Sectes : Comment on tire les ficelles
 

  Les membres des sectes peuvent parfaitement identifier un futur adepte et lui pr�senter une offre qu'il ne pourra refuser... Des techniques simples, mais qui ont fait leurs preuves.
Voyez aussi ces autres textes dans la revue :

Quand la psychiatrie tourne au cauchemar
Les sectes n'ont rien invent� que les �tats totalitaires - et certains scientifiques - n'avaient imagin� avant eux !

La psychoth�raphie: une porte ouverte sur le mysticisme
La psychoth�rapie est une mystification qui donne parfois de bons r�sultats. Mais le d�sastre est in�vitable avec un psychoth�rapeute persuad� de faire de la science.
par Michel Trudeau

par F�lix L�gar�


--------------------------------------------------------------------------------
Dans le film The Manchurian Candidate, un thriller psychologique r�alis� en 1962, un homme assis dans son appartement fait tranquillement un jeu de patience. Lorsqu'il retourne la dame de carreau, un d�clic se produit dans son cerveau programm� : il se l�ve et, sans une once de culpabilit�, il va assassiner la femme de sa vie... Cette sc�ne terrifiante a contribu� � ancrer dans l'imaginaire populaire le mythe du lavage de cerveau. Une technique qui, croyait-on � cette �poque, permettait d'inculquer au premier venu des id�es ou comportements aux antipodes de sa personnalit�.
Durant les ann�es 70, l'inqui�tude qu'inspirait la popularit� grandissante des sectes a incit� plusieurs sp�cialistes � conclure que ces groupes devaient forc�ment laver le cerveau de leurs membres pour les pousser � abandonner famille et amis, � donner tout leur argent ou encore � poser des actes violents ou suicidaires. Mais, aujourd'hui, la plupart des sp�cialistes s'entendent pour dire que la r�alit� est beaucoup plus complexe et que le lavage de cerveau, s'il existe vraiment, n'explique en rien les exc�s auxquels peuvent se livrer certains groupes fanatiques.

� Ce n'est qu'un mythe politique cr�� de toutes pi�ces pour attaquer certains groupes, religieux ou non �, affirme Massimo Introvigne, directeur du Centre d'�tude sur les nouvelles religions (CESNUR) de Turin, un organisme qui informe le public sur les nouvelles religions et prend leur d�fense. � En Italie, pendant les ann�es fascistes, un article de loi sur le lavage de cerveau a �t� utilis� contre les homosexuels. On affirmait que les jeunes homosexuels se faisaient laver le cerveau par des homosexuels plus �g�s qu'eux ! �

En 1981, la cour constitutionnelle italienne a finalement fait dispara�tre l'article en question apr�s qu'un d�fil� de psychiatres eurent affirm� que le terme n'�tait pas accept� par la profession. L'Association des psychologues am�ricains a fait la m�me chose en 1987, et les tribunaux de la plupart des pays occidentaux rejettent maintenant cet argument lors de poursuites d'ex-membres contre leur ancien gourou.

Si on a �cart� pour de bon l'id�e fantaisiste du lavage de cerveau, certains principes ont quand m�me �t� d�gag�s des exp�rimentations pour le moins � orwelliennes � qu'on a faites au nom de cette pseudoscience depuis un demi-si�cle (voir encadr�). On a ainsi constat� que, combin� � un stress intense, l'�puisement nerveux provoqu� par l'absence de sommeil peut �liminer toute r�sistance � l'autorit�. Et que l'isolation sensorielle, telle qu'on la pratiquait durant les ann�es 70 dans les prisons de l'Allemagne de l'Est - de longs s�jours dans une cellule aux murs blancs et totalement insonoris�e -, peut briser les plus r�calcitrants.

Mais alors, si le lavage de cerveaux n'existe pas, que se passe-t-il dans la t�te des adeptes ?

On parle maintenant de contr�le de la pens�e, d'influence indue, de manipulation ou encore de resocialisation, explique Mike Kropveld, directeur d'Info-Secte. Des techniques plus � subtiles � de contr�le de la pens�e, mais d'une redoutable efficacit�.

Selon lui, les premi�res �tudes qui ont permis de mieux comprendre le fonctionnement des sectes et des id�ologies totalitaires nous viennent du psychiatre am�ricain Robert Jay Lifton, qui a, entre autres choses, �tudi� le fonctionnement des camps de r��ducation chinois.

Dans un essai publi� en 1961 (Thought Reform and the Psychology of Totalitarism, chap. 22), Lifton identifie une s�rie crit�res essentiels au contr�le de la pens�e, des crit�res qui servent encore aujourd'hui de r�f�rence aux groupes d'information et de pr�vention qui s'int�ressent aux sectes (voir tableau). �videmment, certains de ces crit�res peuvent se retrouver dans n'importe quel genre d'organisation, mais Lifton pr�cise que si chacun d'eux est appliqu� � la lettre, on peut conclure qu'il y a pratique du contr�le de la pens�e.


 
On pousse les adeptes � se censurer et � se discipliner. Bref, � construire autour de chacun d'eux une prison invisible.    D'autres chercheurs, comme Edgar Schein ou Steven Hassan, ont observ� des variantes et des subtilit�s dans les m�thodes d'endoctrinement des sectes ou d'autres organisations � tendance totalitaire. Privation de sommeil, alimentation pauvre en prot�ines, membres coup�s de tous liens familiaux, oblig�s de travailler ou de prier sans arr�t : l'inventaire est large. Plus efficaces que la seule contrainte physique, ces r�gles enferment le membre dans sa propre culpabilit�. On le pousse � se censurer et � se discipliner lui-m�me. Bref, � construire autour de lui une prison invisible.

Massimo Introvigne est en d�saccord avec cette approche, qu'il compare � l'id�e que se faisaient nos anc�tres de l'envo�tement. � Si ces forces �taient aussi magiques qu'on le dit, elles devraient retenir les adeptes plus longtemps. Or, on a d�montr� que le passage moyen d'un adepte dans l'�glise de Moon �tait de trois ans en Europe. � Il est vrai que certains d'entre eux sont litt�ralement kidnapp�s de la secte par leur famille pour �tre ensuite d�programm�s (une pratique interdite dans plusieurs pays du monde), mais la majorit� quitte la secte spontan�ment. Ce qui semblerait d�montrer qu'ils ont conserv� un peu de leur libre arbitre.



      Mike Kropveld admet que les d�programmeurs, en vogue dans les ann�es 70 et 80, ont utilis� sur des ex-adeptes des m�thodes aussi brutales qu'un lavage de cerveau ! Mais on a compris avec les ann�es que le probl�me des sectes et des groupes totalitaires ne se posait plus simplement en termes de bourreaux et de victimes. C'est d'ailleurs ce qui, selon lui, rend la question aussi complexe. � Il se passe quelque chose entre le recruteur et le futur adepte qui ressemble � une manipulation � deux. Le recruteur ne choisit pas n'importe qui : il cherche une personne troubl�e, qui a besoin de r�ponses, et il s'adresse � elle en lui disant qu'il peut lui donner ce qu'elle cherche. � Dans ces conditions, la personne est �videmment beaucoup plus vuln�rable aux arguments du recruteur - un peu � l'image de celui qui se dit pr�t � tomber amoureux et qui croit rencontrer la personne de ses r�ves. On sait tous que ce genre de situation peut s�rieusement alt�rer le sens critique...

Mais comment expliquer qu'un adepte soit pr�t � tout abandonner de son ancienne vie, � donner sa fortune ou m�me � tuer pour combler les attentes de son gourou ou de sa secte ?

� Aucun recruteur ne va vous aborder en vous disant : embarque dans ma secte, on se suicide tous mercredi prochain ! poursuit Mike Kropveld. Comme tout bon vendeur, il doit d'abord se vendre lui-m�me et cacher les intentions r�elles de son groupe... s'il les conna�t lui-m�me, bien s�r ! Il est �galement fascinant de constater que les membres n'ont pas l'impression de faire un travail malhonn�te. Dans certaines sectes, des femmes vont jusqu'� se prostituer pour attirer des hommes, et d'autres abusent de leurs enfants sans remords. Et tous persistent � croire que leurs gestes sont pos�s de bonne foi. �

Il n'existe �videmment aucun guide pratique pour comprendre les techniques employ�es par les sectes. Cependant, le Petit trait� de manipulation � l'usage des honn�tes gens de Robert-Vincent Joules et Jean-L�on Beauvois relate plusieurs exp�riences de psychosociologie comportementale montrant qu'on peut ais�ment manipuler les gens � leur insu.

Par exemple, on a d�montr� qu'il est plus facile de qu�ter de l'argent � un passant en lui demandant d'abord l'heure. Ce premier geste anodin �tablit un climat de confiance qui peut suffire � dissimuler un moment les intentions r�elles de celui qui qu�te.

Dans un registre plus inqui�tant, on retrouve les exp�riences de l'Am�ricain Stanley Milgram. Milgram a install� deux �tudiants de chaque c�t� d'une vitre et demand� � l'un d'eux d'envoyer une d�charge �lectrique � l'autre lorsque ce dernier fournissait une mauvaise r�ponse � un jeu de vocabulaire. Durant l'exp�rience, les charges administr�es � la victime (qui ne faisait que jouer la com�die) ont augment� jusqu'� un seuil tr�s dangereux. En fait, Milgram a constat� que la pr�sence de son �quipe et le s�rieux du protocole scientifique suffisaient � d�gager l'�tudiant de toute responsabilit� morale. � litt�ralement d�douaner ses actes.

� Dans la vie de tous les jours, nous sommes bombard�s d'id�es et de tendances contradictoires, dit Jean-L�on Beauvois, et c'est � travers ce fouillis qu'on se forge une opinion de soi-m�me. Mais si vous �tes plong� dans l'isolement d'un syst�me totalitaire, vous n'entendez plus qu'une seule voix et, dans ces conditions, les m�thodes de manipulation deviennent tr�s efficaces. �

Un amalgame de ces techniques de d�sinformation et de manipulation, parfois combin�es � l'attraction d'un gourou charismatique, pourrait donc expliquer en partie comment des adeptes en arrivent � vider leur compte de banque au profit de la secte pour suivre des cours de perfectionnement toujours plus co�teux ou simplement � consacrer leur existence au porte-�-porte.

Un rapport de la commission nationale fran�aise sur les sectes en France, publi� en janvier dernier, recensait 172 groupes religieux dont les agissements seraient contraires � l'�thique. C'est un nombre qui fait s�rieusement r�fl�chir. Pourtant, les groupes d'�tude sur les religions comme le CESNUR ont vertement d�nonc� ce rapport lors de leur congr�s international, qui se d�roulait � Montr�al l'�t� dernier, l'accusant d'�tre tendancieux et alarmiste.

Le Suisse Jean-Fran�ois Meyer, probablement le sp�cialiste le mieux inform� sur l'OTS, a ajout� qu'une pression exag�r�e des m�dias et de la soci�t� sur des mouvements comme l'OTS ont pu contribuer au suicide collectif des membres. Les observations de Roland J. Campiche, de l'Universit� de Lausanne, semblent lui donner raison. Dans son livre Quand les sectes affolent, le sociologue ne r�fute pas le caract�re parano�aque de certains leaders, mais fait remarquer que ce sont les pressions exerc�es sur eux qui provoquent les pires catastrophes. Ainsi, c'est l'assaut de la police am�ricaine contre la secte de Waco en avril 1993 qui a �t� � l'origine du suicide de 80 de ses adeptes. On a appris par la suite, �crit-il, que le leader David Koresh n'avait aucune intention de se suicider et que des n�gociations plus s�rieuses auraient pu �viter le massacre. Selon lui, on ne peut donc pas g�n�raliser le potentiel de danger d'une religion. Il donne �galement en exemple la secte japonaise Aum, qu'il qualifie d'organisation terroriste � tendance vaguement religieuse. Pour lui, on ne peut comprendre les agissements d'Aum que dans le contexte d'un Japon o� � la porosit� entre le politique et le religieux � demeure tr�s forte.

M�me s'il trouve ces arguments trop complaisants envers les sectes, Mike Kropveld admet que le rapport fran�ais a �t� b�cl� et qu'une telle approche n'aide gu�re � apaiser les esprits et � d�mystifier les sectes. � Certaines organisations, indique-t-il, ont �t� d�clar�es dangereuses � la seule lecture de leurs �crits. C'est absurde ! Est-ce que la Bible est dangereuse ? Non, � moins d'en faire un usage incorrect, bien s�r. � Selon lui, il faut se rappeler que le d�bat sur les sectes n'est pas un d�bat sur les religions mais, avant tout, sur la responsabilit� des individus.

� Tout le monde peut croire ce qu'il veut, mais les adeptes demeurent toujours responsables de leurs actes, dit-il. Le probl�me, c'est que lorsqu'on sait comment s'y prendre, on peut s�rieusement diminuer la r�sistance d'une personne et l'exploiter ensuite sans trop de difficult�s. �



--------------------------------------------------------------------------------
La recette des sectes

Selon Robert Jay Lifton, huit crit�res permettent de d�terminer si une organisation pratique le contr�le de la pens�e.


1. On exerce un contr�le sur l'environnement et la communication. Non seulement la communication entre les individus, mais entre le membre et lui-m�me...

2. On met en sc�ne des mystifications. Une personne croit vivre une exp�rience dont les causes sont spirituelles, mais, en fait, elle est le r�sultat d'une mise en sc�ne de ses sup�rieurs.

3. On utilise un langage au vocabulaire polaris� et difficile d'acc�s. Les mots, incompr�hensibles pour les non-initi�s, servent surtout � enfermer le membre dans un langage simplificateur qui l'emp�che de formuler des r�flexions complexes et de r�fl�chir librement.

4. On fait passer la doctrine avant les individus. Peu importe la situation particuli�re d'une personne, la croyance au dogme doit d�terminer tous ses gestes.

5. On v�n�re une science sacr�e. Comme dans le syst�me nazi ou la Chine du temps de Mao, la doctrine de l'�tat est indiscutable et parfaite. Si on s'oppose � l'�tat, c'est qu'on s'oppose � la raison. Donc, on est fou.

6. On encourage fortement la confession et la d�nonciation. L'entourage exige l'absence totale de barri�res entre l'individu et le groupe. Toute action ou pens�e contraire � la doctrine doit �tre confess�e. L'espionnage par les pairs est fortement encourag�.

7. On exige la puret� absolue. Le milieu suscite la culpabilit� de l'individu en le contraignant � atteindre des standards de perfection inaccessibles.

8. L'organisation poss�de un droit de vie ou de mort sur ses membres. La secte d�termine qui a le droit d'exister ou non. Par exemple : le groupe convainc ses membres qu'ils font partie de la v�ritable race humaine et que le reste de la plan�te est peupl� d'insectes qui m�ritent l'extermination... Le genre d'attitude qui peut conduire aux g�nocides auxquels se sont livr�s des syst�mes totalitaires.

Ce texte est tir� du magazine Qu�bec science.
Retour aux textes de r�flexion
Accueil
Hosted by www.Geocities.ws

1