Je vais vous présenter une pièce de théâtre de Eugène Ionesco, intitulée "Le Roi se meurt". Les personnages sont :

En apprenant qu’il va mourir "dans une heure et demie... à la fin du spectacle", le Roi Bérenger I essaie user de toutes ses prérogatives de "maître du monde" : il veut arrêter le temps, arrêter ceux qui lui semblent être des complices (ses anciens sujets), obtenir un délai pour se préparer etc. Mais, naturellement, personne et rien ne l’obéit plus, ses anciens sujets l’abandonnent, tout comme dans la proximité de la mort les fonctions vitales abandonnent l’homme, l’une après l’autre. La tromperie, l’ajournement ne sont plus possibles. Bérenger I est l’Homme-même, l’allégorie est parfaite.


Marie et Marguerite (le Sentiment et la Raison) discutent entre elles, avant l’arrivée du Roi, le sujet de la mort de celui-ci.

Marguerite: Surtout, ne perdez pas votre tête. Cela ne vaut rien. C’est la nature des choses, n’est-ce pas ? Vous vous attendiez à cela. Ou vous n’y vous attendiez plus.

Marie: Vous n’attendiez que ça.

Marguerite: Heureusement. Ainsi, tout est prêt.

Marie: J’espérais toujours.

Marguerite: Vous perdez votre temps. Espérer, espérer (en haussant les épaules) Ce mot seulement le marmottent tous, et encore les larmes aux yeux. Quelle mauvaise habitude !

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Marguerite: Les hommes savent. Mais ils feignent ne pas savoir ! Ils savent et ils oublient. Il est roi. Il ne lui est pas permis d’oublier. Son regard devait être fixé en avant, il devait connaître les étapes, se rendre compte avec précision de la longueur de la route, voir où il se rendait.

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Marie: Je ne pourrai pas le lui dire.

Marguerite: Je le ferai, moi. Je suis habituée aux corvées.

Marie: Ne le lui dites pas. Non, non, je vous en prie. Ne lui dites rien, je vous en supplie !

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Marie: C’est affreux, il n’est pas préparé du tout.

Marguerite: C’est votre faute. Il était comme un voyageur qui s’attarde dans une auberge, oubliant que le but de son voyage n’est pas l’auberge.

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Marie: Il va s’opposer.

Marguerite: Au commencement.

Marie: Je vais le retenir.

Marguerite: Qu’il n’hésite pas, ou il sera malheur pour vous ! Tout doit se passer comme il le faut. Être une victoire, un triomphe.

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Marie: Vraiment, aucun espoir, aucun espoir. (regardant Marguerite) Elle ne veut pas que j’espère, elle ne me le permet pas.



Le Roi est entré, Marguerite lui annonce sa mort prochaine, mais il est incrédule.

Le Docteur : Sire, ce que vous dit la reine Marguerite est la vérité, vous allez mourir.

Le Roi : Vous recommencez ? Vous m’ennuyez. Je vais mourir, oui, je vais mourir. Dans quarante ans, dans cinquante ans, dans trois cents ans. Plus tard. Quand je le voudrai, quand j’en aurai le temps, quand je m’y déciderai.

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Marguerite: Vous allez mourir dans une heure et demie, vous allez mourir à la fin du spectacle.

Le Roi : Plaît-il ? Vous n’êtes pas amusante, ma chère.

Marguerite: Vous allez mourir à la fin du spectacle.

Marie: Mon Dieu !

Le Docteur : Oui, Sire, vous allez mourir. Demain matin vous n’aurez plus votre petit-déjeuner. Ni le dîner ce soir, non plus. (...)


Marie: Ne lui parlez pas si vite, ne lui parlez pas si haut.



Commence la lutte entre la vie et la mort, et l’enjeu est la vie du Roi. C’est le tour de Marie d’essayer tout ce qu’elle connaît pour retenir le Roi dans ce monde. Pour le moment, Marguerite reste en expectative.

Marie (au Roi) : Dites-moi ce que vous désirez que je fasse et je le ferai. Donnez-moi un ordre. Ordonnez, Sire, ordonnez. J’obéis.

Marguerite (au Docteur): Elle s’imagine que ce qu’elle appelle amour peut réaliser l’impossible. Superstition sentimentale (...)

Marie: Ordonnez, mon Roi ! Ordonnez, mon amour! Voyez comme je suis belle. Et que je sens bon. Ordonnez que je vienne auprès de vous et que je vous embrasse.

Le Roi (à Marie) : Venez auprès de moi et embrassez-moi. (Marie reste immobile). Vous n’entendez pas ?

Marie: Si, si, j’entends. Je viendrai.

Le Roi : Venez à mon coté.

Marie: Comme je le désire ! Je viendrai. Je viendrai. Je n’ai plus de force dans mes bras.

Le Roi : Alors, dansez ! (Marie ne bouge pas) Dansez! Tournez, du moins, allez à la fenêtre, ouvrez-la et refermez-la.

Marie: Je ne peux pas. (...) Je ne sais pas comment faire pour marcher. Soudain, j’ai oublié.

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Marguerite (au Roi) : N’essayez plus. Vous vous rendez ridicule. (...) Préparez-vous !

Marie: Ne vous laissez pas !


Marguerite (à Marie) : N’essayez pas le distraire. Il est parti sur la pente, vous ne pouvez plus l’arrêter.



Mais la descente de cette pente n’est pas si facile. Le Roi se débat violemment et Marie est prête à le secourir.

Le Roi : Non. Je ne veux pas mourir. Je vous en prie, ne me laissez pas mourir. Soyez généreux, ne me laissez pas mourir. Je ne le veux pas.

Marie: Qu’est-ce que pourrais-je faire pour lui donner la force de résister ? Moi aussi, je commence à m’affaiblir. Il ne me croit plus, il les croit seulement eux. (Au Roi) Vous devez espérer, espérez toujours.

Marguerite (à Marie) : Ne l’embrouillez pas. Vous ne lui faites que du mal.

Le Roi : Je ne veux pas, je ne veux pas. (...) On m’avait promis que je mourrai seulement alors que je le déciderai (...) Vous m’avez trompé. Vous deviez m’annoncer, vous m’avez trompé.

Marguerite: Vous avez été annoncé.

Le Roi: Vous me l’avez dit trop tôt. Vous m’avez annoncé trop tard. (...)

Marguerite: C’est votre faute si vous êtes pris à l’improviste, vous auriez dû vous préparer. Vous n’en avez jamais eu le temps. Vous étiez condamné, vous auriez dû y penser dès le premier jour et après, chaque jour, cinq minutes chaque jour. Ce n’était pas trop. Cinq minutes chaque jour. Puis dix minutes, un quart d’heure, une demi-heure. C’est la seule manière de se préparer.

Le Roi : J’y pensais toujours.

Marguerite: Vous n’y avez pas pensé sérieusement, profondément, de tout votre être.

Marie: Il vivait.

Marguerite: Trop. (Au Roi) Vous auriez dû garder cette pensée incessamment, derrière toute autre pensée.

Le Roi : Justement, j’étais sur le point de commencer. Ah ! Si je pouvais avoir un siècle devant moi, peut-être aurais-je le temps !

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Marie: Il n’est qu’un roi, il n’est qu’un homme (...) Chacun de nous est le premier qui se meurt.



Le désespoir du Roi augmente.

Le Roi (à la fenêtre) : Qui veut m’offrir sa vie ? Qui veut offrir sa vie au Roi, au bon Roi, au pauvre Roi ?

Marguerite: C’est indécent !

Marie: Il essaie toutes ses chances, même les moins probables.

Marguerite: Sa peur nous couvrira tous de honte.

Le Roi : J’ai froid, j’ai peur, les larmes m’inondent.

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Le Roi : Peut-être que ce n’est pas vrai. Dites-moi que ce n’est pas vrai. C’est un cauchemar. (Les autres se taisent). Peut-être qu’il y a une chance pour cent, une chance pour mille. (Les autres se taisent. Le Roi pleure aux sanglots) Je gagnais souvent à la loterie.

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Le Roi : Non. Pourquoi suis-je né, s’il ne fût pas pour l’éternité ? Sacrés parents ! Quel drôle d’idée, quelle terrible plaisanterie !

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Le Roi : Dommage qu’on ne puisse pas tricher. Hélas, hélas, tant d’hommes naissent dans cet instant, d’innombrables naissances dans le monde entier. (...) Sans moi, sans moi. Ils vont s’amuser, ils vont se bourrer, ils vont danser sur ma tombe. Comme si je n’avais jamais existé. Ah, que les gens se souviennent de moi. Qu’ils pleurent, qu’ils s’arrachent les cheveux. Qu’ils gardent ma mémoire dans tous les livres d’histoire. Qu’ils l’apprennent tous, ma vie, par cœur. Qu’ils la revivent.

Marie: Peut-être que vous seriez de retour ?

Le Roi : Peut-être que je serai de retour.

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Marguerite: Tout est hier.

Juliette: Même aujourd’hui est hier.

Le Docteur : Tout est passé.

Marie: Mon cher, mon Roi, il n’y a pas de passé, il n’y a pas de futur. Dites-vous qu’il n’y a qu’un seul présent, en fin de compte, tout n’est que présent ; soyez présent. Soyez présent. (...) Laissez-vous comblé de joie, de la lumière, soyez aveuglé, ébloui. L’éblouissement vous inonde comme une marée, comme un fleuve de lumière brillante. À condition que vous l’acceptiez.

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Le Roi : Soleil, soleil, me regretteras-tu ? Ô, cher soleil, mon petit soleil, défends-moi! Brûle et tue le monde entier, s’il faut un petit sacrifice. Que tous soient morts, mais que moi seul vis éternellement, même seul dans le désert sans bornes. Je m’accommoderai à la solitude. Je vais garder le souvenir des autres, je vais les regretter de tout mon cœur. Je peux vivre dans l’immensité transparente du vide. Mieux vaut regretter que d’être regretté. D’ailleurs, personne ne vous regrette pas. Ô, lumière du jour, au secours !

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Le Roi : Des milliards de morts. Elles multiplient mes craintes. Je leur observe l’agonie. Ma mort est innombrable. Tant de mondes s’éteignent en moi.



Les simples plaisirs de la vie.

Le Docteur : Il veut gagner encore du temps.

Le Roi (à Juliette) : Racontez-moi votre vie. Comment vivez-vous ?

Juliette: Ma vie est dure, mon maître.

Le Roi : La vie ne peut pas être dure. C’est une contradiction.

Juliette: La vie n’est pas belle.

Le Roi : C’est la vie. (...) Avez-vous remarqué qu’on se réveille chaque jour? Se réveiller chaque jour... On vient au monde chaque matin.

Juliette: J’ai fait un abcès aux gencives. Je me suis fait extraire une dent.

Le Roi : On a un mal affreux. Puis, la douleur s’apaise, elle cesse. Quel soulagement ! Comme on est heureux après !

Juliette: Je suis fatiguée, fatiguée, fatiguée.


Le Roi : Puis vous vous reposez. C’est bon.



C’est l’heure. Marguerite devient plus déterminée, Marie fait encore quelques efforts pour retenir le Roi, mais elle affaiblit toujours.

Marguerite: Je veux l’aider. Je vais l’aider rendre son âme. Je vais le détacher. Je vais défaire tous les nœuds (...).

Marie: (en se levant, au Roi) Autant qu’elle n’est pas ici, vous y êtes. Quand elle paraîtra, vous ne seriez plus, vous ne la rencontrerez pas, vous ne la verrez pas.

Marguerite: Les mensonges de la vie, les vieux sophismes !

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Marie: Si vous devez regarder les deux cotés, regardez-moi aussi.

Le Roi : Je me meurs. Je ne peux pas. Je me meurs.

Marie: Ah ! Je perds mon pouvoir sur lui ! (...) Je vous aime encore, je vous aime n’importe comment.

Le Roi : Je ne sais pas ; ceci ne m’est pas de secours.

Marie (au Roi) : Si vous aimez éperdument, si vous aimez absolument, la mort s’éloigne. Si vous m’aimez, moi, si vous aimez le tout, la peur s’affaiblit. L’amour vous enveloppe, vous vous laissez aller et la peur disparaît. L’Univers est entier, tout renaît, le vide se remplit.

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Marie: Ce n’est pas la fin, des autres aimeront à votre place, des autres verront le ciel à votre place.

Le Roi : Je me meurs.

Marie: Les jeunes générations amplifient l’Univers.

Le Roi : Je me meurs.

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Marie: M’aimez-vous ? M’aimez-vous ? Je vous aime encore. Vous, m’aimez-vous encore ? Il m’aime encore. Dans cet instant, m’aimez-vous ? Je suis ici... ici... j’y suis... regardez, regardez... Regardez-moi bien... regardez-moi un peu.

Le Roi : Je m’aime, moi, n’importe pas ce que c’est, je m’aime toujours, je sens que je suis encore. Je me vois. Je me regarde, moi.

Marguerite: (à Marie) Assez ! (Au Roi) Nous vous conseillons: ne regardez plus en arrière. Ou bien, dépêchez-vous. Dans peu de temps, nous vous l’ordonnerons. (À Marie) Vous ne pouvez plus que lui nuire, je vous l’ai déjà dit.

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Marie: Il m’oublie. Dans cet instant il commence à m’oublier. Je sens qu’il me quitte. Je ne suis plus rien s’il m’oublie. Je ne peux plus vivre sans être dans son cœur, affolé par la terreur. Résistez, résistez ! Serrez les poings de toutes vos forces ! Ne me lâchez pas ! (...)






 

 

Les derniers moments.

Marie: Accrochez-vous de moi, tenez-vous bien ! Je vous fais vivre. Je vous fais vivre, vous, vous me faites vivre, moi. Comprenez-vous, comprenez-vous ? Si vous m’oubliez, si vous me quittez, je ne peux plus exister, je ne serai plus rien. (...) Il retourne à moi.

Juliette: (à Marie) Votre voix le réveille, il a les yeux ouverts, il vous regarde.

Le Docteur : Oui, son cœur s’y attache encore. (...)

Marie: Tenez-moi vigoureusement, je vous tiens. Regardez-moi, je vous regarde.

Marguerite: Elle vous gène plutôt. Ne pensez plus à elle, vous serez soulagé.

Le Docteur : Renoncez, Majesté. Abdiquez, Majesté.

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Marie: Ne la regardez pas. Tournez vos regards sur moi, gardez vos yeux grands-ouverts. Espérez. Je suis ici. Rappelez-vous. Je suis Marie.

Le Roi (à Marie) : Marie !?

Marie: Si vous ne vous rappelez plus de moi, regardez-moi, apprenez de nouveau que je suis Marie, apprenez de nouveau mes yeux, apprenez mon visage, apprenez mes cheveux, apprenez mes bras.

Marguerite: Vous l’attristez, il ne peut plus apprendre.

Marie (au Roi) : Si je ne peux pas vous arrêter, tournez du moins vers moi. Je suis ici. Gardez mon visage, emmenez-le.

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Marguerite: Tout va se préserver dans une mémoire sans souvenir. Le grain de sel qui fond dans l’eau ne disparaît pas, puisqu’il fait l’eau devenir salée.




La fin


Marguerite: Venez. Vous vous opposez encore ! D’où vient-elle cette résistance ? Non, n’essayez pas vous coucher, ne vous asseyez pas non plus, vous n’avez aucune raison de trébucher. Je vais vous conduire, n’ayez pas peur (elle le conduit, le tenant par la main). N’est-ce pas que vous le pouvez, n’est pas que c’est facile ? Je vous ai préparé une pente douce. Plus tard il sera plus difficile, ce n’est rien, jusqu’alors vous vous remettrez. Ne tournez pas la tête pour regarder ce que vous ne pourrez jamais plus voir, concentrez-vous, penchez-vous sur votre cœur, entrez, entrez, il le faut. (...) Plus loin, plus loin. Marchez, allez, marchez. (...) Regardez-moi. Regardez à travers moi (...) Tenez, voyez-vous, votre voix vous a quitté, votre cœur n’a plus besoin de battre, vous n’avez plus de raison pour respirer. C’était de l’agitation vaine, n’est-ce pas ? Vous pouvez vous asseoir.


 

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