30 ao�t 2006
Serge-Andr� Guay
pr�sident, Fondation litt�raire Fleur de Lys
C'est bien connu, au Qu�bec, on tue tout messager porteur d'une mauvaise nouvelle. En Am�rique du Nord, il faut dire que le contenant a toujours eu plus d'importance que le contenu. C'est d'ailleurs de cette Am�rique d'o� sortira l'expression de Marshall McLuhan �Le m�dium est le message� en 1968. On la trouvait g�niale mais l'expression fut victime d'elle-m�me, analys�e dans son contenant davantage que dans son contenu. Le titre des archives de la Canadian broadcasting Company (Radio-Canada anglais) sur le sujet dit tout sur la perception du messager : �Marshall McLuhan, the Man and his Message� (Marshall McLuhan, l'Homme est le Message). Bref, ici, la personne demeure toujours plus importante que les propos qu'elle tient.
Il en va ainsi de l'intervention du directeur des pages culturelles du quotidien qu�b�cois Le Devoir, Jean-Fran�ois Nadeau, dans ce que j'appellerai �L'affaire Jacques Godbout�. Ce dernier est romancier, po�te, essayiste, dramaturge, �crivain pour enfants et cin�aste. Il est devenu au fil des ann�es l'un des plus importants �crivains de sa g�n�ration, influen�ant surtout le Qu�bec de la R�volution tranquille. Dans le dernier num�ro du magazine qu�b�cois l'Actualit�, Monsieur Godbout ose pr�voir la mort de la soci�t� qu�b�coise d'ici 70 ans. Il importe peut que l'on soit d'accord ou non avec cette pr�diction; chacun a droit � sa vision de l'avenir du Qu�bec. L'important, c'est le contenu de la r�action des gens. Certains s'attaque � la pr�diction elle-m�me, d'autres s'attaquent � l'homme, au messager.
C'est le cas de Jean-Fran�ois Nadeau du quotidien Le Devoir dont l'apart� sur le sujet s'intitule son apart� : �La disparition de Jacques Goudbout�. Ainsi, en r�ponse � la pr�diction de la disparition de la soci�t� qu�b�coise par Jacques Godbout, le journaliste du journal Le Devoir parle ouvertement et sans d�tour de la disparition du messager. Pour le journaliste, toute cette affaire doit nous ramener uniquement au messager qu'il attaque avec un malin plaisir.
Tout cela nous ram�ne au cas Jacques Godbout lui-m�me. Va-t-il finir par dispara�tre ? En fait, n'y a-t-il pas fort longtemps que l'auteur de Salut Galarneau ! se contente de se survivre, accroch� tant bien que mal � un n�nuphar � la d�rive ? Cela explique sans doute que, � l'�cole des macchab�es, on c�l�bre d�sormais plus qu'on ne le lit ce champion du babillage branch� qui nous livre cette semaine dans L'Actualit� son petit num�ro dans la foul�e du lancement de La Concierge du Panth�on, son nouveau roman.
Cette seule citation d�montre � quel point le journaliste pratique le r�ductionnisme, par surcroit, avec des mots creux. Il commen�ait ainsi sont texte :
� La soci�t� qu�b�coise va mourir, annonce Jacques Godbout dans L'Actualit�, ce magazine qu'on peut semble-t-il continuer de lire doucement dans toutes les salles d'attente avant que sa proph�tie ne se r�alise. �L'Actualit� de l'an 2076 pourra probablement annoncer la disparition de la soci�t� qu�b�coise, affirme l'�crivain. Mais d'ici l�, personne ne va s'en rendre compte...� Sauf l'oeil per�ant de Jacques Godbout, bien entendu �
Je ne sais o� le journaliste Jean-Fran�ois Nadeau �tait cet �t� mais son � Son l'oeil per�ant de Jacques Godbout, bien entendu � n'est vraiment pas de circonstance. En fait, Le Devoir a publi� un nombre impressionnant d'articles sur l'avenir de la soci�t� qu�b�coise au cours de l'�t� pour que l'on puisse soutenir que Jacques Godbout donnait tout simplement suite � ces articles dans sa pr�diction. Monsieur Godbout n'avait donc pas � reprendre le d�tail des arguments d�j� publi�s dans Le Devoir et d�j� connus de la plupart des Qu�b�cois bien au fait de l'information sur leur soci�t�. C'est pourtant ce que lui reproche le journaliste :
Sur quoi s'appuie sa proph�tie apocalyptique ? Sur une courte enfilade d'analyses � la va-vite et sur des constats rab�ch�s tout de travers : notre soci�t� ne fait plus d'enfants, les sources de la R�volution tranquille sont �puis�es et la nouvelle g�n�ration n'a pas fait ses �humanit�s�. La belle affaire ! � juste titre, le coll�gue Michel Venne observait dans nos pages cette semaine qu'il s'agit de conclusions fortes de caf� alors qu'elles sont pourtant � peine �voqu�es sans non plus �tre d�montr�es.
Le d�faut de Monsieur Godbout a peut �tre �t� de ne pas citer Le Devoir dans sa pr�diction (pendant qu'on me reprochera peut �tre d'avoir cit� un peu trop Le Devoir dans cette critique).
Que voulaient les journalistes Venne et Nadeau du journal Le Devoir ? Une �tude universitaire de plus sur le ph�nom�ne connu de la d�natalit� ? Une preuve de plus que les sources de la R�volution tranquille sont effectivement �puis�es ? Ils sont eux-m�mes une preuve de cet �puisement. Dans quel projet de soci�t� Le Devoir s'est-il impliqu� depuis 1995 ? � quelle cause le quotidien a t-il mis � profit son pouvoir d'influence et de mobilisation ? N'a t-il pas plut�t ouvert ses pages � des causes pour lesquelles la population �tait d�j� mobilis�e ? Quand on parle de l'�puisement des sources de la R�volution tranquille, on parle aussi des m�dias, Le Devoir compris ! Et qui n'a pas observ� les cons�quences en notre soci�t� du fait que la nouvelle g�n�ration ne fasse pas ses �humanit�s� ? Faut-il une �tude pour se rendre � l'�vidence de l'incidence de la disparition des le�ons de logique ? Il suffit de lire Le Devoir pour le d�montrer sans �quivoque. �videmment, l'�vidence ne saute pas aux yeux de ceux qui s'attardent davantage au contenant qu'au contenu, au messager plut�t qu'� son message.