1er juillet 2006

Un budget minceur et la perte de ses cinéastes en résidence n'ont pas tué l'ONF, qui a pris le chemin du cinéma numérique, de la diffusion par Internet et du multimédia. Pour le meilleur ou pour le pire ?
Mélanie St-Hilaire
Cet automne, l’Office national du film (ONF) lancera 10 films de deux minutes destinés… au téléphone cellulaire. Leur sujet ? L’art de la séduction, tel que vu par 10 artistes en vogue. Pour recevoir ces coquins micro-métrages sur un portable avec vidéo intégrée, il faudra s’abonner auprès du producteur torontois Marblemedia, qui coproduit les films avec l’ONF (avec le soutien du réseau CHUM Television, propriétaire, notamment, de MuchMusic et de Bravo). Les débuts du «cellnéma» ?
L’ONF fait beaucoup parler de lui depuis quelque temps. Grâce, entre autres, à de spectaculaires coproductions comme Mission Arctique, grande série scientifique de 2003 tournée à bord du bateau SEDNA; Ce qu’il reste de nous, champion des documentaires québécois pour les recettes au guichet en 2004, dans lequel une Tibétaine en exil apporte à ses compatriotes un message filmé du dalaï-lama; Ryan, Oscar 2005 du court métrage animé, vibrant hommage à un ancien cinéaste de l’ONF devenu clochard dans les rues de Montréal… Sans oublier le récent Tabac: La conspiration, production franco-canadienne sortie au Québec après un fracassant lancement européen.
«Le temps de l’ONF est arrivé», lance son président, Jacques Bensimon, dans un sourire ravageur. De l’ONF du 21e siècle, pourrait-on dire. Car la mythique institution, qui fut la résidence des gloires du cinéma canadien, se met manifestement à l’heure technologique: films destinés à Internet, cinéma numérique, studio-caravane.
Le virage est cependant loin de plaire à tout le monde...
La maison a perdu de gros noms ces dernières années. Le climat interne serait tendu, les opinions dissidentes mal accueillies. En mai 2005, Marie-Claude Loiselle, rédactrice en chef de la revue spécialisée 24 images, décriait dans Le Devoir «la mort lente et planifiée» du Programme français de l’ONF, dont le budget de production serait passé de 17 à 10 millions de dollars en quatre ans (l’institution reste vague sur le chiffre réel). «D’ici peu de temps, les productions maison, conçues à l’abri des contraintes du marché, seront chose du passé», concluait l’auteure.
Les scénarios catastrophe, l’ONF connaît. En 1996, Ottawa enrayait la manivelle en privant l’institution du tiers de son budget. Qu’elle n’a jamais regagné. Pour vivre avec 65 millions par année — deux dollars par Canadien, la moitié du prix de location d’un DVD —, l’ONF a dû sabrer ses ambitions. Ç’a été la fin de son laboratoire, très réputé, et la retraite de talents uniques, tels Pierre Perrault (qui a consacré une vingtaine de films à l’identité québécoise) et Anne Claire Poirier (qui a ouvert la voie aux femmes en cinéma). En 2003, coup final, l’ONF sacquait ses derniers cinéastes permanents. Une dizaine d’artistes se sont retrouvés à la pige, dont Tahani Rached et Catherine Fol. La première, une habituée du cinéma engagé, a juste eu le temps de terminer Soraida, une femme de Palestine, dans lequel elle racontait la guerre et l’enfermement; la seconde, de lancer son documentaire Ceci n’est pas Einstein, qui vulgarisait la science avec un regard poétique.
En accédant à la présidence, en 2000, Jacques Bensimon n’avait qu’une idée en tête: redonner à l’ONF une place sur la grande marquise du cinéma mondial. «Dans les années 1990, on avait fermé tous les départements sauf la production; l’ONF avait disparu de la conscience canadienne», déplore l’ancien réalisateur. Il a fait du charme au grand public, du lobbying à Ottawa, de la coproduction avec des boîtes privées. Il a embauché un chef des relations internationales et conclu des ententes avec des réseaux tels Discovery Channel et France Télévision. Aujourd’hui, il est content.
Un emblème de cet ONF nouveau est le site Parole citoyenne. Pourtant, lorsque Patricia Bergeron a voulu produire du contenu directement pour Internet, en 2001, elle s’est d’abord heurtée à des portes closes. «Je sentais la résistance d’une boîte tournée vers la production traditionnelle de films: on élabore, on produit, on distribue, bonsoir!» Or, Parole citoyenne ne ressemblait à rien de connu…
Au carrefour du blogue, du forum et du cinéma, ce curieux site propose des dossiers multimédias sur des enjeux d’actualité et invite les internautes à réagir. Objectif: tisser des liens entre les cinéastes et la population. Un exemple? L’Association de spina-bifida et d’hydrocéphalie du Québec rêvait d’un documentaire qui expliquerait ces maladies. En 2004, la jeune réalisatrice montréalaise Eza Paventi a tourné pour eux l’émouvant court métrage Vivre avec ses limites. «On produit des films qu’on redonne à la collectivité et qui deviennent des outils de transformation sociale», dit Patricia Bergeron. Des outils libérés de tous droits.
Comme le dit l’informaticien Sylvain Carle, qui met au point les logiciels nécessaires au site: «On est rendus à ONF 2.0!»
Ainsi, depuis mars 2005, le programme-pilote CinéRoute offre 450 films à voir chez soi, par Internet. D’un seul clic, les abonnés peuvent avoir accès au film Les raquetteurs, de Michel Brault et Gilles Groulx, qui lança le cinéma direct (caractérisé par la caméra à l’épaule), en 1958. Ou encore à Une goutte dans l’océan, documentaire tourné en 2001 par Lise Éthier sur Médecins sans frontières. Le site Objectif documentaire diffuse des films pédagogiques; Silence, on court!, des mini-métrages… ONF.ca contient des kilomètres de Toile à explorer.
«Internet permet de renouer virtuellement avec la tradition des années 1960, quand des dizaines de projectionnistes allaient en région présenter des documentaires», dit Patricia Bergeron. L’Office visite les gens dans leur salon comme il le faisait jadis dans le sous-sol des églises.
L’ONF travaille également, avec la société DigiScreen, de Daniel Langlois, dans le domaine du cinéma numérique, système de projection à prix abordable dont il espère bientôt pourvoir la CinéRobothèque, à Montréal, et la Médiathèque, à Toronto. Cette technologie permettra peut-être de créer un réseau de salles vouées à la diffusion du film d’auteur. Ce qui atténuerait la dépendance de l’Office envers la télévision et les cinémas populaires. «La Société de développement des entreprises culturelles [SODEC] s’est engagée à ouvrir 25 salles de “e-cinéma” au Québec. Imaginez Soraida, une femme de Palestine, de Tahani Rached, qui a passé trois semaines à Ex-Centris en 2004-2005, sortir partout dans la province!» s’emballe Jacques Bensimon.
Non, l’ONF n’est plus cette résidence de créateurs qui a donné les chefs-d’œuvre Voisins (Norman McLaren, 1952), Pour la suite du monde (Pierre Perrault et Michel Brault, 1962), Mon oncle Antoine (Claude Jutra, 1971)… De cette ère ne restent plus guère que quelques photos fanées, qui vous surprennent au hasard des couloirs silencieux.
Au studio d’animation, quelques artistes bourdonnent encore autour de drôles de machines. Là, un homme remue une baguette dans le vide. «Mettez ces lunettes», m’enjoint le réalisateur Munro Ferguson. Je cligne des yeux: un escargot en trois dimensions apparaît dans les airs! Avec sa baguette, reliée à un ordinateur, le magicien dessine en 3D. Nommé SANDDE (stereoscopic animation drawing device), ce système inventé pour Imax par le Québécois Roman Kroitor confère de l’expressivité aux dessins animés par ordinateur. En 2003, Munro Ferguson en a tiré le charmant clip Falling in Love Again, inspiré d’une chanson de Marlene Dietrich. «C’est une nouvelle forme d’art, dit-il. Au Canada, nous faisons avancer la technologie cinématographique.»
Martine Chartrand, lauréate d’un premier prix à la Berlinale 2001 pour Âme noire, animation sur l’histoire des Afro-Américains, est comme Munro Ferguson sous contrat avec l’ONF. Le temps de concrétiser son projet d’illustrer «MacPherson», chanson de Félix Leclerc.
L’animatrice perpétue l’art ancien de la peinture sur verre. Elle peint McPherson sur son radeau au milieu d’un lac, photographie l’image, puis passe son avant-bras sur la plaque pour effacer le personnage. Au meurtre! Mais aussitôt, elle le repeint, légèrement décalé, pour faire «bouger» son héros. Trois ans de travail pour un film. «Je ne ferais pas ça chez moi avec une caméra 35 mm», badine la peintre, avec un fond de gravité.
C’est tout ce savoir-faire que certains craignent de voir disparaître dans le virage «ONF 2.0».
«Lorsque je suis devenu producteur à l’animation à l’ONF, en 1999, je côtoyais une telle concentration d’artistes que ça ressemblait à un âge d’or», se rappelle Marcel Jean, qui enseigne le cinéma depuis plus de 20 ans à l’Université de Montréal et qui est coauteur du Dictionnaire du cinéma québécois (Boréal). La nostalgie perce dans sa voix. «En 2000, j’avais une quinzaine de films en production. Actuellement, j’en ai six.»
Trois semaines après notre rencontre, l’an dernier, Marcel Jean donnait sa démission. Cause: conflit philosophique avec la direction. «Ce n’est pas le départ des individus que nous sommes qui importe, mais la fin du principe voulant que des cinéastes habitent l’ONF», dit Stéphane Drolet, permanent de l’Office jusqu’à la sortie de son film Récit d’une médiation, sur la résolution pacifique des conflits, à l’automne 2005. Gagnant d’un stage, en 1990, il avait trimbalé trépieds et bobines pour Pierre Perrault pendant le tournage de Cornouailles. «Ma légende fondatrice, dit-il aujourd’hui. Mais désormais, dans la section documentaire, la dispersion est totale. Et l’isolement, le lot de tous.»
Où la prochaine génération fera-t-elle ses classes ? Stéphane Drolet l’ignore. Il n’y a plus de permanents au Programme français — du côté anglais, trois cinéastes finissent leur carrière en paix.
Si on rétablissait la résidence de trois ans, formule qui a remplacé la grande embauche à la fin des années 1990? L’idée est de Manon Barbeau. Trois de ses films, dont L’armée de l’ombre (1999), Gémeaux du meilleur documentaire,sont nés dans ce contexte. «Échapper un moment à la compétition pour n’être plus que dans le plaisir de la création... Ce grand cadeau professionnel qui m’a été donné, je voudrais tant que d’autres l’aient !»
Il faut préserver la tradition documentaire qui a fait la gloire de l’institution, plaide aussi Sylvie Groulx, réalisatrice de L’homme trop pressé prend son thé à la fourchette (2003). «L’ONF agit comme s’il se sentait coupable de ne pas être soumis à la loi du marché. Il appose son logo sur un maximum de films à potentiel commercial, croyant justifier ainsi son existence. Au contraire, il perd sa raison d’être: soutenir un cinéma libre et audacieux.»
Denys Desjardins, 40 ans, est le dernier des Mohicans. Il est maintenant contractuel, comme tout le monde, mais n’a toujours pas vidé le minuscule bureau qu’il occupait du temps où il était résident. Il s’y rend chaque jour pour faire sa recherche et visionner ses bandes. «Je fais de la résistance, dit-il, en secouant sa tignasse rebelle. Il doit rester des créateurs à l’ONF !»
Dans l’obscurité de son petit studio, Denys Desjardins monte son film Au pays des colons, attendu cet automne. L’histoire d’un cultivateur de l’Abitibi qui s’entête à labourer sa terre alors que son village se vide… En mai 2005, le réalisateur fondait avec d’autres la Coalition Cinéma, mouvement de défense du film d’auteur. Ses quelque 100 membres ont commandé à l’UQAM une étude sur la gestion des fonds publics destinés au septième art. Ils comptent remettre un mémoire au ministère du Patrimoine canadien, qui attribue à l’Office son budget. «Certains craignent que l’ONF ne débranche le mandat production, se contentant de coproduire et de distribuer», explique le cinéaste.
À la dernière rentrée d’automne, l’Office annonçait 10 coproductions sur un total de 16 films, dont Les printemps fragiles, d’André Melançon, Country, de Carole Laganière, et Le prix de la paix, de Paul Cowan (diffusé en première au printemps 2005 au siège des Nations unies).
Si l’Office ne produisait qu’en solo, il devrait fermer boutique, dit Jacques Bensimon. «Quand on croit à un sujet, comme Médecine sous influence, de Lina B. Moreco, sur le traitement des enfants prématurés, on le finance à 100%. Mais pour une entreprise comme Mission Arctique, qui exige d’affréter un bateau et d’engager un matériel coûteux, l’ONF doit travailler avec le privé.»
Ce qui ne l’empêche pas de soutenir les artistes, clame-t-il. «Un artiste broyé par la machine commerciale peut disparaître dans une série de compromis. L’ONF lui permet de se ressourcer. Hugo Latulippe, par exemple, peut venir ici faire un film comme Bacon, partir, revenir travailler à Ce qu’il reste de nous, partir, revenir…»
Tant pis pour les nostalgiques. L’Office national du film ne peut plus produire comme avant, plaide encore son président. Pas dans le monde actuel du cinéma, à cheval entre le milieu culturel et les impératifs commerciaux. «Pour retrouver sa pertinence, l’ONF devait ouvrir ses portes à la relève et se faire connaître davantage. Sinon, les Canadiens risquaient de perdre une institution qui, par ses films, véhicule la liberté de pensée.»
Faut-il abolir l’Office national du film, comme les conservateurs avaient pensé le faire lors de leur dernier mandat à Ottawa ? «Le documentaire d’auteur et le film d’animation pourraient compter parmi les victimes», prévient l’historien Pierre Véronneau, de la Cinémathèque québécoise.
Si la production du Canada est si réputée dans le monde, c’est entre autres parce qu’elle a été étroitement encadrée. Dommage que l’Office peine encore à justifier son existence. «Téléfilm Canada remporte toujours la cagnotte. Le long métrage et la télévision, c’est plus payant qu’une vocation culturelle», dit Pierre Véronneau.
Jacques Bensimon s’inquiète aussi, lui dont le mandat pourrait être renouvelé en juin pour cinq ans. L’ONF a vu son budget fondre de 32% depuis 1995, contre 18% pour Radio-Canada et 6% pour Téléfilm Canada. «C’est aberrant! Les gens ont la gloriole facile à propos du merveilleux travail de Denys Arcand. Mais d’où va sortir la prochaine génération si on n’investit pas?» Il est très content du travail accompli pour «remettre la boîte sur les rails» et lui faire «retrouver sa pertinence». Reste que l’Office perd dangereusement en pouvoir d’achat depuis plusieurs années. Au Canada, le long métrage documentaire est en pleine éclosion: «On a la possibilité aujourd’hui de réinventer le cinéma-vérité de Jutra, Brault et les autres», plaide Bensimon. Si l’ONF trouve de quoi le financer.
CINÉ PARADISO
Après avoir mis au monde le studio de cinéma mobile Wapikoni, qui sillonne depuis juin 2004 les réserves autochtones en offrant aux jeunes Amérindiens la possibilité de créer un film ou un disque, la cinéaste Manon Barbeau s’apprête à doter Montréal d’une Maison des cultures nomades.
La Maison sera une résidence d’artistes destinée à des marginaux doués pour le cinéma. Pendant environ six mois, des jeunes du Québec et d’ailleurs (par exemple, gamins des cités marseillaises ou autochtones brésiliens, chapeautés par des organismes similaires) pourront oublier les soucis matériels pour se consacrer à un tournage. La bâtisse qui les logera sera située dans un quartier central. On recherche une usine désaffectée à convertir en construction écologique à toit vert... Elle comprendra une dizaine de petites chambres, une cuisine commune, deux salles de montage, un studio de sonorisation et un lieu de spectacle. Manon Barbeau espère couper le ruban en mars 2007.
En deux ans, son Wapikoni a généré environ 50 œuvres, dont La lettre, touchant film sur le suicide tourné par l’Attikamek Shanouk Newashish, et des clips de Samuel Tremblay, l’unique rappeur algonquin. Au plus récent Festival du nouveau cinéma, à Montréal, 300 spectateurs ont ovationné les créateurs.
L’engouement est tel que la réserve de Wemotaci, en Haute-Mauricie, a inauguré un studio permanent en janvier. Quant à la caravane Paradiso, qui visite les quartiers urbains défavorisés, elle remporte le même succès. «Sans l’aide de l’ONF, cette merveilleuse aventure aurait mis une éternité à se concrétiser», dit Manon Barbeau, éperdue de gratitude.
Pour les nostalgiques
L’ONF s’efforce d’intéresser le grand public à sa remarquable collection (11 000 titres, 4 800 prix, 11 Oscars). À la CinéRobothèque, à Montréal, 100 000 cinéphiles viennent chaque année consulter Ernest, le robot projectionniste. Même engouement à la Médiathèque, bâtie en 2002 au cœur de Toronto. Des coffrets DVD rendent hommage aux cinéastes mythiques tels que Norman McLaren, dont l’intégrale est sortie en mai.