Vol.2, No.2, septembre 1996
Hanna Acemian
Plus on coupe dans l'ONF, dans son mandat, dans sa raison d'�tre, plus nos rangs, les rangs des "retrait�s" de la culture, augmentent. J'ai pris ma retraite il y a dix-sept mois, et je dois avouer que je ne fais que commencer � m'en remettre. Avez-vous eu vous aussi cette sensation d'�tre un astronaute en apesanteur dans l'espace, attach� � la r�alit� par un mince filin de s�curit�, avec au ventre un peu l'impression de couler? Je sais, cela peut para�tre risible. Apr�s tout, n'avons-nous pas eu des carri�res enrichissantes. Nous ne sommes pas partis les mains vides, ni sur le plan financier, ni sur le plan des comp�tences.
Mais, car il y a un gros mais. Travailler � l'ONF, c'�tait plus qu'avoir un emploi, qu'�tre fonctionnaire, que de gagner sa vie. C'�tait �tre un �l�ment actif dans un tout social et culturel. Franchir les portes de l'ONF, c'�tait plus qu'entrer au bureau. C'�tait un d�fi, sur les plans personnel et professionnel. En production, en marketing ou en tout autre secteur, il fallait s'int�resser s�rieusement � chacun des films. Avant de mettre en cause les structures et les perceptions au Canada en tant que nation, les films nous mettaient en cause personnellement. Comme le public, nous devions nous immerger dans le sujet, changer nos attitudes, fouiller au plus profond de notre �tre pour pouvoir travailler sur un projet de film, � quelque �tape que ce soit.
Je travaille aujourd'hui avec mon mari. M�me si nous sommes les meilleurs amis du monde, je n'ai plus mes coll�gues et amis de l'ONF avec qui �changer des id�es. L'esprit de camaraderie et les liens tiss�s avec des gens de partout au pays avec qui je partageais une id�ologie et un certain sens de la vie, qui m'apportaient leur point de vue r�gional, me manquent. Quand j'�coute les d�bats sur 1'unit� canadienne, je regrette de ne plus avoir autant qu'avant la chance de voir le pays dans son ensemble, sous d'autres points de vue, sous un angle vraiment national. Les Canadiens et Canadiennes qui n'ont pas eu cette chance ne pourraient pas tant appr�cier, par exemple, les m�rites d'une p�tisserie ukrainienne � Yorkton (Saskatchewan).
Travailler dans le "secteur priv�" comporte malgr� tout ses avantages. Oubli�es les tracasseries bureaucratiques! Une fois que vous avez un client, rien en principe ne vient se mettre en travers de votre chemin. Ou bien il aime ce que vous faites et le prix auquel vous le faites, ou bien non. Il n'est pas question de protocole, de processus d�cisionnel participatif, de r�unions inutiles ou d'interventions insolites de cr�ateurs. Un autre avantage : le client exprime sa satisfaction. Il vous remercie et fait encore appel � vous en cas de besoin. C'est tr�s gratifiant.
Eh oui! Cela m'a pris plus d'un an pour m'adapter � ma nouvelle vie un peu plus solitaire et pour renoncer aux vieilles habitudes de travail et aux attentes. Dans une petite entreprise, vous devez tout faire, depuis le d�marchage jusqu'� la gestion de la production en passant par le t�l�phone, la facturation et la perception des comptes. Vous portez toutes sortes de chapeaux diff�rents, au point que vous oubliez parfois celui que vous avez sur la t�te. Et vous ne pouvez pas voir un film pendant vos heures de travail!
Si vous vous sentez un peu perdu/e, si vous vous sentez un peu comme un astronaute dans l'espace, dites-vous que vous n'�tes pas seul/e! Ne perdez pas courage, c'est un �tat naturel dans les circonstances.