10 septembre 2006

Jacques Godbout : Le syndrome du Panthéon
Nathalie Petrowski
J’habite depuis bientôt 12 ans derrière la rue Antonine-Maillet, sur une rue qui a failli prendre le nom de Jacques Godbout. Comme par hasard, Jacques Godbout habite la même rue. Nous nous y croisons régulièrement, surtout au moment de la collecte des déchets qui nous pousse immanquablement à échanger des blagues sur les sacs verts et autres détails de la petite vie. Fixer un rendez-vous avec lui fut compliqué. Malgré ses 72 ans (73 en novembre), Jacques Godbout est une girouette avouée, toujours en train de courir quatre lièvres en même temps et de s’écartiller aux sept péchés... J’ai finalement réussi à mettre le grappin dessus et l’ai retrouvé assis dans son jardin devant le photographe, la joue dans la main et l’air savamment songeur.
Peut-être parce que nous nous connaissons depuis longtemps et que nous cultivons un penchant pour les contradictions, l’entrevue s’est vite muée en débat contradictoire et en confrontation amicale et échevelée. D’entrée de jeu, nous avons buté sur un premier malentendu au sujet de à La concierge du Panthéon, un roman qui est né sous le titre de Julien l’écrivain jugé pas assez accrocheur par le Seuil, qui a également refusé le titre trop médical du Syndrome du Panthéon avant de jeter son dévolu sur cette concierge sans nom qui échappe trois répliques dans le texte avant de disparaître dans les limbes de la fiction.
Le malentendu vient du fait que j’ai pris le héros du roman, Julien Mackay, 48 ans, un météorologue qui abandonne tout pour aller écrire son premier roman à Paris, pour une sorte de prolongement ou excroissance de Jacques Godbout. Sachant que Godbout est copropriétaire d’un appartement à Paris à un jet de pierre du Panthéon où il a en plus écrit une bonne partie du roman, j’en ai déduit avec un empressement freudien que lui et son personnage ne faisaient qu’un. Inutile de dire que Godbout s’est vite chargé de me rappeler à l’ordre et de m’expliquer ce qu’il entend par un syndrome dont il refuse d’être la victime.
Le syndrome du Panthéon fait référence à l’énorme distance culturelle qui existe entre le Parisien et le Québécois. À quelques reprises, j’ai été témoin d’écrivains québécois qui débarquaient à Paris et qui freakaient littéralement devant l’abondance de la culture et la place immense qu’on fait aux écrivains. Pour eux, trop c’était trop.
Est-ce que Jacques Godbout a déjà freaké comme eux ? que je demande, malicieusement. La réponse tombe, cinglante et catégorique : « Non. Jamais. Comment pouvais-je freaker ? J’y ai publié mon tout premier livre, un recueil de poésie en 56. Par la suite quand j’ai écrit mon premier roman en 62, j’ai été très bien reçu par les gens du Seuil, qui m’ont tout de suite mis à l’aise. »
Je lui rappelle qu’il est quand même l’auteur de L’écrivain de province, le journal un brin mélancolique d’un écrivain qui se qualifie ironiquement de provincial face au centre, voire au nombril parisien. Le même écrivain avoue en plus qu’il ne connaît rien à son propre pays. « Mon pays, écrit-il, ce n’est ni l’hiver, ni la banlieue, ni l’entrepôt de produits en vrac. C’est un petit pays imaginaire, amical, propre, enjoué, où l’on boit du vin, édite des livres, discute d’idées à la campagne entre gens de qualité. Je ne sais rien du Québec réel. »
Mais Godbout ne veut rien savoir de ce qu’il a écrit en 1991 et il estime avoir été cité hors contexte. Il prétend maintenant savoir plus du Québec réel qu’il ne l’imaginait.
«Je me rends compte que dans mes romans, à partir de L’aquarium jusqu’à La Concierge, j’ai parcouru une géographie culturelle très précise avec toujours le même personnage, un Québécois de souche dont je cherche inlassablement à savoir qui il est.»
Il poursuit en expliquant que le sujet de La concierge lui est venu en voyant défiler chaque année des tonnes de manuscrits aux Éditions du Boréal où il travaille.
«Quoi qu’en pensent les gens, on ne s’improvise pas écrivain. Sur mille manuscrits qu’on reçoit, 999 sont des improvisations. Les gens y ont passé des heures, des semaines, des mois. C’est respectable, mais ça ne fait pas des livres. Un jour, j’ai vu un médecin à la télé annoncer à l’écrivain en face de lui qu’à sa retraite, il allait écrire un roman. C’est curieux, lui a répondu l’écrivain, moi à ma retraite je vais faire de la chirurgie. C’est le sujet de mon livre.»
Mais encore. Ce Julien, naïf et improvisateur, qui sera foudroyé par le syndrome du Panthéon et incapable d’écrire, incarne-t-il ce que Jacques Godbout pense des Québécois? Il n’aime pas la question. «Je ne peux réduire toute une population à un personnage, répond-il. Disons qu’il est le cousin de beaucoup d’autres.»
Le cousin de Jacques Godbout ? Il me considère avec un brin d’impatience. «Tu veux que je porte un jugement sévère sur moi-même? Bon, disons que je suis un Québécois qui a eu la chance d’apparaître au moment où le pays s’est ouvert et j’en ai tiré profit en faisant ce que je pouvais avec mon modeste talent. Ça fait 50 ans que je fais ça, j’aurais pu ne rien faire. J’ai au moins le mérite d’avoir fait ça...»
Par «ça», il entend 25 livres dont une dizaine de romans, sans oublier une vingtaine de documentaire, quatre longs métrages de fiction, deux enfants et quatre petits-enfants qui auront 80 ans et des poussières en 2076, l’année de la disparition du Québec. Mais ça, malheureusement, nous n’avons toujours pas le droit d’en parler...
«Je me rends compte que dans mes romans, à partir de L’aquarium jusqu’à La Concierge, j’ai parcouru une géographie culturelle très précise avec toujours le même personnage, un Québécois de souche dont je cherche inlassablement à savoir qui il est.»
Il poursuit en expliquant que le sujet de La concierge lui est venu en voyant défiler chaque année des tonnes de manuscrits aux Éditions du Boréal où il travaille.
«Quoi qu’en pensent les gens, on ne s’improvise pas écrivain. Sur mille manuscrits qu’on reçoit, 999 sont des improvisations. Les gens y ont passé des heures, des semaines, des mois. C’est respectable, mais ça ne fait pas des livres. Un jour, j’ai vu un médecin à la télé annoncer à l’écrivain en face de lui qu’à sa retraite, il allait écrire un roman. C’est curieux, lui a répondu l’écrivain, moi à ma retraite je vais faire de la chirurgie. C’est le sujet de mon livre.»
Mais encore. Ce Julien, naïf et improvisateur, qui sera foudroyé par le syndrome du Panthéon et incapable d’écrire, incarne-t-il ce que Jacques Godbout pense des Québécois? Il n’aime pas la question. «Je ne peux réduire toute une population à un personnage, répond-il. Disons qu’il est le cousin de beaucoup d’autres.»
Le cousin de Jacques Godbout ? Il me considère avec un brin d’impatience. «Tu veux que je porte un jugement sévère sur moi-même? Bon, disons que je suis un Québécois qui a eu la chance d’apparaître au moment où le pays s’est ouvert et j’en ai tiré profit en faisant ce que je pouvais avec mon modeste talent. Ça fait 50 ans que je fais ça, j’aurais pu ne rien faire. J’ai au moinsle mérite d’avoir fait ça...»
Par «ça», il entend 25 livres dont une dizaine de romans, sans oublier une vingtaine de documentaire, quatre longs métrages de fiction, deux enfants et quatre petits-enfants qui auront 80 ans et des poussières en 2076, l’année de la disparition du Québec. Mais ça, malheureusement, nous n’avons toujours pas le droit d’en parler...