26 ao�t 2006

La disparition de Jacques Godbout ?

Jean-Fran�ois Nadeau

La soci�t� qu�b�coise va mourir, annonce Jacques Godbout dans L�Actualit�, ce magazine qu�on peut semble-t-il continuer de lire doucement dans toutes les salles d�attente avant que sa proph�tie ne se r�alise. � L�Actualit� de l�an 2076 pourra probablement annoncer la disparition de la soci�t� qu�b�coise, affirme l��crivain. Mais d�ici l�, personne ne va s�en rendre compte... � Sauf l�oeil per�ant de Jacques Godbout, bien entendu.

Sur quoi s�appuie sa proph�tie apocalyptique ? Sur une courte enfilade d�analyses � la va-vite et sur des constats rab�ch�s tout de travers : notre soci�t� ne fait plus d�enfants, les sources de la R�volution tranquille sont �puis�es et la nouvelle g�n�ration n�a pas fait ses � humanit�s �. La belle affaire ! � juste titre, le coll�gue Michel Venne observait dans nos pages cette semaine qu�il s�agit de conclusions fortes de caf� alors qu�elles sont pourtant � peine �voqu�es sans non plus �tre d�montr�es.

Tout cela nous ram�ne au cas Jacques Godbout lui-m�me. Va-t-il finir par dispara�tre ? En fait, n�y a-t-il pas fort longtemps que l�auteur de Salut Galarneau ! se contente de se survivre, accroch� tant bien que mal � un n�nuphar � la d�rive ? Cela explique sans doute que, � l��cole des macchab�es, on c�l�bre d�sormais plus qu�on ne le lit ce champion du babillage branch� qui nous livre cette semaine dans L�Actualit� son petit num�ro dans la foul�e du lancement de La Concierge du Panth�on, son nouveau roman.

La Concierge du Panth�on, c�est l�histoire de Julien, un m�t�orologue qu�b�cois qui prend une retraite anticip�e pour aller �crire � Paris, parce que � ce ne pouvait �tre que Paris �. L��crivain qui n�a rien �crit rencontre dans ses p�r�grinations aussi bien une certaine France typ�e que l�Am�rique du Nord de ses origines, croisant m�me dans les rues de la capitale fran�aise le spectre d�un Gaston Miron de composition. Va pour ce roman, assez vif et ing�nieux, qui sans �tre majeur soutient une lecture agr�able. Mais il est n�anmoins toujours amusant de voir Jacques Godbout continuer, en marge de son travail strictement litt�raire, de poser en penseur de notre soci�t�. Et il est encore plus amusant encore de constater le jugement qu�il porte lui-m�me, au fil du temps, sur la valeur de ses propres �lucubrations de penseur. L�homme s�avoue en effet superficiel, tout en croyant qu�� force de l��tre il puisse finir par �tre consid�r� comme profond !

En 1980, dans un caf� de Qu�bec d�ordinaire fr�quent� par les jeunes s�minaristes, une �quipe de Radio-Canada capte les propos de l��crivain qui tient � ce qu�on comprenne bien la puissance de sa r�flexion et la profondeur de sa modestie : � Je n�ai jamais eu d�id�es, je suis comme Michel-Ange et Alain Resnais, j�aime les commandes, je suis l��picier du coin de la litt�rature : t�l�phonez, que d�sirez-vous ? � Depuis des ann�es donc, le voil� qui prend plaisir � balbutier le babil de toutes les promotions du pr�t-�-penser offert chez l��picier du coin, en esclave parfait de l�effet escompt�.

L�expression d�id�es, en gros ou au d�tail, selon les circonstances et par simple n�cessit� du spectacle � offrir de sa propre personne, montre que l�intelligence finit chez lui par compter toujours moins que l�apparence de l�intelligence. Tout n�est qu�images, comme il le laisse d�ailleurs entendre lui-m�me dans une entrevue accord�e � Qu�bec fran�ais en mai 1977 : � J�ai jou� un personnage imaginaire quand j��tais tout jeune. J�ai continu�. Me voyant faire des choses � moi agissant, moi ici vous parlant, et en m�me temps, moi regardant moi dans la cam�ra, tout le temps. �

Godbout, en date du 12 mai 1990, dans son journal paru au Seuil sous le joli titre de L��crivain de province, explique encore ceci : � La dur�e de mon travail, la persistance, la patience, le nombre de films compenseront, je crois bien, ma relative superficialit�. Quand on est superficiel assez longtemps, on creuse malgr� tout. � Le m�me homme, en entrevue au Devoir le 12 f�vrier 1996, r�p�tait � peu pr�s la m�me chose : � Je suis l�homme des surfaces et non des profondeurs. Sauf que je pr�tends couvrir suffisamment de surface pour que ce soit l��quivalent de la profondeur. �

Largeur de la pr�tention, hauteur de la suffisance, profondeur de la pose : tel est donc le champ dimensionnel de ce personnage qui, � force de s��tendre et de s�entendre dans la chambre d��cho que lui offrent les m�dias, en arrive presque � se prendre pour ce qu�il sait pourtant ne pas �tre.

Jacques Godbout a choisi sa posture et sa situation depuis longtemps. Entre le monde populaire et � les bourgeois du pays �, il choisit volontiers les seconds, comme il l�explique dans Le R�formiste : � Je me joignis � ce groupe vague de parasites du Prince qui commente et propose des politiques sans jamais avoir � les appliquer sous le pr�texte irr�futable qu�on n�a pas besoin d��tre une poule pour savoir si un oeuf est frais. � Une poule bien � cheval sur une classe sociale ne se retrouve �videmment jamais le cul sur la paille, ce qui peut avoir ses avantages pour qui craint l�hiver.

Parle-t-il du Qu�bec depuis cette position de privil�gi� hautain que c�est toujours pour dire que les r�formes des ann�es 1960 ont �t� compl�t�es, que le projet ind�pendantiste n�a plus de sens et que de nouvelles perspectives enthousiasmantes ne sont gu�re possibles pour des raisons de � g�n�ration �.

Mais que conna�t exactement cet homme du Qu�bec ? Dans L��crivain de province, en date du 9 juin 1990, Jacques Godbout avoue ceci : � Je ne sais rien du Qu�bec r�el. Ma vie se d�roule dans un univers factice et agr�able. � Un univers qu�il situe volontiers quelque part entre la campagne de gens bien-pensants et Outremont, en compagnie de quelques-uns de ses amis, des artistes ou des journalistes, tous bien s�r des � gens de qualit� �, comme il l��crit.

Et c�est cet homme-l� qui nous annonce la fin de la soci�t� qu�b�coise en avant-go�t de la promotion de son nouveau roman ! Passons, passons...


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