il serait le maître du monde et qu'il ne
pourrait même plus compter ses enfants un jour alors que vous savez
pertinemment que vous ne pourrez pas tenir votre parole? D'ailleurs,
qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire pour un Dieu : ne pas pouvoir?
Pour peu qu'un homme soit sensé et honnête avec lui-même, il se gardera de
tels agissements. Et quel mortel ira jusqu'à s'imaginer supérieur à Dieu? Peut-on
aller au-delà de l'absolu?
Bien que, de tout temps, certains groupes humains ont cherché à se
tailler une théologie sur mesure, il n'en reste pas moins vrai qu'une
divinité qui ne respire pas la perfection ne saurait logiquement être appelé
Dieu. Aussi simple que cela.
En résumé, il est impossible le Dieu d'Abraham, que nous voulons
bien considérer jusqu'à preuve du contraire comme le vrai Dieu, soit aussi
incohérent que se l'imaginaient les Israélites. Il fallait un jour ou l'autre
que l'un d'entre d'eux s'en rende compte. Nous ne demandons qu'à croire que
celui-là fut Jésus de Nazareth. En tout état de cause, nous le prenons au
mot. Comme il a déclaré : le père et moi, nous sommes un, nous voulons bien
supposer qu'il a réalisé au moins une communion intellectuelle avec Dieu.
Dans ce cas, on imagine mal le présumé sauveur du monde, s'abaisser à donner
dans l'incohérence comme le moins avisé de ses compatriotes.
Ce qui est intéressant dans la réalité, c'est qu'à quelque milieu et à
quelque temps qu'appartiennent les hommes, il existe un lieu commun où ils
peuvent se retrouver tous. Et ce lieu commun, c'est Dieu, pour employer un
terme que tout le monde connaît. Mais on peut le nommer différemment.
L'essentiel à retenir c'est que tant qu'un homme n'est pas parvenu à ce lieu,
la mort aura probablement une signification pour lui. Ce n'est pas le cas
pour un autre qui aurait atteint le niveau spirituel dont se réclamait Jésus
de Nazareth. Lui, il peut en théorie mourir n'importe quand et renaître dans
n'importe quel pays à n'importe quelle époque, il se retrouvera toujours. Il
se retrouvera toujours en l'absolu. En effet, dans ce domaine, il ne peut
exister qu'une seule vérité et qu'une seule voie jusqu'à cette vérité. Alors,
si Jésus de Nazareth est vraiment celui que croient les chrétiens, il n'a
sûrement pas pu éluder le parcours dialectique que nous avons essayé de
décrire tout au long de cette étude. C'est mathématique.
Oui, mais c'est de la théorie, tout ça, dirait-on. Maintenant, qu'en est il
des faits? La vie de Jésus, elle-même, comporte-t-elle des preuves permettant
de corroborer la thèse qui est développée ici?
Une réponse négative serait étonnante. Il faut se rappeler que
jusqu'à présent nous n'avons fait que préciser une idée émise par le Prophète
galiléen lui-même. Cela dit, on doit noter à travers les Évangiles une
volonté manifeste chez lui de ne pas dévoiler lui-même toute l'histoire. Par
ailleurs, il a pris la précaution de ne rien écrire alors que les prophètes
écrivains étaient déjà une tradition en Israël. Nous ne disposons donc à ce
sujet que des témoignages indirects qui ont cependant la commodité de n'être
nullement dirigés. Bref, Jésus a laissé à l'histoire le soin de témoigner de
lui. De A à Z, la Bible ne fait que cela. L'écriture de ce livre s'étant
étalée sur plusieurs millénaires, personne n'a pu vivre assez longtemps et
garder assez de suite dans les idées pour lui garantir sa cohérence et une
telle convergence vers la réalisation d'un but suprême: le triomphe de la
Vérité.
La
rencontre avec Zachée .
Beaucoup de gens, déboussolés, s'imaginent que Dieu est un être inaccessible
habitant au fin fond du cosmos et que pour entrer en contact avec lui, il
faut recourir à des exercices très particuliers. Et, dans ce monde égaré, le
thème du silence de Dieu revient périodiquement à la mode. Pourtant, Dieu ne
pouvait pas être plus proche que cela de l'homme puisqu'il lui est immanent.
A travers les événements, il gesticule "désespérément" pour entrer
en contact avec lui. Malheureusement, le commun des hommes se révèle
incapable d'analyser correctement le langage de l'histoire. Les faits les
plus anodins s'avèrent souvent lourds de messages. Pour s'en convaincre, on
va prendre un exemple tiré de la vie de Jésus, un épisode apparemment sans
grande importante que seul l'évangéliste Luc a jugé bon de rapporter.
Entré dans Jéricho, il [Jésus] traversait la ville. Et voici un homme
appelé du nom de Zachée; c'était un chef de publicains, et qui était riche.
Et il cherchait à voir qui était Jésus, mais il ne le pouvait à cause de la
foule, car il était petit de taille. Il courut donc en avant et monta sur un
sycomore pour voir Jésus qui devait passer par là. Arrivé à cet endroit,
Jésus leva les yeux et lui dit : "Zachée, descends vite car il me faut
aujourd'hui demeurer chez toi." Et vite il descendit et le reçut avec
joie. Ce que voyant, tous murmuraient et disaient ; "Il est allé loger
chez un homme pécheur!" Mais Zachée, debout, dit au Seigneur :
"Voici Seigneur, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres, et
si j'ai extorqué quelque chose de quelqu'un, je lui rends le quadruple."
Et Jésus lui dit: "Aujourd'hui, le salut est arrivé pour cette maison,
parce que lui aussi est un fils d'Abraham. Car le fils de l'homme est venu
chercher et sauver ce qui était perdu." ( Luc 19 v. 11 )
Que peut bien dire ce passage de l'Évangile à la grande majorité des
chrétiens? Probablement pas grand-chose. Prenons maintenant le cas d'un
ecclésiastique qui aurait à faire oeuvre de prédication à partir du texte
précité. Selon son talent, il pourra épiloguer longtemps sur la question. Il
pourra même trouver matière à écrire un livre. Comme par enchantement, des
éléments apologétiques latents vont fuser de ce texte. Mais, au bout du
compte, il aura probablement manqué l'essentiel.
Comme on l'a vu au cours des chapitres précédents, l'esprit critique fut un
atout majeur de Jésus de Nazareth dans sa quête de la vérité. A aucun moment,
il n'a interdit à ses disciples d'en faire montre. Précisément, l'intérêt de
ce passage de l'Évangile de Luc, au regard de l'histoire, réside de manière
paradoxale en ses bizarreries.
N'est-ce pas étrange que Jésus lui-même fasse dépendre le salut de la qualité
de fils d'Abraham? Certaines doctrines se réclamant de l'enseignement du
Nazaréen ne proclament-elles pas que le salut de l'humanité est venu à partir
du sacrifice du Golgotha?
A l'instar des Juifs, certains chrétiens ont tendance à mettre l'emphase sur
une période donnée de l'histoire et à oublier le reste. C'est exact que si
Jésus avait récusé le plan de Dieu en se dérobant à la mort sur la croix, il
aurait saboté l'histoire et causé la perte de l'humanité entière. Donc,
l'événement mérite bien l'importance qu'on lui accorde généralement. Mais il
ne constitue pas toute l'histoire. Loin s'en faut. Le problème de ces
chrétiens-là, c'est qu'ils continuent à penser selon la chair et voient
surtout en Jésus le fils de Joseph et de Marie de Nazareth, c'est-à-dire un
être défini et limité dans le temps et l'espace et non pas le Verbe éternel
de Dieu qui avait la charge de l'histoire bien avant l'époque de l'occupation
romaine de la Palestine (Jean 1 v. 16). En tout cas, on a la preuve à partir
du verset 11 du texte précité que Jésus de Nazareth n'entendait pas se départir
de la vérité, quoi qu'il ait pu dire ou laisser entendre à ses disciples.
Pour lui, la primauté d'Abraham ne faisait pas de doute.
Précédemment, pour prouver que Jésus n'est pas supérieur à Abraham, nous
avons évoqué la logique historique qui veut que ce soit de préférence Abraham
le patron et Jésus qui travaille pour lui, ce qui a dû froisser quelques
susceptibilités. Or, dans le récit de Luc, ce dernier le reconnaît
implicitement et cela n'a pas l'air de le déranger le moins du monde. Quoi
qu'il en soit, quand on connaît la psychologie humaine, on ne peut que
s'étonner de la spontanéité avec laquelle il a tout ramené à Abraham et pas à
lui-même ou plus évasivement à Dieu. La situation, malgré sa subtilité,
accrédite sans ambages l'analyse que nous avons faite sur l'histoire d'Israël
d'autant plus que le principal concerné de l'affaire est d'accord pour
reconnaître la place primordiale censée revenir au père de la nation juive.
Quelle attitude bizarre pour quelqu'un qui voudrait devenir lui-même le maître
du monde et le chef absolu de l'humanité! Mais, si confusion il y a, ce n'est
pas dans la tête du Galiléen. Lui, il reste cohérent et conséquent avec
lui-même jusqu'au bout. Et on va le voir au fur et à mesure qu'on avance dans
la réflexion.
Mais avant de clore ce sujet, nous allons nous employer à une dernière mise
au point. Pour rompre avec la passivité ou encore une certaine tendance
apologétique, nous avons eu recours à une critique impitoyable des textes de
la Bible, y compris de ce passage de l'Évangiles de Luc. Cette recherche
approfondie a démontré que la vérité se trouve le plus souvent là où l'on
s'attend le moins. Dans bien des cas, ce qu'on prend pour un mystère est
l'évidence même. Ainsi, en décortiquant l'histoire de Zachée avec l'esprit critique
requis, une intelligence moyenne aurait pu découvrir la vérité de Jésus de
Nazareth. Inversement, la réalité de la scène rapportée par l'évangéliste Luc
se perçoit mieux lorsqu'on a d'avance une certaine idée de cette vérité, ce
qui doit être le cas de nombre de ceux qui ont suivi notre raisonnement
depuis le début. Ceux-là sont mieux placés pour tenter la reconstitution
positive de la véritable ambiance de la situation, pour imaginer enfin avec
quelle fierté Jésus a dû prononcer ces mots: " Lui aussi est
un fils d'Abraham."
Lazare
et le mauvais riche.
L'exemple précédent peut paraître insuffisamment éloquent à certains. Ce
n'est pas que leur manque de perspicacité mérite une attention particulière, mais
on doit quand même leur concéder qu'il y a encore mieux dans les Évangiles
Considérons maintenant, toujours dans
l'Évangile de Luc, cet autre passage que nous reproduisons en intégralité
pour plus de commodité.
I l y avait un homme riche qui se revêtait de pourpre et de lin fin et
faisait chaque jour brillante chère. Et un pauvre, nommé Lazare, gisait près
de son portail tout couvert d'ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de
ce qui tombait de la table du riche? bien plus, les chiens eux-mêmes venaient
lécher ses ulcères. Or il advint que le pauvre mourut et fut emporté par les
anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et on l'ensevelit.
Dans l'Hadès, en proie à des tortures, il lève les yeux et voit de loin
Abraham, et Lazare en son sein. Alors il s'écria : " père Abraham, aie
pitié de moi et envoie Lazare tremper dans l'eau le bout de son doigt pour me
rafraîchir la langue, car je suis tourmenté dans cette flamme." Mais
Abraham dit : "Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant
ta vie, et Lazare pareillement ses maux; maintenant ici il est consolé, et
toi, tu es tourmenté. Ce n'est pas tout : entre nous et vous un grand abîme a
été fixé, afin que ceux qui voudraient passer d'ici chez vous ne le puissent,
et qu'on ne traverse pas non plus de là-bas chez nous."
Il dit alors : " je te prie donc, père, d'envoyer Lazare dans la
maison de mon père, car j'ai cinq frères; qu'il porte son témoignage, de peur
qu'ils ne viennent, eux aussi, dans ce lieu de la torture. Et Abraham de dire
: "Ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent - " Non,
père Abraham, dit-il, mais si quelqu'un de chez les morts va les trouver, ils
se repentiront". Mais il lui dit : " Du moment qu'ils n'écoutent
pas Moïse et les Prophètes, même si quelqu'un ressuscite d'entre les morts,
ils ne seront pas convaincus." ( Luc 16 v. 19-30 )
Combien de personnes appartenant à un pays de culture chrétienne ne
connaissent-elles pas l'histoire de Lazare? Deux mille ans durant, des
millions et des millions de gens ont entendu, lu et relu ce texte sans
broncher. Pourtant, n'importe quel esprit logique aurait dû tomber des nues
en prenant connaissance de cette parabole.
Jésus de Nazareth, n'est-il pas, de l'avis de tous les chrétiens, le Fils de
Dieu, le Messie, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, le seul
intermédiaire entre Dieu et les hommes, le Juge des nations, le Souverain du
monde à venir, le Nom qui est au-dessus de tout nom?
Et voilà que c'est Abraham qu'il présente comme le chef du Royaume de l'au-delà!
C'est fou comme on peut fixer la Vérité droit dans les yeux et ne pas la
voir.
Du reste, nous n'avons ici la prétention de rien apprendre à qui que ce soit.
La vérité, tout le monde la connaissait déjà. Souvent, elle est sur toutes
les lèvres, répétée à tout bout de champ. Mais, étrangement, personne n'a
l'air de s'en rendre compte. Par exemple, dans la liturgie des enterrements,
on prie quelquefois pour que le défunt soit reçu dans le pays d'Abraham.
D'une façon générale, on amalgame volontiers, Royaume des cieux, terre
promise, paradis. C'est la preuve que l'histoire du salut a été bien
comprise. Alors, pourquoi toute cette confusion?
Il est des choses sur lesquelles il est parfaitement inutile de faire tout un
discours. Qu'on soit chrétien ou pas, on ne peut nier un fait. Il reste clair
que pour Jésus, à la fin de l'histoire, l'humanité se rassemblera dans le
Royaume des cieux avec Abraham, Isaac, Jacob et les autres prophètes.
(Matthieu 8 v 11) ; (Luc 13 v. 28). Le fait qu'il ait pu admettre, en
connaissance de cause, que toutes les générations du peuple élu vont se
retrouver en même temps dans un même espace constitue une véritable
révolution dans la pensée hébraïque. Le drame, c'est que le commun des hommes
ne s'en rend même pas compte. Ce constat logique fait par Jésus va quand même
bouleverser l'histoire de l'humanité en commençant par Israël. En effet, ce
sont les fondements même du judaïsme classique qui s'effondrent à partir de
là et en particulier le messianisme davidien. Comme exigence de la cohérence
de l'histoire d'Israël et de la réalité de l'existence du Dieu d'Abraham, le
Messie va devoir rencontrer David, son supposé père et modèle et surtout
Abraham que l'on donnait volontiers pour mort afin, peut-être, de mieux se
partager son héritage. Qui sera, dans ces conditions, le chef du Royaume des
cieux?
Déjà, pour les messianistes juifs, cette question qu'ils croyaient déjà
réglée était suspecte, hérétique même. Aujourd'hui encore, le simple fait de
douter de sa réponse pourrait constituer aux yeux de certains chrétiens
déclarés un crime de lèse-majesté. Mais peut-on être plus chrétien que Jésus
lui-même? Pour sa part, il ne se gêne pas pour apporter son suffrage à qui de
droit. Il appelle le Royaume des cieux le sein d'Abraham, carrément. Et
comment pourrait-il réagir autrement? Abraham, c'est bien le père de tous. De
toute façon, c'est lui qui détient le monopole de la Promesse. On ne peut
hériter que par rapport à lui (Matthieu 3 v. 79). Le cas est donc sans appel.
Ce qui rend du même coup impertinente l'idée que la position de Jésus sur la
question fût un rajout des évangélistes voire une méprise sa part. De bout en
bout de l'Évangile, il est resté fidèle à cette même logique que nous avons
mise en évidence à l'avance à travers l'histoire d'Israël et qui, jusqu'à
présent, ne peut qu'embarrasser la plupart des chrétiens.
En tout cas, ils ont intérêt à ne pas commettre les mêmes erreurs que les
Juifs. Cela ne sert à rien de chercher à éluder les problèmes. Il vaut mieux
y faire face et les résoudre avant de penser à aller de l'avant. La
problématique du christianisme, bien qu'elle apparaisse à priori très
complexe, peut être résolue. Le tout est une question de méthode.
Si Jésus de Nazareth est malgré tout le Roi des rois, si le Royaume des cieux
n'est pas de ce monde, si l'au-delà est le sein d'Abraham, si le sein
d'Abraham est la terre promise et si la terre promise est le paradis,
conclusion?
Un jeu d'enfant. En principe, même un arriéré mental peut trouver la réponse.
Et pourtant les plus grands savants et spécialistes en sont passés à coté
pendant des siècles. C'est là le grand mystère de la conscience. On ne peut
comprendre certaines choses si cela n'a pas été donné d'en haut (Luc 10 v.
21). De plus, il faut compter avec la Bête qui, en se mettant en croix entre
le conscient et le subconscient de l'homme, l'empêche de réaliser la
plénitude de son être.
L'Evangile
de Jean à la rescousse de la Vérité.
Parlant de la Bête, certains d'entre ceux qui auront la chance de prendre
connaissance de ce texte doivent entendre au fond d'eux une voix leur disant
: " Ce ne sont là que des déductions intellectuelles. Elles ne prouvent
rien. Jésus, lui, ne s'est jamais prononcé clairement sur la question."
Le mensonge, on connaît. Le père du mensonge aussi, on connaît. Le sort qui
est voué à ses manœuvres, on n'en doute aucunement : la Vérité triomphe
toujours. Non seulement Jésus a évoqué directement la question, mais cela été
également rapporté dans le Nouveau Testament. A tous ceux que cela
étonnerait, il est conseillé de se référer au chapitre 8 de l'Évangiles de
Jean, à partir du verset 20 notamment. Ici, nous nous bornerons à citer
l'essentiel.
Les Juifs lui dirent : " Maintenant nous savons que tu as un démon.
Abraham est mort, les prophètes aussi et tu dis : « Si quelqu'un garde ma
parole, il ne goûtera jamais la mort.» Es-tu plus grand qu'Abraham, notre
père, qui est mort? Les prophètes aussi sont morts. Qui prétends-tu être?
"
Jésus répondit : " Si je me glorifie moi-même, ma gloire n'est rien;
c'est mon père qui me glorifie, lui dont vous dites : « Il est notre Dieu »,
et vous ne le connaissez pas; mais moi, je le connais; et si je disais : « je
ne le connais pas », je serais semblable à vous, un menteur. Mais je le
connais et je garde sa parole.
" Abraham, votre père, exulta à la pensée qu'il verrait mon
jour. Il l'a vu et fut dans la joie."
Les Juifs lui dirent alors : " Tu n'as pas cinquante ans, et tu as
vu Abraham!"
Jésus leur dit : "En vérité, en vérité, je vous le dis: avant
qu'Abraham existât, Je suis.
Ils ramassèrent alors des pierres pour les lui jeter; mais Jésus se
déroba et sortit du temple. (Jean 8 v. 52-60)
Casse-tête
hébreu.
" Abraham, votre père, exulta à la pensée qu'il verrait mon jour.
Il l'a vu et il fut transporté de joie" ( Jean 8 v. 56 )
Voilà une petite phrase qui, pendant des siècles, a donné bien du fil à
retordre aux plus grands exégètes et spécialistes de la Bible. En effet,
c'est l'un des versets les plus obscurs du Nouveau Testament, et on ne
pouvait pas s'empêcher de lui chercher une explication. Une explication qui
serait, bien entendu, en conformité avec la doctrine officielle du
christianisme. C'est justement là où commence le blocage. Mais, avant
d'initier une nouvelle tentative d'explication, examinons de plus près les
différents lieux communs relatifs à ce verset capital de l'Evansville de
Jean.
Lorsque Jésus parle de son Jour, on aurait tendance à faire le rapprochement
avec différents jours importants sa vie. Le jour de sa naissance par exemple,
le jour supposé de son avènement ou encore le fameux Jour du Seigneur décrit
dans l'Ancien Testament qui pourrait s'appliquer à Jésus selon la doctrine
chrétienne. Mais le moins que l'on puisse dire, c'est qu'au moment où Jésus
parlait, ni le fameux Jour du Seigneur ni le jour de l'avènement glorieux du
Messie n'était encore pas arrivé. S'agirait-il alors du jour de sa naissance?
Peut-être. Cependant, est-ce vraiment là la question?
Dans la vie, il faut être pratique. Pour conserver des chances de résoudre un
problème, il faut commencer par le poser. Or quel est le problème ici? Il est
clair : comment Abraham, mort il y a deux mille ans, a-t-il pu voir l'un des
jours de Jésus, peu importe lequel?
Aujourd'hui, on sait de manière indiscutable à peu près à quelle époque a
vécu Jésus, on arrive même à dater approximativement les principaux
événements de sa vie. Et quel que soit l'habillement mystique dont on
voudrait revêtir l'expression "voir le jour", elle reste une référence
au temps, à l'histoire. Pour le moment, on ne va pas se perdre dans d'autres
considérations de ce genre parce que la situation est suffisamment claire.
Selon l'analyse la plus élémentaire, ce verset de l'Évangile de Jean
implique, dans un premier temps tout au moins, qu’Abraham était vivant en
chair et en os au début de notre ère et qu'il fut un proche de Jésus de
Nazareth.
Dilemme doctrinal .
A l'instar des Juifs dans le Nouveau Testament, la réaction première de
beaucoup de chrétiens serait d'écarter du revers de la main une pareille
éventualité. Ils se trouveront sans doute conforter dans leur position par le
fait que la présence d'Abraham n'a jamais été signalée dans l'entourage de
Jésus ni nulle part en Palestine à l'époque de l'occupation romaine. Jésus, lui,
est pourtant formel sur la question.
En examinant l'histoire d'Israël, nous avons vu comment l'orgueil de son
peuple l'a poussé à croire qu'il était plus intelligent et plus sensé que
Dieu et à ne s'en faire qu'à sa tête. Depuis ce temps, la nature humaine n'a
pas changé. Ceux qui, aujourd'hui, se reconnaissent plus ou moins dans
l'enseignement de Jésus sont exposés à la même tentation.
En fin de compte, pourquoi les Juifs aussi bien que les chrétiens se
montrent-ils si réfractaires à l'idée qu'Abraham aurait pu faire un détour
par la Palestine il y a deux mille ans. Parce qu'elle heurte la raison? Non,
bien au contraire.
Pour approcher la question, on est obligé de revenir à ce fameux problème
moral que nous avons déjà soulevé dans le cas spécifique d'Israël. En
général, les hommes préfèrent agir dans le noir, car ils savent combien leurs
actions sont mauvaises. Mais ils y prennent leur plaisir et n'aimeraient que
cela cesse pour rien au monde. C'est triste mais c'est comme cela. En résumé,
ils préfèrent suivre les élans destructeurs de la chair plutôt que les normes
salvatrices de l'absolu. Et cette attitude se reflète même dans leurs
systèmes de pensée.
Dans le Judaïsme comme dans le Christianisme, on ne s'est jamais préoccupé de
statuer sur le sort final d'Abraham. Ce qui constitue un manquement
incroyable. En fait, ce qu'on recherchait, ce n'est pas tellement l'absolu,
mais plutôt une façon d'assujettir l'histoire à ses propres intérêts. Et la
voie la plus rapide et la plus simple sera la meilleure. Mais c'est une
erreur. L'histoire n'est sans doute pas Dieu, comme certaines philosophies
modernes tendraient à le faire croire. Toujours est-il qu'on ne peut
connaître Dieu qu'à travers elle. Et se méprendre sur l'histoire c'est se
méprendre sur Dieu.
Or, les Juifs n'ont jamais voulu faire l'effort nécessaire pour comprendre
leur histoire. Ils n'ont rien prévu au cas où Dieu déciderait de faire
justice à Abraham en le ressuscitant d'entre les morts et en le mettant enfin
en possession de la terre promise. Par égoïsme, ils semblaient plutôt miser à
cent pour cent sur une disgrâce d'Abraham et une infidélité pour ne pas dire
une démission de la part du Dieu de la Bible. Comme on l'a déjà vu, le grand
péché des Juifs fut de vouloir ramener l'histoire à eux-mêmes et récupérer à
leur profit exclusif l'héritage d'Abraham. Jésus de Nazareth n'a pas manqué
de le leur reprocher dans la parabole des vignerons homicides (Marc 12 v.
1-12) mais en vain. La petite logique étriquée des Juifs rencontrait à
merveille l'idée personnelle qu'ils se faisaient de l'histoire, pourquoi y
renoncer? En de fin compte, ils ont préféré en arriver au plus odieux des
crimes plutôt que d'accepter de revoir leurs idées bornées.
Le
nœud de la question.
La grande différence entre Juifs et chrétiens, on la connaît déjà : Les uns
ont refusé catégoriquement de prendre en compte l'enseignement de Jésus de
Nazareth, tandis que les autres, parmi eux beaucoup de Juifs de souche, ont
trouvé un sujet d'espérance dans la doctrine de la résurrection prêchée par
ce dernier. Cependant, les disciples de Jésus, eux non plus, ne comprennent
pas l'histoire et n'ont guère montré jusqu'ici plus de prévoyance que les
Juifs. Eux non plus ne semblent avoir envisagé un retour d'Abraham dans
l'histoire et ne pourraient qu'être pris au dépourvu, embarrassés au plus
haut point devant cette éventualité.
Comme on l'a démontré précédemment, il n'y a pas de compatibilité entre la
fonction historique d'Abraham, maître désigné du monde et père spirituel de
l'humanité et celle du Messie, roi des rois et seigneur des seigneurs. La
seule et unique façon d'envisager une cohabitation devenue inévitable entre
ces deux personnages, c'est que le Messie soit Abraham lui-même. Dans les
Écritures et dans la tradition juive, il n'y avait rien qui s'y opposait
vraiment. Qu'Abraham renaisse dans la lignée de David, où est le mal? Par
contre, les choses s'avèrent beaucoup plus compliquées et beaucoup plus
délicates dans le christianisme. Parce que dorénavant le Messie a un nom et,
d'autre part, la majorité des chrétiens déclarés s'imaginent qu'Abraham est
un homme tandis que Jésus est un Homme-Dieu. Il n'y a plus dans ce cas aucune
coexistence possible entre les deux personnages. Ce sera l'un ou l'autre.
Étant donné que, généralement, on croit que Jésus est supérieur à Abraham.
Alors ce sera Jésus.
Si seulement les choses étaient aussi simples.
En tout cas, on comprend maintenant pourquoi un exégète, ayant reçu une
éducation donnée, verra tout dans le verset en question, sauf l'idée nette et
claire qu'elle exprime : il est inconsciemment prévenu contre Abraham. Les
doctrines juive et chrétienne, du moins comme elles sont généralement
présentées, ne laissent plus de place à Abraham. Aussi, ce dernier, avec tout
le respect qu'on lui doit, ferait-il mieux de rester dans sa tombe.
Autrement, c'est le grand chambardement.
Mais à quelque horizon, ou à quelque culture qu'appartiennent les hommes, ils
sont tous régis, comme le reste de la création d'ailleurs, par une valeur
universelle : la raison. C'est pourquoi tout le monde admettra la logique
suivante : pour qu'un Israélite puisse venir recueillir par défaut l'héritage
d'Abraham, son père, -- c'est exactement ce dont il s'agit dans le
messianisme -- il faudrait considérer
ce dernier mort pour toujours. Les Juifs, comme on l'a déjà vu,
n'avaient pas de problème avec cette perspective. Ils semblaient se dire :
Abraham est mort, c'est la vie; mais une promesse, c'est une promesse. Une
promesse, c'est une dette, diraient d'autres. Généralement, lorsqu'on a
contracté une dette auprès d'un défunt, on s'en acquitte auprès de sa
famille. Alors, Dieu va faire de même à l'égard d'Israël. Non seulement les
Juifs pensaient comme des hommes, ils prenaient aussi Dieu pour un homme.
Ce peuple qui a su inculquer au monde l'idée d'absolu avait lui-même toutes
les peines du monde à s'y conformer. Pourtant on ne progresse pas dans
l'histoire à reculons. Le monde judéo-chrétien a depuis longtemps identifié
Dieu à l'Absolu, il n'a plus d'autre choix que de rester conséquent avec
lui-même. Créateur de l'univers, Yahvé en est théoriquement la première et la
dernière référence. Il ne saurait se trouver à la traîne des événements. La
mort d'Abraham ne saurait le surprendre. Supposer le contraire revient à admettre
qu'il est un menteur et un incapable, bref, qu'il n'existe pas.
La
solution du problème.
Dans l'équation qui se présentait aux Juifs, Yahvé, l'Éternel, ne saurait
faire figure de variable. Il est supposé être une référence absolue, celle-là
même qui, sans que l'homme en doute, lui permet de raisonner. Si Dieu pouvait
être victime de ses humeurs, si le temps pouvait le changer, eh bien, c'est
fini. Sans la notion d'absolu, on fait ce qu'on veut, on pense comme on veut.
Il n'y a plus de vérité, plus de justice. La raison du plus fort fait office
de loi. C'est le système que beaucoup d'hommes, parmi eux de nombreux Juifs,
aimeraient voir perdurer. Mais on ne piétine pas impunément la réalité : tôt
ou tard, on se fait rattraper par la justice cosmique. La nation Israélite
l'a appris à ses dépens.
Pourtant elle n'avait qu'à rester fidèle jusqu'au bout à la notion d'absolu,
et elle n'aurait pas connu ces déboires. Au contraire, elle aurait fini pour
résoudre la problématique centrale de son histoire. En effet, puisqu'en
théorie Dieu savait dès le commencement que son Élu allait mourir, et
considérant que malgré sa toute puissance, il n'a rien tenté pour l'arracher
à son sort pas plus qu'il ne le fera pour Jésus, c'est que la mort ne
constitue pas un problème pour son pouvoir illimité. Deux mille ans
d'histoire n'ont pas suffi aux Juifs pour faire ce simple raisonnement.
On a vu comment ce peuple s'était montré longtemps réfractaire à l'idée d'une
survie après la mort. Ce ne fut que vers la fin de son existence nationale
qu'il a seulement commencé à envisager cette possibilité sans trop y croire.
Pourtant on aurait dit, à lire les Évangiles, que l'idée de l'immortalité du
Messie, par exemple, était communément acceptée en Israël du temps de Jésus
de Nazareth (Jean 12 v. 33-35). Les Juifs, on s'en souvient, voulaient
fondamentalement échapper aux aléas de l'histoire. Pour cela, le royaume du
Messie doit subsister à jamais. Par conséquent, le futur roi des rois ne peut
pas être sujet à la mort. Tout incrédules qu'ils étaient, ils se sont faits
prendre au piège de la logique. Malheureusement, l'évolution mentale d'Israël
s'est arrêtée là. Il fallait extrapoler. Pourquoi l'immortalité ne
s'appliquerait-elle pas également à Abraham?
Bien qu'il y ait eu cette fameuse querelle entre Pharisiens et Sadducéens à
propos de la résurrection des morts justement; bien que la possibilité d'un
retour d'un grand personnage de l'Ancien Testament dans l'histoire n'ait
jamais été écarté en Israël (Malachie 4 v. 56); (Marc 8 v. 27-31); bien que,
d'une façon générale, les Juifs eussent en main tous les atouts pour réussir,
ils ont quand même échoué. Au cours des chapitres précédents, on a vu
pourquoi. Et il n'est pas superflu de le rappeler ici : si le subconscient de
l'homme est directement branché sur l'absolu et sait tout d'inspiration, le
conscient reste la chasse gardée de la raison, et avant que l'information la
plus simple arrive à y faire son chemin, il faut une procédure incroyablement
compliquée. Et tant qu'une information n'a pas atteint le conscient, c'est
comme si elle était complètement ignorée. Les Juifs ne se sont pas donnés la
peine de poser les problèmes et de les résoudre rationnellement. Dans la
confusion, ils ont plutôt fini par créer un grave quiproquo à propos du
Messie. Malheureusement, les chrétiens, eux aussi, sont tombés dans le
panneau.
A
qui doit s'appliquer la Promesse?
Précédemment, il nous a été donné de faire référence à Paul, l'un des
principaux doctrinaires du christianisme des débuts. On a vu comment il a été
amené à toucher du doigt la problématique centrale de l'histoire d'Israël
sans en avoir vraiment conscience. Justement, quelle était cette question
fondamentale à laquelle tout membre du peuple élu devait s'efforcer de
répondre?
On pourrait la formuler entre autres de cette façon : à qui doit s'appliquer
la promesse de Dieu, à Abraham lui-même ou tout simplement à sa descendance?
Quelle coïncidence, ce fut exactement la question que Paul semblait se poser
à un moment donné (Romains 4 v. 13). Curieusement, il n'a pas vu dans cette
situation un problème majeur puisqu'il a finalement opté en faveur de la
descendance d'Abraham (Galates 3 v. 16), estimant peut-être que la vieille
logique juive faisait l'affaire de son nouveau Maître et Seigneur. Eh bien,
non! Le malheur d'Abraham ne peut en aucune façon faire le bonheur de Jésus.
En tout état de cause, les principes s'imposent à tout le monde. Pour que
Jésus puisse venir recueillir à titre personnel et pour toujours l'héritage
d'Abraham, son père, il faudrait au préalable que ce dernier soit constaté
mort, anéanti pour le temps et l'éternité. Dans le cadre du judaïsme,
l'allégation de Paul aurait pu faire un bout de chemin puisque dans la
mentalité attardée des Juifs, la mort est définitive. Mais, dans la logique
chrétienne, elle tourne court au départ. L'ironie de la situation c'est que
Paul annonce la bonne nouvelle de la résurrection en laissant supposer
qu'Abraham a disparu de la circulation à jamais. Il n'y avait sans doute pas
de mauvaises intentions chez lui, mais tout de même un manque certain de
coordination de la pensée. Et c'est là tout l'enjeu de l'histoire. C'est
l'absolu ou rien. La moindre erreur, la moindre omission dans la conduite de
la réflexion, et l'on passe à coté de la vérité. Heureusement, aujourd'hui,
nous savons que la doctrine de la résurrection, pilier de la religion
chrétienne, est née justement à partir d'une réflexion sur le destin
d'Abraham. Et nous n'allons pas tarder à voir sur quoi va déboucher, en
définitive, la logique de l'histoire d'Israël .
Une
question inutile.
C'est le propre de l'homme de se tromper et d'évoluer. Mais, pour Dieu, il
n'a jamais été question à aucun moment de la durée de manquer à la parole
qu'il avait donnée à Abraham. La Bible lui en est témoin. Tous ceux qui
douteraient de ce fait n'ont qu'à se référer au livre de la Genèse où Abraham
insiste pour savoir s'il entrerait vraiment en possession de la terre
promise. Et son Dieu ne s'est pas fait prier pour le lui confirmer (Genèse 15
v. 7-11). Ce passage de la Bible peut paraître mince comme argument. L'homme
moderne trouvera peut-être invraisemblable qu'un Dieu s'adresse directement à
un homme ou que le processus de conservation de ces traditions n'est pas très
clair. Mais le croyant, lui, il voit dans la Bible non pas des chroniques
journalistiques ou scientifiques, mais Dieu qui cherche à communiquer avec
l'homme à travers des événements réels ou imaginaires. Jésus, lui aussi, eut
recours à des paraboles pour enseigner les foules. Le langage préféré de
Dieu, c'est donc celui de la dialectique historique. Découvrir la logique qui
sous-tend les événements, c'est découvrir la pensée de Dieu.
S'il est vrai que le Dieu de la Bible a également formulé les promesses à
l'égard de la descendance d'Abraham, il l'a fait tout d'abord à l'égard de ce
dernier personnellement. Or, le livre de la Genèse nous apprend que le
patriarche hébreu est mort en étranger sur la terre de Canaan qui devait être
la sienne. Pendant longtemps, les Israélites semblaient considérer ce fait
comme ce qu'il y avait de plus normal. Mais à quoi bon miser sur l'absurde? A
quoi bon pratiquer la politique de l'autruche en enterrant sa conscience pour
ne pas voir les problèmes? Pourquoi ne pas envisager de préférence et en
toute sérénité l'hypothèse d'un déploiement cyclique de l'Histoire et d'une
marche épisodique d'Abraham jusqu'à la véritable terre promise?
Contrairement à beaucoup de peuples qui se contentaient de vivre, les Hébreux
pouvaient se vanter d'avoir une véritable histoire avec une problématique
très claire. Comme nous l'avons vu en nous penchant sur le cas juif, plus on
est éloigné du centre de l'histoire, moins on risque de comprendre la vie. Le
peuple élu, lui, se trouvait au cœur de cette dynamique et avait la chance
incroyable de résoudre le mystère de la vie et de la mort. Une chance qui se
présente peut-être tous les deux mille ans. En résumé, ils n'avaient qu'à se
poser les vraies questions et l'histoire se chargeait d'apporter les
réponses.
Malheureusement, ces questions n'ont jamais été posées comme il se doit. Deux
millénaires plus tard, nous ne nous ferons pas prier pour les soulever à leur
place, parce que cette histoire intéresse tout le monde en fin de compte.
Alors, la vie est-elle une succession d'événements fortuits ou peut-on parler
de rationalité dans le déploiement des événements? Dans le second cas de
figure, comment expliquer qu'Abraham qui s'est donné tant de mal, qui a
accepté tant d'épreuves soit mort sans avoir vu la réalisation de la Promesse?
Au fond, cette réalité qu'on appelle la mort ne serait-elle qu'un passage
dans une autre sphère? Dans cette éventualité, Abraham est-il seulement parti
poursuivre sa marche jusqu'à la terre promise dans un autre temps et un autre
espace? Y parviendra-t-il un jour? Bref, Dieu restera-t-il fidèle jusqu'au
bout à la promesse qu'il a faite à son Élu?
On ne l'aurait pas cru, mais c'est une chance de rencontrer des problèmes
dans la vie. Au moins, on aura des questions à se poser. C'est seulement en
se posant des questions qu'on finit par se rendre compte de certaines
réalités, en un mot, qu'on peut développer sa conscience. Il est facile pour
une personne vivant dans la périphérie de l'histoire de se dire : "la
Bible, c'est la parole de Dieu, tout doit y marcher comme sur des
roulettes". En d'autres termes, le problème des Juifs, ce n'est pas son
problème. C'était totalement différent pour Jésus de Nazareth. Lui, il était
juif à part entière. Et les questions qui se posaient à lui menaçaient le
bien-fondé de la religion d'Abraham et du même coup l'existence même de sa
nation. On comprend alors mieux les raisons qui le poussaient à résoudre une
fois pour toutes la problématique de l'histoire d'Israël.
Même de nos jours, bien des religions et systèmes de pensée ne tiennent pas
en compte la notion d'absolu. Jusqu'à l'entrée en scène des Hébreux, les
dieux n'avaient aucune obligation d'être parfaits. On prêtait à certains des
conduites franchement immorales, et tout le monde trouvait cela normal. Avec
des hommes comme Abraham ou Jésus de Nazareth, l'humanité va progressivement
sortir de son sous-développement mental. Le premier a introduit dans la
pensée humaine la notion d'absolu, le second l'a portée à son paroxysme.
En théologie pratique, le Dieu d'un homme n'est pas celui qu'il craint ou
qu'il prétend adorer mais celui qu'il aime. Tout naturellement, le jeune
Jésus de Nazareth s'était pris d'une véritable passion pour la vérité, la
justice, l'absolu en mot. Il était lui-même tellement perfectionniste qu'il ne
concevait pas qu'une divinité, serait-ce Yahvé, le Dieu de son peuple, puisse
penser et agir vaille que vaille. Non, un être parfait ne s'amuse pas à
lancer des promesses en l'air. Il ne se déshonore pas en manquant à sa
parole.
Heureusement pour Jésus, Yahvé était justement cet absolu auquel il aspirait
et qui en réalité l'attirait vers lui. En effet, le Dieu d'Israël ne
demandait qu'à être découvert. Il suffisait en fait de poser la question de
sa véracité et de la validité de son engagement vis-à-vis d'Abraham pour se
rendre compte de ce qui a échappé à la quasi-totalité des Juifs, à savoir que
toute l'histoire de leur pays a été bâtie autour de l'idée de la fidélité
indéfectible de Dieu à la Promesse faite à son Élu. A mesure que le voile
tombera sur l'histoire, cette idée deviendra de plus en plus claire. En
effet, Il existe beaucoup d'aspects intermédiaires de l'histoire d'Israël sur
lesquels nous n'insisterons pas pour le moment mais qui ont sans doute joué
un rôle important dans la prise de conscience de Jésus de Nazareth. Nous
avons choisi délibérément de nous concentrer sur le début et la fin de cette
histoire et les deux personnages qui les symbolisent
La question précise qui est évoquée ici et dont les théologies juive aussi
bien que chrétienne n'ont apparemment pas fait grand cas était et reste d'une
importance telle que le Dieu d'Abraham, avant toute disposition ultérieure, a
jugé bon de procéder à une mise au point préalable sur ses véritables
intentions et de prendre en la circonstance l'histoire pour témoin.
Aujourd'hui encore, peu de gens s'en doutent, mais le témoignage le plus
convaincant de la fidélité de Dieu à la parole donnée et, partant, de la
réalité de son existence, c'est Jésus lui-même qui est supposé l'apporter. Il
l'apportera tout d'abord envers et contre l'opinion de la plupart de ses
compatriotes. Cependant, son témoignage pour rester efficace se devait d'être
indirect (Jean 8 v. 54). Cela peut sembler paradoxal mais c'est comme cela.
Il faut seulement se rappeler que Dieu est en quelque sorte la dimension
supérieure de la conscience humaine. Pour atteindre Dieu, c'est-à-dire ce
niveau supérieur de conscience, le moyen le plus sûr reste la dialectique.
Jésus de Nazareth, lui-même, a été obligé de faire son petit cheminement jusqu'à
la Vérité. S'il s'était exprimé ouvertement devant ses compatriotes, ils se
seraient trouvés dans l'obligation de le croire sur parole et n'auraient pas
eu les moyens de prendre conscience, donc de rencontrer Dieu. En fait, il
était le seul en son temps à pouvoir appréhender la vérité. Pour que cette
vérité appartienne maintenant à l'histoire et soit accessible à tout le
monde, il a fallu que Jésus lui-même entrât dans l'histoire de la façon que
l'on connaît. Grâce au sanglant hommage qu'il a rendu à la Vérité, le monde
peut à son tour connaître la Vérité. Alors, il pourra prendre conscience de
son ignorance, de ses erreurs, de ses peurs injustifiées. A partir de là, il
pourra s'en libérer.
Contrairement à d'autres religions dont le fond de commerce repose sur
l'agnosticisme, dans le judéo-christianisme, on peut et on doit savoir. Avec
l'absolu pour boussole et l'histoire pour témoin, n'importe qui peut vérifier
aujourd'hui si Jésus de Nazareth était réellement celui qu'il affirmait être.
Dans le système philosophique issu d'Israël et dans la réalité tout court, il
ne peut exister qu'une seule vérité et nul ne peut enfreindre les principes
dictés par la Raison, serait-ce le Fils unique du Dieu tout-puissant, parce
que la Raison, la Sagesse comme dit l'Ancien Testament, est en quelque sorte
Dieu lui-même. Maintenant, le tout consiste à déterminer si la vérité de
Jésus de Nazareth correspondait à l'unique Vérité qui puisse être, celle que
nous n'avons cessée d'expliciter depuis le début.
Pour ce faire, commençons par supposer un instant que Jésus de Nazareth était
un Juif mal intentionné qui aurait conçu l'idée d'une vaste imposture en se
faisant passer pour le Messie. S'il lui restait malgré tout un minimum de bon
sens, quelle serait la première précaution à prendre dans son cas? C'est
simple : il devait se donner la peine de bien sceller la tombe d'Abraham afin
de pouvoir se poser en toute quiétude comme le nouvel héritier du monde. Or,
qu'est-ce qu'il a fait? Il n'a cessé de proclamer à qui veut l'entendre
qu'Abraham est vivant. Mais si Abraham est vivant, il reste le maître du
monde, le père et forcément le chef de l'humanité, conformément à la promesse
qui lui a été faite. Alors, Jésus de Nazareth était-il débile au point de ne
pas savoir mentir? Toute la question est là.
Autre
interprétation.
Avant d'arriver au bout de la logique de l'histoire d'Israël, on va revenir
sur le fameux verset 56 du chapitre 8 de l'Évangile de Jean pour examiner un
autre point de vue assez courant dans certains milieux.
Comme on le sait déjà, dans toutes les langues, l'expression "voir le
jour" signifie naître. Certains ont donc compris, comme le texte
l'indique clairement, que Jésus a voulu dire qu'Abraham a vu le jour de sa
naissance. Littéralement, cette interprétation semble valable mais, selon une
certaine logique, elle frise l'absurde. Alors, certains se sont dit :
"Mais non, ce n'est pas possible que Jésus ait voulu accréditer un
anachronisme pareil." Et, en marge de l'évidence, ils vont essayer de trouver
leur propre explication à ces paroles obscures de Jésus. Ils vont, en fin de
compte, aboutir à un montage saisissant.
Depuis longtemps, certains théologiens ont remarqué une frappante
ressemblance entre l'histoire de Jésus et celle d'Isaac. Le destin semble les
avoir désignés tous les deux comme victimes expiatoires et comme héritiers
d'Abraham. En réalité, on ne peut pas parler d'analogie entre ces deux
situations. D'une part, le sacrifice d'Isaac n'a pas eu lieu et, d'autre
part, ce dernier assurait la succession d'Abraham le temps d'une génération
tandis que Jésus venait réclamer les fruits de la Promesse à son compte
personnel et pour l'éternité, cela fait une grosse différence. Toujours
est-il qu'on trouvait jusqu'ici de bon ton de voir en Isaac une préfiguration
du Christ. Forts de cette présomption, certains se sont imaginés que Jésus
devait plutôt faire une mystique allusion à la naissance d'Isaac. Peut-être.
Mais tout de suite une question : qu'est-ce qu'Isaac vient chercher là?
Le problème ici, c'est que de l'avis de beaucoup, le fait pour Abraham
d'avoir assisté à la naissance d'Isaac et de s'en réjouir est historiquement
correct. Quant au cas de Jésus, l'éventualité leur parait tellement absurde
que ce n'est même pas la peine d'y penser.
Voyez-vous, 2000 ans plus tard, des chrétiens convaincus sont plus que jamais
décidés à commettre la même erreur que les Juifs. A la rigueur des rigueurs,
on pourrait trouver des circonstances atténuantes à ces derniers. Mais pour
l'homme qui a la chance de vivre par les temps qui courent, il n'y en a pas.
Parce que l'homme moderne sait pertinemment que sa perception du temps est
fausse; pourtant il continue à réagir comme s'il n'en savait rien. Et c'est
là tout le drame du genre humain : même en connaissance de cause, il n'arrive
à se défaire de la bêtise.
Le
temps et l'éternité.
Dans la Bible le nom de Dieu est Yahvé, ce qui voudrait dire ; Je suis.
De là, on peut comprendre qu'il n'a jamais été, qu'il ne sera pas, qu'il est
tout simplement. Nullement confiné dans le temps, il confond hier,
aujourd'hui et demain en un même jour. Cette innovation théologique due aux
Hébreux date déjà de près de quatre mille ans. En la comparant aux navrantes
mythologies des peuples environnants, on mesure mieux l'énorme fossé qui
existait sur le plan mental entre eux et Israël. Il a fallu attendre le
vingtième siècle pour que l'homme puisse envisager de manière profane la
toute relativité du temps. Cette reprise des préceptes de la Bible, certains
la considèrent même comme scientifique. Malgré le crédit dont jouit la
science auprès de l'homme de la rue, malgré toute la publication dont ces
théories que l'on croit fondées ont fait l'objet, sans parler des
innombrables oeuvres de fiction qu'elles ont inspirées, les hommes ne se sont
pas montrés si pressés que cela de revoir leur conception bornée de la vie.
Toujours est-il que même pour la science moderne la mort d'Abraham ne peut
vouloir rien dire. Certains physiciens ne prétendent-ils pas que si on
pouvait dépasser la vitesse de la lumière par un moyen quelconque, on
réussirait à remonter dans le temps et ramener Abraham au vingtième siècle ou
le déposer à n'importe quelle période de l'histoire?
Cette convergence entre la science et la religion doit surprendre plus d'un.
On a longtemps cherché à les opposer, comme étant l'une du domaine du
rationnel et l'autre de l'irrationnel et sous bien d'autres prétextes encore.
Certains scientistes ont longtemps espéré que la science viendrait à bout des
superstitions religieuses. C'est mal comprendre la réalité de l'univers.
Dieu, c'est justement cette valeur immuable qui permet aux mêmes causes de
produire les mêmes effets. De toute façon, on ne peut raisonner que par
rapport à une référence sûre, invariable et universelle. Ainsi, quoi qu'on en
dise, le concept d'absolu reste incontournable. C'est seulement avec cette
référence, que l'homme peut espérer boucler la boucle logique et parvenir à
un niveau supérieur de conscience qui lui garantirait la vraie liberté.
Cependant, le scientisme ne détient pas le monopole de l'erreur et de
l'exagération. L'image que beaucoup de gens aimeraient se faire de Jésus de
Nazareth, c'est celui d'un magicien qui s'amuse à briser les lois de
l'univers. Même des chrétiens plus ou moins avisés auront du mal à voir en
leur Christ un esprit rigoureux et rationnel, à cause peut-être des miracles
qui lui ont été attribués, mais ça, c'est une autre histoire. En réalité,
notre étude l'a prouvé, c'est exactement le personnage qu'il fut. Il fut, si
on peut employer cette image, un scientifique de l'histoire. Nous avons vu
comment, par la méthode déductive, il a fini par élaborer sa doctrine de la
résurrection. Et, aujourd'hui, la question d'une survie après la mort relève
plus de la raison que de la foi. Le problème n'est plus de croire ou de ne
pas croire en la résurrection, de faire confiance à Jésus ou de s'en défier.
Il y a tout simplement en présence deux systèmes de pensée diamétralement
opposés, complètement incompatibles entre lesquels chaque être humain est
obligé de choisir. Pas question de rester neutre et surtout pas d'amalgame
entre les deux. Vous faites votre choix et vous l'assumez jusqu'au bout.
Il faut choisir entre un monde complètement livré au hasard, où les
phénomènes physiques n'obéissent à aucune loi, où aucun raisonnement n'est
possible faute de référence, où par conséquent aucune science ne peut exister
; un univers voué au néant, où la mort est la règle et un autre régi par des
principes, où la raison soutient le développement de la pensée.
De toute évidence, le premier monde auquel il est fait allusion ici n'est
certainement pas la terre. Si quelqu'un n'arrive pas à aller jusqu'au bout de
la logique de l'absolu, c'est son problème. Cela ne remet pas en cause ce
concept. En revanche, on ne saurait opter pour un monde régi par des
principes et ne pas aller jusqu'au bout de cette logique. Ce serait encore
plus catastrophique que de nier l'évidence.
Ainsi, en partant du principe d'un monde ordonné, l'homme est finalement
parvenu à envisager par le biais de la science, une possibilité de vaincre la
mort. Bien que la preuve de l'imperfectibilité de ces théories scientifiques
ne soit pas faite, bien qu'il demeure fort improbable qu'un jour l'homme
arrive à dépasser la vitesse de la lumière par des moyens conventionnels,
cette histoire a quand même le mérite d'attirer l'attention sur une promesse
religieuse vieille de plusieurs millénaires. Mais ce qui est le plus
important à retenir dans la démarche scientifique, et qui d'ailleurs a motivé
cette digression, c'est la méthode. Des sciences expérimentales à l'histoire,
de l'histoire à la religion jusqu'à la métaphysique, elle est la même.
En conclusion, on ne peut prétendre croire en Dieu et s'imaginer qu'Abraham a
disparu de la circulation à jamais. Ce serait un accroc fait à la raison. Il
fallait choisir son camp. Ou bien on croit en l'absolu ou bien on n'y croit
pas.
L'apôtre Pierre, pour soutenir la foi des premiers chrétiens, leur a écrit :
" un jour c'est comme mille ans pour Dieu et mille ans comme un
jour" (II Pierre 8 v. 8) ; (Psaumes 90 v. 2-5). Donc, le principe de la
relativité du temps était connu des Hébreux depuis longtemps.
Malheureusement, ils n'ont pas pensé à l'appliquer dans leur interprétation
de l'histoire. Loin des scénarios de science-fiction, la théologie hébraïque
avait résolu à l'avance le problème de la vie et de la mort. De son point de
vue, Dieu ne se trouve pas dans la position d'un homme du vingtième siècle ni
dans celle d'un juif d'il y a deux mille ans. Il est en principe présent
partout et à tout moment. Puisqu'il ne considère pas l'histoire à partir d'un
point unique, la mort d'Abraham devient tout bonnement inconcevable pour lui.
Le problème ici vient du fait que le commun des humains n'a pas assez
d'imagination pour gérer simultanément un grand nombre d'informations et
assurer la parfaite coordination de la pensée. Mais l'idée de la mort, telle
qu'elle est sécrétée par le mental inférieur, n'a jamais été compatible avec
celle de l'existence de Dieu. Par exemple, lorsque les Juifs appellent leur
Dieu le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, ils prennent du même du coup un
engagement logique. A partir du moment où ils considèrent ces trois
patriarches comme sont morts et anéantis, ils considèrent aussi leur Dieu
comme un Dieu de néant. Donc, le vrai Dieu est forcément un Dieu de vivants.
Jésus de Nazareth n'y est pas allé par quatre chemins : pour lui tous vivent
( Luc 20 v. 38 ).
Un vrai chrétien, qui a bien suivi la pensée de son Maître, n'a pas à
s'étonner au cas où ce dernier laisserait entendre qu'Abraham aurait vu le
jour de sa naissance. Puisque selon toute logique Abraham est vivant quelque
part dans le temps et l'espace, là où il se trouve, il aurait très bien pu
voir naître Jésus.
L'objection que soulève tout de suite cette interprétation de ce verset de
l'Évangiles est la suivante: si Abraham était dans l'histoire et se croyait
mortel, on aurait compris qu'il fût tout joyeux à l'idée d'avoir un héritier
pour continuer son oeuvre. Maintenant qu'il a franchi la barrière du temps,
pourquoi serait-il aussi content d'assister à la naissance de quelqu'un qui
viendrait dans la pratique lui ravir ses privilèges comme le premier des élus
et le reléguer au néant?
Il faut parfois considérer les choses sous un angle négatif pour
bien saisir la réalité.
La
position des Juifs dans la Bible.
Avant d'aller plus loin, il faut préciser que l'interprétation précédente, à
savoir qu'Abraham a assisté à la naissance de Jésus n'est pas erronée pour
autant. Littéralement, c'est bien ce qu'a dit Jésus. Dans la pratique, il
existe un tas de façons d'exprimer une même idée selon que l'on veut se faire
comprendre du plus grand nombre, d'une élite, de quelques personnes
préavisées ou selon que l'on veut rester dans le mystère. Manifestement, dans
ce cas précis, Jésus a tenu à voiler sa pensée. C'était à ses interlocuteurs
juifs de décrypter son allégation. Et, à en croire l'évangéliste Jean, ils
ont failli y arriver.
La plupart des gens ne saisissent que le sens premier ou littéral des mots.
Mais ce n'est souvent qu'une indication à suivre une piste de réflexion. Les
Juifs, eux, ont fait au moins un pas en ce sens.
Quand on connaît l'histoire d'Israël, on ne peut ignorer que les Hébreux
avaient l'habitude des langages codés. Ils semblaient raffoler de métaphores,
d'allégories, de paraboles, d'euphémismes et de toutes sortes de figures de
styles. Dans ce contexte particulier, le mot jour serait plutôt pris dans son
sens littéraire et servirait alors de mot générique pour désigner toutes sortes
de périodes de temps. Les Juifs étaient de même culture que Jésus. C'est
pourquoi ils se sont très vite compris.
Et qu'ont donc compris les Juifs?
Ils ont compris que Jésus s'est dit le contemporain d'Abraham. C'est ce
qu'ils ont retenu par déduction. Littéralement, Jésus aurait plutôt prétendu
qu'Abraham est son contemporain. Mais il faut reconnaître que, sur ce point,
la phrase était assez ambivalente. En fait, des deux acceptions possibles de
la phrase, les Juifs ont retenu celle qui heurtait le moins leurs idées
fixes. Pour eux, si à la rigueur des rigueurs entre Jésus et Abraham, l'un a
pu voir l'autre, il ne pourrait s'agir d'Abraham parce que, dans leur esprit,
celui-ci est mort et enterré depuis longtemps, et il ne sera jamais plus
question de lui dans l'histoire. Il reste alors Jésus. Lui au moins, il est
vivant. Mais pour qu'il ait pu voir Abraham, il aurait fallu qu'il soit âgé
de près de deux mille ans. Or, manifestement, Jésus n'avait pas cinquante
ans.
Et, pour les Juifs, la grande aventure de la pensée s'arrête là. Comme le
rapporte l'évangéliste, la Bête a vite fait alors de reprendre ses droits
avec ses inévitables instincts de violence.
Le
poids de la pensée.
S'il est vrai que selon les lois de la nature, confirmées par certaines
dispositions métaphysiques, il n'est pas possible ni d'ailleurs souhaitable
pour un homme de vivre 2000 ans. Toutes les pistes réflexion ne sont-elles
fermées pour autant? Jésus aurait pu avoir vécu du temps d'Abraham et
renaître 2000 ans plus tard. A partir du moment où le fait ne s'est pas avéré
impossible, il reste du domaine du possible.
On connaît l'opinion des Juifs sur ces "illusions métaphysiques".
On connaît aussi la rigidité du dogmatisme du christianisme officiel sur la
question. Faut-il pour autant s'interdire de penser?
Le jour où l'on aura plus besoin de philosopher, on le saura forcément. Cela
voudrait dire que l'homme aurait finalement bouclé la boucle logique,
qu'ayant rétabli l'unité de sa conscience, il est désormais en parfaite communion
spirituelle avec l'Absolu. De toute évidence, on n'en est pas encore là.
Jusqu'à présent, le moyen le plus efficace dont dispose l'homme pour se
soustraire aux ténèbres, c'est la pensée.
Parlant de la grande aventure de la pensée, le cas des Juifs dans ce passage
de l'Évangiles est éloquent : à la première difficulté, ils s'entêtent,
abandonnent le combat et campent sur leurs positions. Mais il faut un peu de
tout pour gagner la guerre contre l'ignorance. De la perspicacité, mais aussi
du sang-froid, du courage, de l'audace. Il ne faut jamais se laisser refouler
par le premier paradoxe qui se présente. Toujours faire preuve de patience
pour explorer toutes les pistes dialectiques possibles et imaginables. Celle
qu'on a tendance à négliger, c'est souvent celle peut permettre d'avancer sur
le chemin de la Vérité.
En résumé, il n'y a aucun mal à explorer la piste qui a été dégagée plus
haut. Il suffit de garder la tête bien placée sur les épaules. La démarche
consiste tout simplement à réunir les preuves permettant de confirmer ou
d'infirmer la thèse selon laquelle Jésus et Abraham étaient contemporains.
Tout de suite, on va se rendre compte qu'on ne dispose d'aucun témoignage
permettant de dire que Jésus a vécu du temps d'Abraham et inversement. Dans ce
cas que faire? On revient à la case départ? Non, il faut procéder avec
méthode. L'absence de preuves corroborant une telle éventualité, handicape la
progression de la pensée dans le sens d'une confirmation de la coexistence
entre Jésus et Abraham. Elle ne permet pas autant d'infirmer la thèse. Le
problème reste toujours posé.
Admettons maintenant que la thèse soit malgré tout fondée. La question qui
s'impose alors est la suivante : qu'est-ce qui a pu se passer pour qu'on soit
resté sans rapport de cet événement ? Les deux sommités du génie hébreu qui
se rencontrent! Ce choc au sommet aurait dû faire des étincelles et laisser
des traces.
Eh bien, ce qui arrive le plus souvent, et probablement dans ce cas précis,
c'est que, confronté à un problème donné et explorant toutes les pistes de
solution, on oublie la plupart du temps de prendre en compte les cas limite.
En effet, la façon la plus singulière, et finalement la plus simple et la
plus pratique pour Jésus d'avoir connu Abraham, c'est d'avoir été Abraham
lui-même. Il fallait y penser.
De
l'hypothèse à la Vérité.
Jusqu'ici, rien ne permet de dire qu'on va déboucher en fin de compte sur la
Vérité et qu'il ne faudrait pas revenir à la case départ. Au moins, on a
franchi plusieurs niveaux de compréhension par rapport aux Juifs, par
exemple. Mieux, on est sorti de ce stade de la réflexion avec une hypothèse
très plausible. Que faire maintenant? Ce qu'on fait toujours dans un cas
similaire, c'est-à-dire mettre l'hypothèse à l'épreuve des faits.
En effet, ni l'opinion de la majorité, ni les décrets d'un groupe donné, ni
la tradition, ni le dogme ne sont habilités à déterminer ce qui est conforme
ou non à la vérité mais l'Histoire seule. Alors, cette idée cadre-t-elle avec
l'entité logique qu'est supposée représenter l'histoire d'Israël?
Répondre valablement à cette question suppose une parfaite connaissance de
cette histoire. Avant même d'en arriver à cette hypothèse, on s’est la peine
de disséquer la mémoire d'Israël et de poser le problème de la cohérence et
de la rationalité des événements ayant marqué l'existence de son peuple. Avec
le concours de la logique, on a même anticipé sur les conditions qui
garantiraient la véracité de la Révélation au regard de l'absolu. A savoir
notamment qu'un Dieu parfait ne peut renier sans aucune forme de procès la
promesse qu'il a Abraham et donner de préférence le monde a un inconnu, même
si cet inconnu se disait Fils de Dieu. Ce qu'il fallait, c'était une preuve
historique de la parfaite identification du Dieu d'Abraham à l'Absolu. Eh
bien, Jésus de Nazareth est venu l'offrir au monde sur un plateau.
En effet, du point de vue de la dialectique historique, l'unique façon pour
Jésus de Nazareth d'entrer en possession du monde et d'officier comme le
Messie c'est d'être Abraham en personne. Car le monde n'a été promis à
personne d'autre. Malheureusement ou heureusement cette logique élémentaire a
échappé au monde judéo-chrétien jusqu'ici. Jésus de Nazareth a beau avouer à
ses compatriotes qu'il est Abraham, tout ce qu'ils ont trouvé à répliquer
c'est: « tu n'as pas cinquante ans et tu as vu Abraham? » Les
théologiens chrétiens pour leur part ont dépensé en deux mille
Ans un véritable trésor d'imagination pour essayer de justifier une
affaire simple comme bonjour.
D'une pierre, deux coups.
Comme on l'a vu, le christianisme n'est pas une religion nouvelle par rapport
au judaïsme. Tout ce qui affecte l'une rejaillit sur l'autre. La confusion
entretenue par les Juifs à propos du Messie a longtemps bloqué les chrétiens
dans leur cheminement vers la Vérité. Maintenant que la problématique
centrale de l'histoire d'Israël a été élucidée, le mystère chrétien
s'évanouit comme par enchantement.
Cette même théorie qui n'en est plus une maintenant non seulement rectifie
l'erreur du judaïsme officiel mais vient aussi sauver le christianisme in
extremis de la catastrophe. En effet, si Jésus n'est pas Abraham, l'héritier
attitré du monde, la religion chrétienne se réduit à une simple imposture.
C'est presque un miracle qu'aucun de ses détracteurs ne l'ait jamais
remarqué. Mais, à la vérité, il n'existe pas de miracle en histoire.
En effet, si quelqu'un est assez doué pour déterminer en marge de l'opinion
générale qu'à partir du moment où Jésus de Nazareth n'est pas lui-même le
détenteur des promesses, le christianisme devient une religion à la gloire de
l'absurde, il pourrait très bien avec un peu de bonne foi parvenir jusqu'à la
vérité absolue. Cependant, tout n'arrive pas à tout le monde comme par
hasard. Il y a ce qu'on appelle en histoire les logiques de boucle, où les
mêmes causes produisent les mêmes effets et les mêmes effets reproduisent les
mêmes causes.
Pour mieux comprendre la situation, considérons qu'il soit possible de
pratiquer une coupure dans la boucle logique sans perdre de vue que
l'histoire n'est pas un jeu ouvert déterminé par la volonté humaine mais une
vaste entreprise de remémoration et de prise de conscience. Cela revient dans
la pratique à considérer que, bien avant Jésus de Nazareth, un païen
contestataire aux prétentions rationalistes ait pu s'adresser aux Juifs de la
manière suivante : "Votre Dieu a fait à votre père une promesse qu'il a
jamais tenue jusqu'ici, s'il ne le rappelle pas à la vie pour le mettre en
possession de la terre promise, c'est qu'il n'est qu'un bon à rien. Ne venez
surtout pas me parler de votre Messie, car si votre Dieu décide de trahir
Abraham pour accorder ses faveurs de préférence à un inconnu, ce serait le
comble de l'absurde. Cela dit, votre Dieu peut encore prouver qu'il est vraiment
Dieu. Il n'est pas trop tard pour lui d'honorer la promesse qu'il a faite à
votre père, en l'intronisant comme le maître incontesté du monde, celui à qui
les nations se réfèrent comme père ou comme chef. Bref, le Messie comme vous
dites."
Considérons que, pour une fois, les Israélites aient décidé de preuve de
sagesse et de se dire :" Non mais, ce païen, il a raison. D'ailleurs, il
n'y a rien dans les Écritures qui s'oppose à cette thèse. Au contraire, c'est
nous qui n'avons pas depuis tout ce temps réussi à interpréter la volonté de
Dieu. Que le Messie soit Abraham lui-même, cela ne pouvait pas mieux tomber.
Maintenant, tout est clair. Notre Dieu attend seulement que les conditions
objectives de la réalisation de sa promesse soient réunies (Ps 110 v. 1) que,
par exemple, nous les descendants d'Abraham soyons sinon comme le sable de la
mer mais au moins assez nombreux pour pouvoir contrôler le monde. Une fois
toutes les conditions réunies, Dieu renverra sur la terre le prophète Élie
(Malachie 4 v. 5-6) pour faire les derniers préparatifs. En dernier lieu,
Abraham reviendra à son tour et o n lui remettra la puissance, la gloire
et le règne. Et tous les peuples, les nations, les hommes de toutes langues
le serviront. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera
point. Et son règne ne sera jamais détruit (Daniel 7 v. 14). Et nous ses
enfants, nous serons les princes du monde."
Mais si les Juifs avaient cette lecture-là de l'histoire, n'importe qui
pouvait se présenter et se faire passer pour Abraham. A partir de ce moment,
il n'y aurait plus moyen de vérifier ni l'authenticité du soi-disant Messie
ni la véracité du Dieu d'Israël par rapport à l'absolu. Ainsi toute vérité
n'est pas bonne à révéler à n'importe quel moment. Par ailleurs, le véritable
Messie doit pouvoir se reconnaître lui-même. Il ne devrait pas avoir à
supposer qu'il est l'Élu du Très-Haut, il doit le savoir. La meilleure façon
d'éliminer tout doute dans son esprit, c'est de le mettre devant un fait
accompli. Alors, il a été décidé que le premier Israélite qui arriverait à
déterminer sans équivoque que la volonté de Dieu, c'est qu'Abraham soit le
Messie devienne lui-même le Messie.
A priori, le pari semblait assez risqué. Lorsqu'on analyse les événements
après coup, le secret messianique ressemble plutôt à un secret de
polichinelle: les intentions de Dieu à l'égard d'Abraham paraissaient
tellement évidentes. En réalité, les choses se révélaient un peu plus corsées
qu'en apparence. Si n'importe qui peut comprendre que le Messie est Abraham,
tout le monde n'en aura pas conscience du premier coup. On s'en souvient, il
a fallu près de deux mille ans de procédure avant que cette vérité
élémentaire n'atteigne une conscience humaine. Cela dit, que la complexité du
processus de prise de con-science ait été voulue par Dieu ou découle d'autres
facteurs, elle tombe bien dans la perspective du fait accompli. L'épreuve
paraissait tellement ardue que le premier Israélite qui en viendrait à bout
s'imposerait automatiquement comme l'homme le plus intelligent et le plus
droit d'Israël depuis 2000 ans. Il deviendrait alors en toute logique le
leader naturel de son peuple. De plus, lorsqu'on arrive à accorder sa pensée
avec la pensée divine, c'est qu'on a touché le plafond. Par conséquent, il
sera difficile à quelqu'un d'autre de faire mieux. Donc, si Messie il y a, il
ne pourrait s'agir selon toute vraisemblance que de cet Israélite-là. Or,
comme l'épreuve visait à le démontrer, le Messie ne peut être qu'Abraham
lui-même. Alors cet Israélite-là deviendrait ipso facto Abraham. Seulement
voilà : on ne devient pas Abraham. On l'est ou on ne l'est pas. Cela veut
dire quoi? Cela veut qu'il n'y avait qu'Abraham lui-même qui pouvait réussir
cette épreuve.
Rien n'a donc été laissé au hasard. Une fois qu'on s'est fait prendre dans ce
genre d'engrenage, on en sort pas. Cela explique pour une bonne part pourquoi
Jésus de Nazareth était si sûr de sa vérité. Pour tous les autres qui n'ont
eu pas la chance d'avoir été Abraham, la vérité doit faire l'objet d'une révélation
expresse. Aujourd'hui, ceux qui prendront le plus de temps à s'accommoder à
cette révélation, seront sans doute les chrétiens eux-mêmes. Parce que la
Vérité les obligera à revoir certaines conceptions ancrées depuis des
siècles. Tenant compte de ce fait, nous avons tenté d'aplanir les sentiers en
commençant par une radiographie de la doctrine communément admise. Au risque
de déranger, on s’est évertué à mettre en évidence les failles et les lacunes
incroyables qu'elle comportait. La situation était tellement grave d'un point
de vue logique, que seule la foi pouvait déplacer cette montagne
d'incohérences d'un siècle à un autre. A ce moment, nous avons cru devoir
mettre tous ceux qui se réclament encore de la révélation de Jésus de
Nazareth en garde contre toute solution de facilité qui consisterait
notamment à couper le christianisme de ses racines historiques pour en faire
une sorte de religion à mystères. Au cours des chapitres précédents, nous
leur avons proposé de préférence de mettre les cartes sur la table et de
traquer patiemment les causes profondes de ces incohérences jusque dans le
judaïsme. On s'en souvient certainement, pour illustrer la terrible
contradiction qui traverse la religion chrétienne, nous nous sommes servi de
ce fameux verset de Paul dans son épître aux Galates :
Si vous appartenez au Christ, vous êtes la descendance d'Abraham,
héritiers selon la promesse. (Galates 3 v. 29)
Par cette petite phrase, et sans s'en douter probablement, Paul a mis le
christianisme le dos au mur. Ces mots peuvent signifier son triomphe aussi
bien que sa ruine, tout dépend de la perspective où l'on se place.
En nous penchant sur le cas de Paul, nous avons vu comment, poussé par
l'esprit de Dieu, ce dernier s'était engagé dans une aventure dont il ne
comprenait pas tout à fait les tenants et les aboutissants. Cependant, en
tant que Juif, il avait gardé un certain sens de l'histoire. Dans ce cas, le
moins qu'il pouvait faire c'est d'essayer de concilier sa nouvelle foi avec
la logique historique. Mais, incapable de se retrouver dans les dédales de la
dialectique historique, il eut cette malheureuse réaction qui a tant coûté
aux Juifs et qui consiste à court-circuiter un problème pour en venir
directement à la conclusion.
Si la conclusion de l'aventure judéo-chrétienne ne fait aucun doute ( en
passant Paul l'a remarquablement énoncée ) ce qui intéresse la conscience,
c'est justement la démarche dialectique. Considéré par beaucoup comme le plus
grand génie du christianisme, Paul l'a pourtant éludée. Que dire alors du
commun des chrétiens?
La situation de la multitude paraît d'autant plus critique que ce sens de
l'histoire retrouvé chez Paul et les premiers judéo-chrétiens s'était
beaucoup atténué avec le temps au profit d'un certain dogmatisme. Et, là-dessus,
on a fini par oublier l'essentiel. Mais que le chrétien d'aujourd'hui en a
une conscience claire ou non, son objectif final, comme le rappelle Paul,
c'est d'avoir sa part dans l'héritage d'Abraham. Maintenant, la question qui
se pose est la suivante : Pour arriver à cette fin, ne pouvait-il pas trouver
mieux qu'un simple intermédiaire en qui se fier totalement? Et puis, en vertu
de quoi, Jésus de Nazareth peut-il faire de n'importe qui un descendant
d'Abraham? Plus grave encore : pourquoi aurait-il besoin de faire de ses
disciples des enfants d'Abraham? N'est-il pas Fils de Dieu et Dieu lui-même?
Du moment où il vous a reconnu comme l'un des siens, tout devait être réglé!
Eh bien, chassez le naturel, il revient au galop. Paul lui-même n'a pas su éviter
la logique historique bien qu'elle semble aller à l'encontre de la doctrine
que plus que tout autre il a contribué à implanter. Heureusement qu'il
n'existe au fond aucune incompatibilité entre la vraie foi et la raison.
Au cours de cette étude, nous avons choisi pour notre part de miser sur
l'absolu. En poussant sa logique jusqu'au bout, nous avons fini par
déterminer que le Messie ne pouvait être qu'Abraham lui-même. A partir de là,
il ne nous était pas difficile de déduire que si Jésus était vraiment le
Messie, il devait avoir conscience d'avoir été Abraham. Il ne nous restait
plus qu'à vérifier dans les Évangiles. En avions-nous réellement besoin? On
l'a fait pour la forme. A partir du moment où on a trouvé la clef de voûte de
l'histoire humaine, les portes de la connaissance s'ouvrent devant soi sans
problème. C'est comme une réaction en chaîne qui remet automatiquement tout
en ordre.
Oui, mais ce n'est pas du tout ce qu'enseigne le christianisme officiel!
C'est vrai. Mais, il fallait s'y attendre, un jour ou l'autre, la part du
divin devait être déterminée une fois pour toutes dans la pensée humaine, ce
qui ne saurait se faire sans déchirures. De toute façon, la situation
deviendrait beaucoup plus problématique si n'importe qui pouvait pénétrer les
plans de Dieu et éventuellement jeter la pagaille dans l'histoire. C'est
pourquoi, jusqu'à la fin des temps, le secret messianique devait rester entre
Dieu et Abraham.
Prenons le cas de quelqu'un qui se présenterait aujourd'hui en faisant des
prodiges extraordinaires et en s'identifiant comme Jésus, le Messie qui
devait revenir, qu'est-ce que cela prouverait? Rien. A peu près tout le monde
s'est déjà fait à l'idée que le Messie c'est Jésus de Nazareth. Pas besoin
d'être malin pour tenter sa petite imposture. D'autre part, à la fin des
temps, la question sera-t-il de savoir qui réussira à épater le monde avec le
prodige le plus fantastique? Non, l'humanité ne va pas passer l'éternité à
croire. Il y a un temps pour chaque chose. Un temps pour croire et un temps
pour savoir. Certains théologiens l'ont, semble-t-il, bien perçu. Ce qu'ils
appellent la parousie ne reviendra pas à déterminer qui est Jésus, qui n'est
pas Jésus, elle consistera surtout en un dévoilement de ce qui s'est
réellement passé au début de notre ère. Il est même une formule consacrée qui
veut que «ce que la religion chrétienne a enseigné dans le mystère deviendra
parfaitement clair à la fin des temps.»
Les choses peuvent-elles être plus claires qu'elles n'apparaissent
maintenant?
A chacun d'apprécier. En tout cas, aujourd'hui, on ne fait plus dire à Paul
que si on appartient au Christ, on est la descendance d'Abraham, héritiers
selon la promesse. Quoi de plus naturel quand on sait que le Christ, le
Messie ou encore l'Élu, dans la pensée de Dieu, n'est autre qu'Abraham. Là où
le drame aurait commencé, c'est dans l'éventualité d'un déphasage entre la
pensée de Jésus et la logique historique. Or la preuve est faite que Jésus
s'est reconnu non seulement comme le Christ, ce qui au fond ne veut rien
dire, -- le messianisme, comme on l'a démontré au début, n'était que le
produit d'une déviation de la pensée hébraïque incapable d'aller jusqu'au
bout de la logique de la Promesse à cause de l'obstacle que lui posait l'idée
de la mort -- mais surtout comme Abraham, l'héritier attitré du monde, ce
qui, aux yeux de l'histoire, fonde tous ses droits.
Les
chemins de l'éternité.
Tout au long de cette étude, nous avons beaucoup insisté sur Abraham. Il faut
dire, sans vouloir entrer dans les détails de la prise de conscience totale
de Jésus de Nazareth, que l'histoire d'Abraham lui a essentiellement servi de
référence. A partir du moment où il a pris conscience qu'il a joué dans le
temps le rôle de l'ancêtre du peuple élu, la question n'était plus là. Il
faut se rappeler qu'à l'origine le Prophète galiléen était un génie qui
cherchait à comprendre l'histoire de son pays. Et un beau jour, il a fini par
boucler la boucle logique. Beaucoup de voyants en Israël n'ont pas eu cette
chance. La communication s'était faite à sens unique. Nous avons vu
précédemment comment Jean le Baptiste et Paul proclamaient la vérité à haute
voix sans même s'en douter. Jésus, lui, est parvenu à maîtriser la dimension
inconsciente de son être. Il a réussi à "mettre la main" sur ce
Dieu qui parlait et agissait au fond de lui. Grosso modo, on a vu comment.
Ayant atteint le stade de la pensée parfaite, il s'est trouvé confondu
intellectuellement avec Dieu. A partir de ce moment, il suffisait d'un simple
déclic, l'histoire d'Abraham, par exemple, et la preuve de sa propre
immortalité qu'elle apporte, pour qu'il recouvre la mémoire et la conscience
de sa nature divine.
Il y a encore une autre façon d'envisager la situation. Jésus de Nazareth,
selon toute vraisemblance, a été le seul cas où l'énergie créatrice présente
à diverses doses chez tout individu s'est avérée été assez puissante pour
remonter jusqu'à sa source. A partir de ce moment, on imagine aisément ce qui
a dû se passer. Il s'est donc produit un phénomène de boucle, où il n'y a
plus ni commencement ni fin. En d'autres termes, en unifiant son conscient et
son inconscient, il a vaincu la notion du temps et de l'espace. Il est
théoriquement dans l'éternité. Cela explique pourquoi il a pu dire aux Juifs
: Avant qu'Abraham fût, Je suis.
En fait, il n'existe pas de mystère dans le christianisme. C'est de la
logique à l'état pur. Maintenant, tout le monde peut comprendre comment Jésus
de Nazareth a fini par réaliser non pas qu'il fut spécifiquement une nouvelle
manifestation d'Abraham, mais surtout le Verbe éternel de Dieu qui, une
première fois, s'est incarné en la personne d'Abraham pour initier l'histoire
et qui devra y intervenir autant de fois que ce sera nécessaire de rectifier
le tir et en fin de compte y mettre un terme. Évidemment, à chaque fois, il
lui faudra changer d'état civil. En son temps, Jésus savait tout cela. Cela
implique aussi qu'en dépit de toutes les révélations qui ont été faites ici,
l'histoire est loin d'avoir épuisé son capital de secrets.
Pour
que le doute ne soit plus.
Pour ceux qui auraient encore le moindre doute ou la moindre difficulté
d'assimilation concernant le fait que Jésus de Nazareth avait pleine et
entière conscience d'avoir été Abraham dans le temps, nous allons procéder à
un exercice qui, de toute façon, méritait sa place dans cette étude. Nous
allons sortir ce fameux verset de l'Évangile de Jean de la bouche de Jésus
pour le mettre dans un contexte impersonnel avec toutes les variations et acceptions
possibles de la phrase pour voir ce que cela donne.
Abraham, le père des Juifs, exulta à la pensée qu'il verrait le
jour de Jésus, il l'a vu et il fut transporté de joie.
Abraham, le père des Juifs, exulta à la pensée qu'il verrait le jour
de la naissance de Jésus, il l'a vu et il fut transporté de joie.
Abraham, le père des Juifs, exulta à la pensée qu'il verrait le jour
de l'avènement de Jésus, il l'a vu et il fut transporté de joie.
Abraham, le père des Juifs, exulta à la pensée qu'il verrait le jour
que Jésus a vu, il l'a vu et il fut transporté de joie.
Abraham, le père des Juifs, exulta à la pensée qu'il verrait l'époque
de Jésus, il l'a vue et il fut transporté de joie.
Abraham, le père des Juifs, exulta à la pensée qu'il verrait le temps
de Jésus, il l'a vu et il fut transporté de joie.
Abraham, le père des Juifs, exulta à la pensée qu'il renaîtrait en la
personne de Jésus, cela s'est produit et il fut transporté de joie.
Ici, on remarque très bien qu'il ne peut exister de variations que sur le
thème "voir le jour" et, là encore, les nuances sont minces. Quant
aux autres membres de la phrase, ils impliquent de façon indiscutable la
présence physique et émotionnelle d'Abraham à deux périodes différentes de
l'histoire. Selon le scénario monté par Jésus, c'était comme si, du temps
d'Abraham, on lui avait appris qu'il verrait l'époque de Ponce Pilate et de
Tibère. Nous savons, aujourd'hui, qu'il ne s'agit pas d'un simple montage de
la part de Jésus. Comme nous l'avons démontré au début de cet ouvrage, Dieu a
réellement laissé entendre à Abraham qu'il verrait un nouveau jour. En son
temps, Abraham l'avait-il compris? Oui, d'une certaine façon. Mais ce n'est
que lorsqu'il est revenu en la personne de Jésus de Nazareth qu'il a fini par
mesurer toute la portée des promesses qui lui ont été faites.
Ultime
interprétation.
Y avait-il nécessité de faire toute cette gymnastique pour trouver le sens de
ces mots : Abraham votre père, exulta à la pensée qu'il verrait mon jour, il
l'a vu et il fut dans la joie?” Pas vraiment.
Pourquoi la plupart des gens ne comprennent-ils pas du premier coup? Parce
que cela ne leur a pas été donné? Sans nul doute. Mais il y a aussi d'autres
facteurs qui entrent en jeu. On sait, par exemple, que la compréhension est
une affaire d'association d'idées. Pour pouvoir associer ces idées, il faut
bien les avoir dans la tête. Et les avoir en ordre.
Comme on l'a vu pour les Juifs, beaucoup de gens sont toujours empêtrés dans
des schémas mentaux qui les empêchent de trouver la combinaison gagnante.
Aujourd'hui encore, à peu près toutes les confessions chrétiennes rejettent
catégoriquement la doctrine de la métempsycose. Du point de la dialectique
historique, ce n'est pas une erreur absolue puisque la révélation ne pouvait
être que progressive. Mais le fait est que Jésus lui-même a formellement
reconnu Jean le Baptiste comme une nouvelle manifestation d'Élie. C'est
précisément parce que la plupart des personnes se reconnaissant comme
chrétiens ignorent les fondements métaphysiques de leur religion qu'ils ont
autant de mal à se figurer le retour de Jésus. Certains prétendent même que
le Royaume de Dieu est déjà sur terre et que le retour de Jésus sera
simplement un événement mystique. Non, Jésus reviendra comme il était venu.
D'ailleurs, ce ne fut pas la première fois qu'il est intervenu dans
l'histoire, contrairement à ce qu'enseignent beaucoup. A remarquer aussi que
Jésus n'était nullement préoccupé de retrouver ses marques à son ultime
avènement. Il n'a laissé aucune note sur les observations qu'il a faites il y
a deux mille ans. A son retour, il sera aussi génial qu'avant, il n'aura qu'à
recommencer.
Selon les historiens, des quatre Évangiles, celui de Jean serait le plus
tardif. Donc, en personne, Jésus n'aurait pas pu orienter son écriture.
D'ailleurs, le disciple qui a rapporté la scène à laquelle on s'est référé
n'y a rien compris lui-même, ce qui prouve, s'il en était besoin, son
authenticité. En tout cas, son témoignage se révèle aujourd'hui très utile.
Il fait état de l'une des rares occasions où Jésus s'est exprimé directement
sur ces rapports avec Abraham. Cependant, pour tromper la vigilance des Juifs
qui de toute façon ne le croiraient pas, il eut recours à un artifice
littéraire génial mais somme toute banal. Au lieu de parler de ses rapports
avec Abraham, il parle des rapports d'Abraham avec lui. En d'autres termes,
au lieu de prendre le rôle actif qui aurait dû lui revenir dans la situation
en question, il le laisse à Abraham, se confinant dans le rôle passif. Pour
être encore plus clair, au lieu de dire le chat mange la souris, il dit la
souris est mangée par le chat. Et si on tentait d'inverser la phrase dans le
sens normal, qu'est-ce que cela donnerait?
Quelque chose de ce genre : Je suis Abraham, votre père. Je n'aurais pas cru
que je verrais ce jour. Pourtant, me voici. Alors, inutile de vous décrire ma
joie.
Le
temps des interrogations.
On connaît déjà la musique : on ne refait pas l'histoire. Tout de même, il
est des interrogations qu'on ne peut s'empêcher de soulever. Si, par exemple,
Jésus s'était montré aussi direct devant les Juifs aurait-il arrangé son cas
auprès d'eux ?
Rien n'est moins sûr. En fait, il a bien pris le risque de dévoiler le secret
messianique. Et les Juifs ont bien compris ce qu'il a voulu dire. Ils n'ont
pas voulu le croire tout simplement. Comme dit le prophète : Ils avaient des
yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, une intelligence
pour ne pas comprendre. Jésus a beau leur refiler un tuyau, comme on dit, en
leur indiquant qu'il préexistait à Abraham, rien n'y fait.
Deux
mille ans plus tard.
A supposer maintenant que Jésus revienne deux mille ans après en soutenant
ouvertement cette même vérité, rencontrerait-il plus de succès?
En deux mille ans, les hommes ne sont guère devenus plus intelligents, c'est
le moins que l'on puisse dire. Ce qui a changé en fait, ce sont les
circonstances.
Normalement, l'histoire aurait dû et aurait pu s'arrêter à partir de la prise
de conscience totale de Jésus de Nazareth. Les textes que nous avons à notre
disposition pour analyser l'histoire d'Israël étaient pratiquement les mêmes
qu'il y a deux mille ans. Donc, Jésus aurait pu développer une argumentation
encore plus solide que celle qui soutient cette étude. Car on s’est borné à
un survol rapide de la situation, laissant volontairement d'autres aspects de
la question en réserve. C'est vrai que les Juifs étaient d'une mauvaise foi
notoire; cependant, ils n'étaient totalement dénués de bon sens. En plusieurs
occasions, Jésus avait réussi à les confondre avec sa logique. En la
développant jusqu'au bout, n'aurait-il pas pu les confondre totalement et les
rallier à sa cause? Qui sait? Là où les miracles ont échoué, la dialectique
aurait pu très bien réussir. Mais Jésus s'était gardé de s'engager sur cette
voie parce que sa mission ne consistait pas à se faire passer pour le Messie,
mais justement à frayer de concert avec l'Histoire un chemin dialectique
permettant au reste de l'humanité d'accéder à son subconscient et de
connaître la Vérité.
Parfois, on se demande pourquoi l'histoire est-elle aussi procédurière, à
quoi bon tous ces détours et cette longue attente. C'est qu'il n'est pas
facile de rétablir l'unité de la conscience humaine. Lorsqu'on analyse les
événements après coup, on pourrait se demander par exemple comment se fait-il
qu'Abraham n'ait pas compris du premier coup que la prise de possession de la
terre promise par son Dieu n'est pas envisageable sans un peuple pour la
contrôler. Par conséquent, la Promesse ne se réalisera qu'après de nombreuses
générations. Quant à lui, il devrait être plongé dans un sommeil cosmique. Au
moment opportun, il se réveillerait presque comme d'un sommeil ordinaire.
Bref, il aurait dû prévoir en son temps qu'il ne mourrait pas. Dans la
pratique, il ne le pouvait pas plus que les Juifs du temps de Jésus. Selon le
plan de l'histoire et selon les exigences de l'unification de la conscience,
le peuple élu va devoir passer par le même processus dialectique suivi par
Abraham. C'est-à-dire, il va aussi entrer en sommeil cosmique pour se
réveiller un peu plus tard dans l'histoire. Comme Jésus, il commencera alors
à se poser des questions. Vraisemblablement, d'une façon ou d'une autre, la
conscience cosmique finira émerger en son sein. Bref, de nombreuses
conditions doivent être réunies avant que ne vienne le salut définitif de
l'humanité.
La question qui se pose maintenant est la suivante : le sont-elles deux mille
ans plus tard?
Sur cette question, on a au moins une certitude. Elle est basée sur
l'observation. Le cycle d'Israël, comme on le sait déjà, a duré près de 2000
ans. Une période similaire est amplement suffisante à l'histoire pour recréer
les conditions d'une nouvelle prise de conscience totale. Cette nouvelle
prise de conscience va projeter une lumière nouvelle sur l'expérience mentale
de Jésus de Nazareth et permettre de rétablir toute la vérité sur ce qui
s'est réellement passé il y a deux mille ans. A posteriori, cela peut sembler
facile d'émettre l'hypothèse que Jésus avait probablement conscience d'avoir
été Abraham, d'aller la vérifier dans le Nouveau Testament et de constater
alors avec facilité et quelle justesse le puzzle de l'histoire se remet en
place. En réalité, il a fallu prévoir un agenda d'au moins deux mille ans
pour atteindre cet objectif. On ne peut donc pas parler d'une mince affaire.
Dans l'un des chapitres précédents, nous avons étudié de façon très théorique
le processus présumé du retour. Il n'y a pas vraiment de mystères sur ce
sujet puisque les événements des derniers temps ont été prédits depuis
longtemps avec force détails.
Bien que les méprises à ce sujet soient légion, nul n'est sensé ignorer par
exemple que, dans l'eschatologie judéo-chrétienne, le peuple élu doit jouer
un rôle central dans l'avènement du Royaume des cieux. Évidemment, lorsque
l'Écriture parle de peuple élu, il ne peut s'agir d'une communauté religieuse
spécifique comme on l'entend quelquefois, encore moins de l'ensemble de la
chrétienté mais d'une véritable nation qui ressemblerait comme deux gouttes
d'eau à Israël, avec un territoire défini, des institutions politiques et
surtout avec une histoire et une problématique très caractéristiques. On
l'oublie trop souvent, le christianisme à l'instar du judaïsme est une
religion de l'histoire. Les institutions religieuses en tant que telles ne
peuvent y intervenir directement. Ce sera donc la mission du peuple élu de
recréer les conditions indispensables au retour final du Messie (Matthieu 21
v. 43).
Mais, dirait-on, jusqu'ici on n’a pas vu l'ombre du peuple élu. Et il faut du
temps avant que ne se constitue une nation. Et encore plus avant qu'elle
n'ait vécu, qu'elle n'ait développé une pensée et qu'elle n'ait enfanté un
génie capable de la parachever. Si l'on s'en tient aux apparences, la fin du
monde n'est pas pour demain.
Pour le moment, nous nous garderons bien d'évoquer cette seconde phase de
l'histoire du salut. Tout ce qu'on peut dire à ce sujet, c'est qu'elle ne
sera pas mieux comprise que l'histoire d'Israël. Certains doivent jusqu'à
présent croire qu'elle est encore à venir. Mais il se peut qu'elle ait déjà
eu lieu. On ne sait jamais, à l'heure actuelle, nombre de prophéties
bibliques concernant la fin des temps sont peut-être déjà accomplies sans que
personne ne s'en rende compte. Si tel est le cas, nous voudrions croire qu'il
restera à ce monde un peu de temps pour revoir l'actualité des ces dix
dernières années en particulier et l'histoire en général à la lumière des
prophéties bibliques et des derniers développements de la situation et se
faire une idée de son proche avenir. Ceux qui ont une intelligence pour
comprendre comprendront certainement.
|
|