20 septembre 2006

Paris sous son vrai jour

Manon Guilbert

Sans le vouloir, Jacques Godbout a d�rog� � un rythme d�j� bien rod�. Depuis plusieurs d�cennies, un nouveau roman s�annonce tous les quatre ans. Cette fois, il en a fallu six. Froidement, il avoue : �J�ai perdu deux ans�� �Deux ann�es sont disparues, continue-t-il, � travailler � un documentaire sur les origines de la langue fran�aise en coproduction avec la France. Le coproducteur s�est d�sist�, on en a cherch� un autre avant de se rendre compte qu��trangement, on manquait d�int�r�t pour ce sujet.�

D��u il l�est visiblement, mais il choisit de ne pas s�attarder � cet �pisode o� en collaboration avec un historien �cossais, il a fait de multiples reportages.

�C�est peut-�tre les origines de cet historien qui ont d�plu, dit-il. Je n�en sais rien !� Pendant ce temps, La Concierge du Panth�on a �t� laiss�e en plan. Jacques Godbout tenait � �crire autre chose, craignant, comme bien d�autres romanciers, de se r�p�ter. Jacques Godbout conna�t bien la Ville lumi�re. Il y �tait � une �poque o� elle repr�sentait l�Eldorado des artistes.

Un Qu�b�cois � Paris
Avec L�Aquarium en 1962, il a �t� un des premiers �crivains qu�b�cois � voir son �uvre publi�e � la prestigieuse maison d��dition fran�aise le Seuil. Il a vu de pr�s ceux qui ont caress� le r�ve de se voir parader Place des Grands Hommes au Panth�on.

�Le Julien de mon roman, dit-il, ressemble � des personnes que j�ai vues et rencontr�es � Paris. Ils croient que la ville peut les inspirer, les amener � d�boucher peut-�tre m�me au Panth�on et sont incapables d��crire parce qu�ils ont, en m�me temps, � supporter toute la b�tise fran�aise. Ils veulent raconter un Paris qui n�existe pas, qu�ils ne veulent pas voir. Avez-vous d�j� pass� un hiver � Paris ?�, dit-il avec un brin d�ironie.

Jacques Godbout a voulu s�attarder � la vie de cet �tranger vivant � Paris, ne craignant pas de voisiner les SDF, les robineux des quais de la Seine, les paum�s des laveries. �Quand on est �tranger, dit-il en se souvenant de conversations m�morables avec Anne H�bert, on ne fr�quente que des �trangers. Les Fran�ais ne s�inqui�tent pas des touristes, des immigr�s et de leur fa�on de vivre. Il y a un Paris mythique qui n�existe pas dans la vraie vie. Trenet, Aznavour l�ont chant� et embelli. C�est le soi-disant charme de Paris, on le sait bien, qui attire les touristes.�

Na�vet�
Jacques Godbout a invent� un personnage immens�ment na�f, aux envies d�mesur�es, aux prises avec ses d�ceptions. Une nouvelle fois, comme � chaque rencontre romanesque, il s�est laiss� happer par le caract�re bien pr�cis de son protagoniste.

�Apr�s 35 ou 40 pages, explique-t-il, c�est comme �a, c�est le personnage qui m�ne. �a m��chappe compl�tement. Il m�ne sa vie, il impose sa mani�re. Je ne m�attendais pas � �a. Chaque �pisode s�est imbriqu� dans l�autre � la fa�on d�un puzzle. �crire, continue-t-il, c�est comme peindre, les taches de couleur sugg�rent souvent la direction que va prendre le tableau.�

Jacques Godbout conna�t Paris comme le fond de sa poche, mais il la consid�re toujours et encore comme une ville �trang�re. �C�est un endroit o� j�ai travaill�, une ville o� j�ai apprivois� certains Parisiens. Il est toujours � mon avis une ville �trang�re alors que New York, par exemple, est une ville �trange.�

N� au bon endroit au bon moment
Jacques Godbout a le sentiment d��tre n� � la bonne �poque. On lui reproche de glorifier les ann�es soixante et de jeter un regard empreint de piti� sur la nouvelle g�n�ration. Pour lui, ce n�est que lucidit�.

�Je ne suis pas pessimiste, pr�cise-t-il. Mais il faut bien reconna�tre que la vie est difficile pour les jeunes qui ont vingt ans aujourd�hui. J�ai commenc� ma carri�re au bon moment. Le Qu�bec �tait dans une phase d�enrichissement mat�riel, intellectuel et artistique qu�on ne conna�t plus depuis. Tout commen�ait.�

Jacques Godbout a vu l�unique compagnie th��trale faire des petits. Il a �t� t�moin des d�buts de F�lix Leclerc qui a, par la suite, donn� le courage � plusieurs autres de monter sur les sc�nes. Le cin�ma, pour sa part, en �tait � ses tout premiers balbutiements. �Il y avait une �mulation de toutes les sph�res, dit-il. Tout devenait possible.�

Le d�but d�une �re
� l��poque, ils �taient une trentaine � pouvoir �voluer dans la francophonie et � avoir leurs entr�es en France. Dans les ann�es 1960, ils �taient peu nombreux � pouvoir y travailler. Jacques Godbout y a publi� ses livres et s�y est rendu � plusieurs reprises pour diff�rentes productions, longs-m�trages et documentaires, pour l�Office national du film, sa maison de 1960 � 1996.

Avec la publication d�un 35e roman, La Concierge du Panth�on, Jacques Godbout se laisse maintenant tenter par le plaisir de ne rien faire qui se transformera sans doute en un nouveau projet d�s qu�il sentira les premi�res manifestations de l�impitoyable culpabilit�. �Je ne fais pas un m�tier o� on prend sa retraite, souligne-t-il. Un �crivain arr�te d��crire quand il est malade. Je ne le suis pas et j�adore �crire. Il y a deux ou trois projets qui attendent que je me sente coupable !

�Je n�ai pas ch�m�, constate-t-il. En 50 ans, j�ai �crit 35 livres, fait une trentaine de films. J�ai eu de merveilleux collaborateurs et je suis heureux !� conclut-il.


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