16 septembre 2006

Le syndrome du Panthéon
Didier Fessou
Si, spontanément, je devais dresser la liste des dix romans que j’ai le plus aimés, j’y inclurais Salut Galarneau !. Une des œuvres marquantes de la littérature. Voilà pourquoi j’étais curieux de faire la connaissance de Jacques Godbout.
Il était de passage à Québec cette semaine pour y rencontrer libraires et bibliothécaires. Et leur « parler » de La Concierge du Panthéon, son dernier roman. En marge de cette activité promotionnelle, il m’a accordé une minuscule heure pendant laquelle nous avons placoté de choses et d’autres.
Une heure avec certains auteurs, c’est long. Avec d’autres, on a à peine le temps d’entrer dans le vif du sujet.
Ce roman, La Concierge du Panthéon, évoque une commotion que l’on pourrait appeler le « syndrome du Panthéon ».
Le syndrome du Panthéon, c’est comme le syndrome de Paris. Identifié par un psy japonais il y a une vingtaine d’années, le syndrome de Paris frappe quiconque va à Paris pour la première fois après en avoir beaucoup, beaucoup, beaucoup rêvé.
Explication: bien des Japonais (surtout des Japonaises) vont visiter Paris pour y retrouver le décor, l’ambiance, le lyrisme qu’évoquent certains romans ou certains films. Le meilleur argument de vente des voyagistes japonais, ces années-ci, a été Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain.
La réalité est décevante parce qu’elle ne ressemble pas au film.
Non seulement les touristes japonais ne retrouvent pas dans l’homo parisianus le héros romantique qu’ils imaginaient, mais ils sont heurtés et souvent blessés par son attitude gouailleuse. Ajoutez à ça un vent de panique parce qu’ils sont incapables de comprendre ou de se faire comprendre.
Une fois à Paris, beaucoup de Japonais capotent. Au point que plusieurs d’entre eux sont obligés de se faire hospitaliser ou rapatrier d’urgence.
Ne riez pas, c’est très sérieux ! Et soyez honnête avec vous-mêmes. Combien d’entre vous n’ont-ils pas été déçus, une fois en France, de ne pas trouver exactement ce qu’ils rêvaient d’y trouver ?
D’ailleurs, un des malentendus entre Québécois et Français tient à ça : la personnalité des Français que vous côtoyez vous heurte parce qu’elle est trop différente de ce que à quoi vous vous attendiez. Inconsciemment ça vous déçoit et vous leur en voulez...
Maudits Français !
J’ai l’air de m’éloigner de mon sujet, mais je suis en plein dedans.
Le thème du nouveau roman de Jacques Godbout, c’est ça : croyant que Paris était l’endroit idéal pour écrire un livre, un Québécois décide d’y passer plusieurs mois. Sur place, il est torpillé par la réalité.
D’une écriture simple, fluide, légère, voilà un roman agréable à lire. Un seul défaut : il est mini-mini-mini. À peine 150 pages. On entre dedans, on s’y installe, on se sent confortable, et déjà la dernière page est tournée.
Dommage !
Julien Mackay a 48 ans. Météorologue à l’emploi du gouvernement, il a le choix entre une réorientation de carrière ou une généreuse retraite anticipée.
Célibataire et sans responsabilités, il choisit la retraite. Quelle différence entre un adulte qui prend une retraite anticipée et un ado qui décroche de l’école ? Aucune. Un retraité avant l’âge, c’est un décrocheur !
Donc, Julien Mackay prend sa retraite et décide d’aller à Paris pour y écrire un livre. Je vous fais grâce des détails, la demande d’une bourse au Conseil des Arts et autres considérations du genre.
Dans ce livre, Mackay veut raconter l’histoire d’un Canuck, Gerry Drinkwater, dont le père s’appelait Mark Boileau. Études à Boston et guerre au Vietnam. Démobilisé, il s’installe à Montpelier et fonde une entreprise de monuments funéraires, la Drinkwater Marble Co.
Questions auxquelles Mackay est confronté: pourquoi Gerry a-t-il tourné le dos à ses origines en américanisant son nom ? pourquoi a-t-il honte de ses racines françaises ? pourquoi refuse-t-il d’être un Boileau en Amérique ?
Ce bouquin évoque une réalité viscéralement nord-américaine. Quelle idée d’aller l’écrire à Paris ? Mackay est un idiot. Il croit qu’écrire à Paris, une ville où tant d’écrivains ont fait leur marque, va décupler son inspiration.
Écrire, est-ce laisser aller son inspiration ou suer des heures et des heures sur une page, puis sur une autre, puis sur une autre ?
J’ai posé la question à Jacques Godbout. Sa réponse:
« Il y a des gens qui ont la capacité d’écrire du premier jet. Je n’en fais pas partie. Il faut que j’écrive trois fois un texte. La première fois, c’est la structure qui se met en place avec les mots qui me viennent à l’esprit. La deuxième, je change le lexique, je change les mots banals par des mots plus précis. La troisième, c’est pour le plaisir. »
Le plaisir ?
« Oui, le plaisir ! Un plaisir intégral. Le plaisir de jouer avec la structure et avec le vocabulaire. »
Un dimanche, en novembre, Mackay débarque à Paris. Il cherche à se loger.
Comme il ne connait personne à Paris, il sonne à la porte de l’Hôtel de Massa où siège la Société des gens de lettres. Là, le jardinier le réfère à sa soeur, rue de l’Estrapade. Il y va. Il y rencontre la soeur en question, concierge au Panthéon.
Le Panthéon n’est pas un hôtel.
Il finit par trouver un minuscule studio rue de l’Arbalète.
Je précise le nom des rues parce que ce roman a pour cadre non Paris mais un de ses quartiers. Ce qui est autre chose. Ce quartier, c’est le quartier latin. Avec ses noms évocateurs: boulevard Saint-Michel, place de la Sorbonne, rue Saint-Jacques, rue Gay-Lussac, rue Souflot, le jardin du Luxembourg, rue de Vaugirard, boulevard Raspail, le Jardin des Plantes... Mackay a un budget serré. Sa vie est misérable.
Cette vie, c’est celle d’un logement où il fait froid, celle des bistrots où il passe ses journées entières, celle de la Librairie du Québec qu’il fréquente assidûment et dans laquelle il n’y a jamais personne, celle de la solitude et l’absence d’une présence féminine.
Le roman de Jacques Godbout ne porte pas seulement sur le pénible quotidien d’un Québécois à Paris. Il traite aussi et surtout de l’écriture et de la littérature.
Écrire est difficile et la littérature est un territoire à conquérir.
Une conquête, voilà ce que Mackay est allé faire à Paris !
Là, il découvre que sa façon de parler laisse à désirer.
À un Japonais croisé dans un restaurant, Mackay confesse « qu’en tant que Montréalais le français lui est parfois une langue étrangère, c’est-à-dire qu’il met souvent plusieurs secondes à trouver le mot juste ».
Arrêt sur le qualificatif « étrangère » et anecdote : un jour, dans une librairie de Sainte-Foy, je cherche un roman français. En vain.
À tout hasard je vais fouiner dans le rayon qui porte l’enseigne « littérature étrangère ». Et j’y trouve mon roman français.
J’étais abasourdi. Classer la littérature française dans le rayon de la littérature étrangère !
Pour moi, la littérature étrangère se limite aux traductions en français d’œuvres américaines, britanniques, espagnoles, allemandes, japonaises, russes, serbo-croates, sierra-léonaises, néo-zélandaises, zimbabweiennes, zanzibariennes ou mozambiquaines.
Peu importe qu’elle soit d’Amérique ou d’Europe, d’Afrique ou d’Asie, il n’existe qu’une seule littérature française.
Alors, un roman de Jacques Godbout publié par Le Seuil à Paris, est-ce de la littérature étrangère ?
Je lui posé sa question. Il a souri:
« Ça m’apparait dommage de classer la littérature française dans le rayon de la littérature étrangère. »
Puis il a soupiré:
« C’est comme dans l’enseignement lorsqu’on a voulu remplacer des grands auteurs français par des auteurs québécois... »
N’est-il pas normal que les auteurs d’ici soient étudiés par les petits Québécois ?
« Oui, mais pas au détriment des grands auteurs ! »
Je lui ai fait remarquer que le Lagarde & Michard, la bible des profs de français, en France, était exclusivement consacrée aux auteurs français.
Ce doit être ça qu’on appelle la pureté d’une langue !
Le propos de ce roman, La Concierge du Panthéon, peut se résumer à ce double questionnement : pourquoi être écrivain, que veut dire être écrivain.
Par exemple, un roman doit-il se soumettre à la réalité ?
Oui et non, estime Jacques Godbout : « Quand j’écris, je ne cherche pas à coller à la réalité. Je veux fouiller cette réalité et transformer ce que je regarde ».
Voilà, la messe est dite.
À propos, pourquoi le syndrome du Panthéon ? Parce que le Panthéon est un temple où repose la dépouille d’une quarantaine de personnalités qui ont rendu d’éminents services à la République française. Aux grands hommes la patrie reconnaissante.
Ce temple est un lieu hors de portée des Québécois.