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Foi et RaisonLe but de l’encyclique
La
lettre encyclique « Fides et Ratio » (Foi et Raison) a
comme objectif primordial l’analyse des rapports entre la foi et la raison . Cette
analyse vise d’abord la défense de l’autonomie de chacune ( au niveau des méthodes
et des règles ) mais aussi l’affirmation de leur rapport nécessaire en vue
de la recherche de la vérité dont la soif « est tellement enracinée
dans le cœur de l’homme que la laisser de côté mettrait l’existence en
crise » (29) . Dans
cette dernière perspective , le Pape Jean-Paul II invite tous les hommes -
principalement les philosophes et les théologiens - à fonder leur recherche
sur « un amour de la vérité
puisant constamment son espérance et son énergie dans la modestie de la raison
et l’humilité de la foi » [1].
De quelle vérité s’agit-il et
quels sont ses critères ?
Selon
« Fides et Ratio » , la vérité se présente initialement à
l’homme sous une forme interrogative (26) concernant le pourquoi des choses et
leur fin (3) . Ce désir de découvrir la vérité dernière de l’existence
pousse l’homme à acquérir les connaissances universelles lui permettant de
mieux se comprendre , de progresser dans la réalisation de lui-même (4) et de
donner une orientation à son existence même (1).
C’est
dans ce sens que l’on définit l’homme comme celui qui cherche la vérité
(29) sachant qu’il est toujours appelé à une vérité qui le transcende (5)
. Celle-ci
est une vérité très certaine (8) car elle repose sur la révélation
pleinement gratuite de Dieu dans le temps et dans l’histoire (11) , culminant
en Jésus Christ qui montre la vérité ultime sur Dieu aussi bien que sur le
salut de l’homme (10) . Elle s’ouvre à quiconque veut bien l’accueillir
(12) et se présente alors comme une vérité universelle qui s’inscrit dans
le cadre de la communication interpersonnelle (14) . Toutefois
, le Pape remarque que c’est une vérité de foi à ne pas confondre avec la vérité
atteinte par la voie de la réflexion philosophique . En
fait , l’Eglise voit dans la philosophie le moyen de connaître les vérités
fondamentales concernant l’existence de l’homme (5) , qui évolue , comme
les sciences , dans l’ordre de la raison naturelle qui peut chercher et
comprendre tout en restant limitée par sa finitude face au mystère infini de
Dieu (9) . Le rôle de la foi consiste ici à éclairer cette raison pour
pouvoir amener l’homme à atteindre la vérité (20) en s’élevant au-dessus
de ce qui est contingent vers l’infini (24) . Mais
est-il possible ou non d’atteindre une vérité universelle et absolue (27)? En soi , toute vérité , même partielle , si elle est réellement une vérité , se présente comme universelle (27) . Pourtant toute vérité acquise ne possède pas la même valeur (29) . D’où il existe des formes de vérité dont : - l’ordre des vérités de la vie quotidienne et de la recherche scientifique -
l’ordre des vérités de caractère philosophique -
l’ordre des vérités religieuses (30) Cependant , l’unité de la vérité
, naturelle et révélée , est un postulat fondamental de la raison humaine ,
exprimé dans le principe de la non-contradiction et
trouvant son identification vivante et personnelle dans le Christ (34) . Et pour tous vient le moment où il faut ancrer son existence
à une vérité reconnue comme définitive . Or , la première vérité
absolument certaine de notre existence , outre le fait que nous existons , est
l’inéluctabilité de notre mort (2) ; celle-ci touche plutôt à la vérité
même de la personne dont la quête de sens ne peut aboutir que dans l’absolu
(33) par une œuvre commune de la foi et la raison
qui «sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de
s’élever vers la contemplation de la vérité» (Préambule) . En d’autres termes , la vérité
qui nous provient de la révélation est en même temps comprise à la lumière
de la raison et l’accès à elle est un bien qui permet de parvenir à Dieu et
tous doivent être aptes à parcourir cette route (38) . Pour Saint Thomas d’Aquin , la
foi perfectionne la raison et lui donne la force nécessaire pour s’élever
jusqu’à la connaissance du mystère de Dieu Un et Trine (43) . Ce Saint distingue la sagesse
philosophique permettant à l’intellect de rechercher la vérité aux dépens
de ses limites et la sagesse théologique qui examine le contenu de la foi
et permet d’atteindre le mystère même de Dieu (44) . Mais cette
distinction n’implique guère un divorce entre les deux car la pensée
thomiste repose sur la capacité humaine de rejoindre le divin . Pourtant , la philosophie
moderne a préféré souligner les limites et les conditionnements de l’homme
. A leur tour , certaines conceptions orientales ont refusé à la vérité son
caractère exclusif , en partant du présupposé qu’elle se manifeste d’une
manière égale dans les doctrines différentes (5) . D’autres courants ont vu
que la vérité est le résultat du consensus général des hommes (56) . La
lettre répond que la philosophie vraie et authentique
doit s’assurer de la capacité de l’homme de parvenir à la
connaissance de la vérité objective (82) définie comme l’adéquation de
l’intelligence à la réalité objective (56). Ce type de philosophie permet
de discerner dans les diverses conceptions de la vie comme dans les cultures ,
« non pas ce que les hommes pensent , mais quelle est la vérité
objective » (69) . Ces cultures , en fait , présentent des approches
diverses de la vérité , qui se révèlent
d’une indubitable utilité pour l’homme auquel elles donnent des valeurs
capables de rendre son existence toujours plus humaine (70) . Or
la mission spécifique des chrétiens consiste à
apporter à toute culture la vérité immuable de Dieu , révélée par
Lui dans l’histoire et dans la culture d’un peuple . Cependant , celle-ci ne
peut jamais devenir le critère de jugement et encore moins le critère ultime
de la vérité en ce qui concerne la révélation de Dieu (72) . L’encyclique
affirme alors la nécessité d’une philosophie de portée authentiquement métaphysique
, c’est à dire apte à transcender les données empiriques pour parvenir ,
dans sa recherche de la vérité , à quelque chose d’absolu , d’ultime et
de fondateur (83) . Dangers et erreurs
de certaines tendances philosophiques
L’homme dans sa liberté peut refuser les apports de la vérité découlant de la révélation divine mais cela signifie s’interdire l’accès à une plus profonde connaissance de la vérité au détriment de la philosophie elle-même (75) . En plus , la fragmentation du savoir entrave l’unité intérieure de l’homme contemporain parce qu’elle entraîne une approche parcellaire de la vérité et que , par conséquent , elle fragmente le sens (85) et présente un danger pour l’activité philosophique (86) . Le
Pape s’attarde , en particulier , à cinq tendances qui incarnent ce type de réflexion : 1-
L’éclectisme (86) où l’homme adopte différentes idées empruntées
à diverses philosophies sans tenir compte de leur cohérence logique , systématique
ou contextuelle ni même de la part de vérité se trouvant dans l’une ou dans
l’autre pensée . 2-
L’historicisme (87) et sa variante théologique , le modernisme , où
l’on établit la vérité d’une philosophie à partir de son adéquation à
une période déterminée et à une tâche déterminée dans l’histoire ;
c’est à dire on confond actualité et vérité ce qui entraîne une incapacité
de réponse à l’exigence de la vérité . 3-
Le scientisme (88) où l’on admet uniquement les connaissances de la
science positive c’est à dire la simple et la pure factualité . Par conséquent
, on écarte la notion d’ « être » ce qui appauvrit la
réflexion humaine . 4-
Le pragmatisme (89) qui exclut le recours à la réflexion théorique ou
à des évaluations fondées sur des principes éthiques . Ceci entraîne une
conception unidimensionnelle de l’être humain où sont exclues les grandes décisions
éthiques et les analyses existentielles sur les diverses questions de nature
ontologique . 5-
Le nihilisme (90) qui peut être défini comme le refus de tout fondement
et la négation de toute vérité objective . Ce système menace l’identité
et la dignité humaine et peut mener à la possibilité d’effacer du visage de
l’homme les traits qui manifestent sa ressemblance avec Dieu pour l’amener
à une volonté de puissance ou au désespoir de la solitude . En revanche , le Pape affirme
qu’ « une fois la vérité retirée à l’homme , il est réellement
illusoire de prétendre le rendre libre . Vérité et liberté , en effet , vont
de paire ou bien elles périssent misérablement ensemble » (90) . La double tâche qui incombe à
la théologie
En théologien , Jean-Paul
II remarque que « la somme des problèmes qui s’imposent
aujourd’hui…demande un travail commun , même s’il est conduit avec des méthodes
différentes , afin que la vérité soit de nouveau reconnue et exprimée ».
La théologie est donc appelée à remplir sa mission envers la vérité mais
elle doit d’abord : 1-
Renouveler ses méthodes en vue de servir efficacement l’évangélisation
. 2-
Porter son regard sur la vérité dernière qui lui est confiée par la Révélation
sans se contenter de s’arrêter à des stades intermédiaires. Cette
vérité est la « Vérité » , le Christ , qui s’impose comme une
autorité universelle qui gouverne , stimule , et fait grandir (cf. Ep 4,15)
aussi bien la théologie que la philosophie . Or , croire en la possibilité de
connaître une vérité universellement valable est la condition nécessaire
pour un dialogue sincère et authentique entre les personnes (92) . Concernant les textes bibliques , la lettre assure qu’ils exposent des événements dont la vérité se situe au-delà du simple fait historique car elle se trouve dans leur signification dans et pour l’histoire de salut (94) . De leur part , les énoncés dogmatiques formulent une vérité stable et définitive mais qui doit être toujours ouverte à l’application d’une herméneutique ouverte aux exigences de la métaphysique qui permet à la vérité d’aller au-delà des conditionnements du temps et de la culture . En fait , la vérité est connue dans l’histoire mais elle l’a dépasse (95). Le
Pape termine son approche par l’affirmation suivante : « La quête
de la vérité , même si elle concerne la réalité finie du monde ou de
l’homme , est sans fin , mais elle renvoie toujours à quelque chose de plus
élevé que l’objet d’étude immédiat vers des questions qui donnent accès
au Mystère » (106). Une brève analyse de cette
approche de la vérité
Fides et Ratio est venue à la suite de grands bouleversements au niveau mondial et elle a traité d’un sujet qui a été un peu mis de côté à la suite du progrès des sciences exactes et techniques. Elle se caractérise , en particulier , par l’affirmation d’un rapport au niveau ontologique entre la personne humaine et la vérité . En effet , le Pape élève la recherche de la vérité au stade de vocation constitutive de l’être humain aux dépens des différences ethniques , nationales , culturelles , idéologiques , et même religieuses . Il l’insère donc dans un contexte universel où les différentes cultures se présentent comme un héritage humain commun trouvant la plénitude de son sens dans la globalité du message chrétien . Pour lui , la vérité est personnifiée dans la personne de Jésus-Christ , « La Vérité » . Cette Vérité se présente comme objective , absolue , transcendante , universelle , définitive et exclusive . Et pour l’atteindre , rien n’est meilleur qu’une œuvre commune de la théologie et de la philosophie qui élèvent l’esprit humain de la prison de la simple factualité au niveau de la contemplation de la réalité du Mystère . Bref , l’apport principal de la lettre consiste dans l’affirmation que la vérité appartient au domaine de l’être . En d’autres termes , on n’ « a » pas « sa » vérité car la vérité se donne librement à celui qui accepte de se transformer pour devenir à son tour une vérité à l’image de Celui qui est « La Vérité » .
[1] Michel SALES , « Les exigences philosophiques du Christianisme au seuil du troisième millénaire. Sens et enjeux de l’encyclique " Fides et Ratio " » , dans JEAN PAUL II , La foi et la raison , Editions BAYARD-CENTURION-FLEURUS-MAME-CERF , Collection Documents d’Eglise , Paris , 1998 , p. XIX . |